Culture

Une analyse du dernier livre de Huttington
Que signifie l’identité dans la globalisation?
Par Mohammed GERMOUNI, Professeur de Faculté

Par L'Economiste | Edition N°:2166 Le 07/12/2005 | Partager

LES débats sur l’identité nationale sont devenus récurrents en cette époque de mondialisation élargie. La forme, le contenu et l’intensité de ces crises identitaires varient d’un pays à l’autre, et chacune d’elle s’expliquerait en grande partie par des causes propres. En effet, la modernisation, le progrès technique, l’urbanisation croissante et la mondialisation ont favorisé une sorte de rétrécissement des identités, voire leur redéfinition sur une base plus réduite. On pouvait croire hâtive une telle généralisation. Or, il n’en est rien à lire les thèses développées récemment par un des brillants (et bruyants) professeurs du département d’économie internationale de l’Université de Harvard. Le dernier ouvrage de Samuel Huttington(1) est un véritable essai d’élaboration d’une réponse relativement exhaustive à une question de prime abord insolite, celle de savoir si l’on pouvait encore parler de nos jours d’une identité nationale dans le cas des USA. L’auteur, déjà fort remarqué pour ses analyses pertinentes relatives au “choc des civilisations”, s’est intéressé cette fois-ci dans une longue étude à l’appréciation de l’impact du “choc des cultures” sur l’identité américaine. La réflexion nous paraît présenter une contribution fort pertinente en vue d’une approche générale de la question de l’identité nationale, question de plus en plus abordée ici ou là non sans quelque dogmatisme.Centrée sur un cas, celui de la première puissance de la planète, la démarche socio-historique adoptée par le professeur de Harvard l’entraîne à procéder à une lecture fine de l’histoire de la nation américaine. Au terme d’une analyse relativement exhaustive, les premières conclusions tirées par l’auteur révèlent l’émergence d’une nouvelle identité américaine, d’une sorte d’identité désormais “à la carte” dirions-nous, conclusions qui ne manqueront peut-être pas de faire débat, tant le modèle américain continue d’exercer encore une attraction certaine sur diverses régions du monde, notamment sur les pays et les populations jeunes. Au-delà des diverses manifestations à caractère conflictuel de l’identité nationale (cf. ci-contre, encadré), l’intérêt de l’examen du cas américain est à la fois emblématique et original. Il peut être l’indicateur d’une tendance.Jusque dans les années soixante, définir l’identité américaine renvoyait presque exclusivement à la primauté d’une race blanche avec une forte connotation anglo-protestante, ayant longtemps refusé manu militari d’assimiler Indiens, Noirs, voire les catholiques. Une identité façonnée par les premiers colons qui avaient quitté l’Angleterre des 15e et 16e siècles, généralement en groupes, en vue de créer une autre communauté sur un territoire nouveau. Et, comme le relève Huttington, et à juste titre, il s’agit là d’un processus qui est foncièrement différent du phénomène ultérieur d’immigration. Cela explique, sans constituer pour autant une quelconque justification, la guerre longue et sanglante qui fut ainsi menée contre les peuples autochtones pendant plus de trois siècles, et qui se serait soldée, selon de récents travaux historiques, par un nombre de victimes américaines fort élevé, de l’ordre de deux fois celui de la guerre de Sécession, soit sept fois celui enregistré lors de la Deuxième Guerre mondiale. L’apparition des Etats-nations en Europe a été le résultat de plusieurs siècles de guerres continuelles. Aux USA, le processus de construction de la nation s’est accompli selon une autre logique qu’en Europe, par exemple, où les dirigeants politiques commençaient par créer un Etat pour ensuite tenter de transformer les peuples qu’ils essaient de gouverner en nations. D’abord, une conscience collective au sein d’une population, ensuite, un combat pour son indépendance, enfin, la mise en place d’un système d’institutions politiques centrales minimales donnant le modèle fédéral américain que nous connaissons.Cependant, un processus de “déconstruction” de l’identité américaine serait en cours, à l’instar de ce qui se passe dans d’autres nations, suscitant un certain ébranlement du fameux credo américain, une sorte de contestation rampante de la primauté de l’anglais entraînant une remise en question de la culture commune. L’“hispanisation” du sud-ouest des USA et la question de l’immigration mexicaine sont à cet égard pleines d’enseignements. Est-il nécessaire de rappeler que l’Amérique s’est construite entre le 18e et le 19e siècles, en opposition à ses deux ennemis permanents, les Indiens et le manque de liberté. Progressivement, une voie intermédiaire favorable dans la pratique à un statut de double nationalité s’est ainsi ouverte aux nouveaux Américains, consacrant ainsi une immigration davantage à caractère économique. En somme, cette nouvelle attitude de tolérance permet une américanisation à la carte aux candidats à la résidence outre-Atlantique, qui va de la binationalité à l’absence de toute intégration, en passant par une intégration de type segmentaire qui refuse à la fois la culture et la société américaines. Des identités infra-nationales supplantent et ébranlent ainsi le credo, détrônent l’anglais dans la pratique et remettent en question une culture naguère défendue comme étant commune. Est-ce là une tendance inexorable et qui intéressera d’autres régions?Rien ne permet de dire que certaines pourraient en être épargnées.


Une identité, c’est quoi  au juste?

Les identités ne sont dans leur grande majorité que de simples constructions et, à ce titre, peuvent concerner à la fois des individus ou des groupes. En second lieu, dans la pratique un individu peut se faire prévaloir d’une ou même plusieurs identités en relation par exemple soit avec une appartenance nationale, avec une activité professionnelle, soit fondée sur un engagement confessionnel ou politique, voire une pratique sportive. Pour qu’un tel constat soit complet, une identité est souvent le produit d’interactions avec l’identité des autres, comme elle est fonction des situations. Pour se convaincre de cette dimension, il suffit simplement de méditer la récente controverse intra-européenne au sujet de l’acceptation ou non de la Turquie comme futur membre de l’Union. A elle seule, cette polémique constitue un excellent indicateur en même temps qu’une intéressante radioscopie d’une certaine perception actuelle des diverses dimensions qui se rattachent en l’occurrence à la définition d’une identité nationale de nos jours. Toujours à notre époque, sur un autre continent, l’Afrique en l’occurrence, où la question par exemple de ce que d’aucuns ont convenu d’appeler “Ivoirité” est en train de faire imploser un pays, la Côte d’Ivoire, naguère considérée comme une nation pouvant même constituer une sorte de modèle dans sa région.


Esprit de religion, esprit de liberté

 

A leur tour, longtemps considérés par les décisions de la Cour suprême des USA comme une classe “d’êtres inférieurs et serviles”, les esclaves et les Noirs en général ont été exclus de la citoyenneté américaine et ce, jusqu’au dernier tiers du siècle précédent. La place centrale du protestantisme, religion des premiers colons, tient au fait historique que l’émergence des premières nations européennes à partir du 17e siècle se faisait en référence au christianisme. A cette époque, les premiers Etats se définissaient explicitement comme catholiques ou protestants. C’est cette culture anglo-protestante, soucieuse de liberté, d’égalité, mettant en valeur une morale du travail et faisant de l’individu le seul responsable de ses réussites comme de ses échecs, le fameux “self made man”, qui constituera l’ossature de l’identité américaine. Déjà Tocqueville, sociologue et politologue, avait constaté, non sans admiration, que l’Amérique était parvenue à concilier et à combiner esprit de religion et esprit de liberté, contrairement à une France, par exemple, où ils sont demeurés en opposition. D’ailleurs, depuis cette époque, il est extrêmement intéressant de relever que cette donnée a fort peu changé, faisant des USA l’exception notoire à la règle qui veut que le degré de religiosité d’un pays varie généralement en raison inverse de son niveau de développement économique. A cet égard, est-il nécessaire de rappeler plus qu’une simple continuité en la matière, par exemple, en signalant que les sessions quotidiennes du Congrès s’ouvrent toujours selon le même cérémonial et par une prière comme par le passé.---------------------------------------------------------------------------------(1) Samuel P. Huttington “Qui sommes-nous? Identité nationale et choc des cultures”, Editions Odile Jacob, Paris, 2004. Rappelons que Huttington est devenu célébrissime avec sa thèse sur le caractère inévitable et violent du conflit des civilisations.

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