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    Economie

    Un débat organisé par World Media : Les lendemains de la reprise mondiale

    Par L'Economiste | Edition N°:148 Le 06/10/1994 | Partager

    L'économie marocaine attend la reprise mondiale pour la stimuler. Trois économistes de renom analysent le réchauffement qui se dessine, ses conséquences sur l'emploi, les marchés et les coûts de production.

    Après l'effondrement, l'année dernière, du Système Monétaire Européen, peu d'économistes s'attendaient à une reprise en 1994, si faible qu'elle fût. Ils avaient tort. Subitement, les économies européennes reviennent en force. Selon The Economist, la production industrielle repart avec un taux de croissance de près de 10% en France, en Allemagne, en Hollande, en Italie et en Suède. Pourquoi les spécialistes se sont-ils trompés? Et à quoi attribuer cette reprise économique? Plus important encore, la repris , permettra-t-elle à l'Europe de se sortir de ses deux grands problèmes, un chômage fort et des déficits budgétaires importants? Afin d'apporter un début de réponse à ces questions, William Echikson et Saskia Reilly (World Media) ont réuni trois économistes de renom, un Américain, un Français et un Allemand. Norbert Walter dirige le département de recherche économique de la première banque allemande, la Deutsche Bank.
    Jean-Paul Fitoussi est à la tête du prestigieux Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE) à Paris. Et Edmund Phelps, professeur à l'Université de Columbia, à New York, est connu pour ses travaux avec le Prix Nobel Milton Friedman, sur le taux de chômage naturel.

    World Media: Quelle importance accordez-vous à la reprise en Europe ?

    - Norbert Walter: Elle est significative. Elle s'est d'abord manifestée en Grande-Bretagne et en Italie, pays qui avaient dévalué leur monnaie. Celles-ci sont à présent rejointes par le reste de l'Europe. Cette reprise économique me semble reposer d'une part sur les exportations à destination d'Asie du Sud-Est, phénomène structurel, et d'autre part sur l'accroissement des exportations vers l'Amérique du Nord, phénomène fondamentalement cyclique.

    - Edmund Phelps: Les économies d'Europe occidentale sont en train de sortir de la crise et leurs taux de chômage se rapprochent de taux de chômage naturel. Ce qui est inquiétant, c'est que ce dernier taux a considérablement augmenté dans les dernières années, ce qui signifie que la reprise n'aura pas l'impact des reprises précédentes. La Grande-Bretagne pourra peut-être réduire son taux de chômage à 6,5%, mais je pense que celui de la France restera fixé quelque part entre 8 et 9%.

    - Fitoussi : Le cas de la France et de l'Allemagne ne ressemble pas à celui de la Grande-Bretagne qui, elle, a parié sur la dévaluation. La France et l'Allemagne souffent d'une politique monétaire défavorable et malgré tout bénéficient d'une reprise qui dans ces circonstances me semble structurelle.

    - On a l'impression que les Allemands sont bien plus optimistes sur la rapidité de la sortie de crise que les Français?

    - Walter: Les différents pays sortent de la crise plus ou moins au même rythme, mais il est tout à fait exact que la perception en est variable. Les estimations les plus optimistes pour le taux de croissance en Allemagne en 1994 tournent autour de 2%, et sont donc comparables aux prévisions françaises. La différence est que les Allemands, eux, sont convaincus d'être sortis du marasme. En France, les sondages témoignent d'une attitude bien moins combative. Il faut peut être en chercher la raison dans le contexte politique, la France se trouvant à quelques mois d'une élection présidentielle.

    Chômage caché

    - Fitoussi: Je pense que la reprise qui se produit en France est plus forte que prévu. Le chiffre pour 1994 pourrait même dépasser les 2% et le chômage est en diminution.

    - Phelps: Vu des Etats-Unis, on a l'impression que ces deux économies se redressent dans les mêmes proportions. L'économie française part simplement de plus bas. Son taux de chômage est bien plus fort que celui de l'Allemagne. Mais, je le répète, le taux de chômage minimum que la France peut espérer est aussi probablement très supérieur à celui de son voisin.

    - Walter: J'en suis moins sûr que vous. En Allemagne, nous sommes les champions du chômage caché? Nous avons une semaine de travail courte, beaucoup d'emplois publics, autant de facteurs qui masquent probablement trois points de chômage qui, additionnés à notre taux officiel, nous rapprocheraient beaucoup de la situation française.

    - Phelps: Les Français sont eux aussi coutumiers du fait.

    - En ce qui concerne les problèmes structurels de l'Europe, le Pr. Phelps explique que le taux de chômage naturel reste très élevé. L'Europe aurait-elle besoin de remèdes à l'américaine?

    - Phelps: Il me semble que l'Europe s'est trompée sur toute la ligne depuis une vingtaine d'années. Elle a augmenté le coût des licenciements, ce qui revenait en fait à augmenter le coût des embauches. Elle a taxé lourdement le travail, augmentant à la fois les charges patronales et l'impôt sur le revenu. Le tout dans un contexte mondial défavorable. Aujourd'hui les taux d'intérêt réel sont élevés, et le prix de l'énergie - notamment hors taxes -, après avoir beaucoup diminué, a remonté d'un cran.

    - Fitoussi: Je suis d'accord pour dire que le système fiscal a souffert d'une mauvaise gestion. L'alourdissement de l'imposition sur le travail a beaucoup influé sur l'emploi. Mais le Pr. Phelps doit se rappeler également que les difficultés ont commencé avec les gros déficits budgétaires de l'ère Reagan, qui ont fait grimper en flèche les taux d'intérêt.

    - Walter: Lourdes charges patronales et salaires élevés et peu flexibles expliquent pourquoi nos taux de chômage sont si élevés. Sans compter la protection dont bénéficient les secteurs en déroute. Je suis également prêt à reconnaître que la dette publique est la cause des taux d'intérêt élevés, notamment parce qu'elle sert, non à diminuer les charges des industries à forte croissance, mais à relancer la consommation. Pourtant je ne suis pas totalement pessimiste. Le baby-boom d'après-guerre et l'arrivée en nombre de femmes sur le marché du travail sont largement responsables de l'augmentation, dans les années 1970 et 1980, de notre taux de chômage naturel. Mais aujourd'hui, la tendance démographique nous est redevenue favorable.

    Déficits budgétaires

    - Fitoussi: Je ne suis pas d'accord. Nous n'avons jamais été capables de démontrer le rôle économique de la démographie dans le chômage. Et, en Europe, les coûts d'embauche et de licenciement ont en réalité diminué, en France surtout. La marché de l'emploi est aujourd'hui bien plus flexible qu'il ne l'était dans les années 1970. Le vrai problème réside dans l'absurde politique monétaire menée dans la plupart des pays européens.

    La compétitivité de l'Europe

    - Comment le marché unique européen va-t-il évoluer ?

    - Walter: Le marché unique a déjà accru la compétitivité de l'Europe. A la fin des années 1980 et au début des années 1990, on a constaté presque partout une augmentation substantielle de la part des investissements dans le PNB. Malheureusement, la crise a interrompu le processus. Mais j'espère sincèrement que d'ici 1995 nous nous dirigerons vers plus d'investissements en Europe y compris, espérons-le, en Europe centrale et orientale. Rappelons-nous que nous avons une Corée à notre porte. Si nous transférions une part importante de nos investissements vers l'Europe centrale où existe une main-d'oeuvre qualifiée bon marché, la productivité et la compétitivité de l'Europe tout entière seraient maintenues.

    - Phelps : On a assisté, en France au moins, à une attitude plutôt protectionniste face à l'intégration de l'Europe de l'Est. J'ignore si la reprise facilitera le démantèlement des barrières. Le protectionnisme se renforce en Europe occidentale depuis la chute du Mur de Berlin. On ne peut qu'espérer que cette tendance se renverse. Alors peut-être les deux Europes pourront-elles commencer à intensifier leurs échanges commerciaux.

    - Fitoussi: Un flux important d'investissements vers l'Europe de l'Est n'est pas sans conséquences sur le marché du travail à l'Ouest. N'oublions pas que nous parlons ici de pays qui ont une main-d'oeuvre qualifiée et faiblement rémunérée. Si nous les intégrons, nous courons le risque d'une réaction violente. Prenez l'exemple de la révolte récente des pêcheurs français.

    Walter: Les funérailles de nos industries à l'agonie sont des plus onéreuses et des plus longues. Les Européens sont à la traîne notamment quand il s'agit de sortir de nouveaux produits, ainsi que sur les grands marchés mondiaux les plus dynamiques. Nous sommes passés à côté de la chance qui s'offrait à nous de profiter du dynamisme de l'Asie du Sud-Est et de l'Amérique du Sud. Nous mettons encore trop de temps à développer de nouveaux produits, et l'intrusion des gouvernements y est pour beaucoup.

    Coûts de production

    - Fitoussi : Dire que l'Europe n'est pas concurrentielle ne reflète pas la réalité. Nos coûts de production ne sont pas si mauvais, surtout comparés à ceux du Japon. Le vrai problème reste le Dollar sous-évalué.

    - Phelps: Cette valeur faible est peut-être sa vraie valeur.

    - Fitoussi: Quand le Dollar était à 10 Francs en 1985 (contre un peu plus de 5 aujourd'hui), c'était aussi sa vraie valeur. La Réserve fédérale fixe la "vraie valeur" qu'elle veut . A cause de la seule politique financière américaine, il nous faut avaler nos pertes de compétitivité.

    - Phelps: Nous avons ici un désaccord de fond. Depuis six à neuf mois, les marchés des devises commencent à reconnaître que le reprise des économies européennes conduit à un redressement de leurs monnaies. C'est pourquoi le Deutsche Mark a grimpé cette année. Et les monnaies européennes pourraient se renforcer encore l'année prochaine.

    - Les coûts structurels de production en Europe sont-ils trop élevés?

    - Fitoussi: Je dirais plutôt que le système de protection sociale européen est meilleur que l'Américain. La vraie question est de savoir si 1'Amérique peut se permettre de refuser l'Etat-Providence. L'Amérique peut-elle se permettre la paupérisation de millions de travailleurs ?

    - Phelps: Aucun pays du monde ne peut endurer ces fléaux. Je pense que les Etats-Unis ont une mesure à prendre, et l'Europe deux. S'il veut voir tirer vers le haut les salaires misérables des travailleurs les moins qualifiés, le gouvernement américain doit aider financièrement les employeurs. L'Europe doit se diriger vers un marché du travail plus libre. Le résultat en sera que certains salaires vont descendre, se rapprochant des standards américains. Les gouvernements européens devront alors à leur tour aider les employeurs à rehausser les bas salaires. L'Europe a tenté de résoudre son problème salarial avec un outil peu adapté. Elle a introduit des restrictions salariales minimales et permis une forte syndicalisation dans tous les secteurs économiques. Elle a ainsi résolu le problème des salaires au prix d'un chômage terrible.

    - Walter: Réduire le sujet à un simple face-à-face Europe/ Etats-Unis, c'est passer à côté du problème principal. La concurrence pour les produits de grande consommation vient essentiellement d'Europe centrale et orientale ainsi que d'Asie du Sud-Est. Si l'Europe de l'Ouest ouvre ses portes à l'Europe de l'Est, acceptant ainsi une plus grande disparité salariale, c'est le continent tout entier qui bénéficiera de taux de croissance plus forts et deviendra plus riche. Mais en Europe, nous continuons à parler de redistribution des marchés comme si l'intégration n'était qu'un jeu de transferts à somme nulle. Sortir de cette impasse est bien plus important qu'instituer des incitations au relèvement des salaires. De toute façon, vu les déficits budgétaires actuels, l'Europe ne peut pas se les permettre. Nous devrions plutôt nous demander si une meilleure distribution du travail dans une Europe élargie ne pourrait pas nous être profitable.

    - Fitoussi: Vous êtes en Allemagne, où les bas salaires sont déjà relativement élevés. Aux Etats-Unis, ils sont très faibles et la France se situe entre les deux. La cohésion sociale est un facteur de croissance. Elle est la clef de la réussite d'un certaine nombre de pays asiatiques. Il est impossible de dire aux Européens que, pour devenir plus riches, ils doivent d'abord s'appauvrir. Ils ne le comprendraient pas. Surtout comment demander un sacrifice supplémentaire à ceux dont les revenus sont déjà très faibles ?

    - Walter: Je ne pense pas qu'il s'agisse là d'un sacrifice. C'est un investissement. Nos gouvernements, mal conseillés, suivent des politiques protectionnistes démodées, stupides, mettant sous perfusion des activités complètement dépassées comme le charbon et l'agriculture.

    - Phelps: L'Etat-Providence européen et les interventions gouvernementales dans l'industrie ont créé une classe de travailleurs oisifs, privés d'emplois. En Grande-Bretagne, on trouve beaucoup de chômeurs de longue durée d'un certain âge. En Italie, on est frappé par le chômage des jeunes. L'Europe doit progressivement modifier, puis retirer un certain nombre de mesures sociales qui rendent le coût du travail insupportable. Mais l'on ne peut pas se contenter de dire qu'il faut un marché de l'emploi entièrement libre, sans aucune charge ni subvention, au motif que tout cela bénéficiera aux générations futures. Ce n'est pas viable. Les incitations financières pour remonter les salaires des travailleurs les moins qualifiés sont indispensables afin que l'embauche de ces derniers reste rentable. Grâce à ce type de mesures, la population aurait moins de mal à accepter un développement des échanges avec l'Europe de l'Est.

    - Fitoussi: Ne parlons pas de protectionnisme. Disons qu'il s'agit d'une juste redistribution du travail. On ne peut pas marginaliser ainsi les gens et leur interdire l'accès à l'économie.

    Débat organisé par World Media Network.

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