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    Politique Internationale

    Tayeb Saddiki : Le procès de Molière est d'actualité

    Par L'Economiste | Edition N°:221 Le 14/03/1996 | Partager

    Tayeb Saddiki a joué récemment "Molière, ou pour l'amour du théâtre" et rejoué les fameuses "Maqamat" de Badi Ezzamane El Hamadani, pièces divertissantes mais acerbes. Il nous confie ses craintes sur son art et sur la culture d'une manière générale.


    - L'Economiste: Quels sont les ressorts de ces deux pièces? Et pourquoi les Maqamat et "Molière" plaisent au public?

    - Tayeb Saddiki: Je suis ravi que mes pièces plaisent au public. La raison première est que la troupe qui joue est professionnelle. C'est une vraie production théâtrale, avec décors, musique, chants et montage financier à l'appui. Et puis nous prêtons des qualités d'intelligence au public, et nous lui proposons ce que nous aimons. Or, ceci est cher, sur un plan matériel et intellectuel. C'est le résultat de 30 ans de travail et de recherche.
    Pour les Maqamat, il faut trouver de nouvelles joutes oratoires, une manière de parler au public. A mes débuts, j'ai adapté du théâtre universel, du Becket, du Ionesco, qui étaient les plus avant-gardistes, et aussi du Molière.
    Très tôt, j'ai compris que si je continuais sur cette lancée, je ne pourrais que déboucher sur une impasse: du sous-théâtre français ou anglais. Il fallait que je voie en moi-même. Nous n'avions pas de théâtre au sens occidental du terme. Mais il y a nos cérémonies, nos jeux, nos spectacles de rue. La technique des Maqamat est celle du théâtre de rue, des "Halkas".

    - Pourtant, les Maqamat n'ont pas été écrites pour cela.
    - Maqamat veut dire séance. Les gens se réunissent pour se raconter une histoire. Mais le théâtre écrit existait chez les Arabes. Ce qu'ils n'avaient pas, c'est l'homme de théâtre. Ibnou Rochd avait buté sur la traduction des mots "tragédia" et "comédia". Car un esprit monothéiste ne peut comprendre la tragédie avec "les" dieux, où l'homme sait qu'au bout il y a la mort, et il y va.
    Les Chrétiens n'ont compris le théâtre qu'au XVIIème siècle, les Français du moins, avec Racine et Corneille. Alors que le théâtre avait 2.200 ans.

    Du théâtre en chinois

    - Revenons aux Maqamat.
    - Maqamat est du théâtre de rue. Mon mérite est de le comprendre. Car, en fait, le théâtre est une histoire qu'on raconte aux gens, avec des personnages et des dialogues. Tout cela est compris dans les Maqamat. C'est une pièce que j'ai joué 300 fois et que je pourrais jouer tous les soirs, si j'avais un théâtre. Je suis sûr que cela attirera du monde.

    - Et "Molière, ou pour l'amour du théâtre", qu'est-ce qui le justifie aujourd'hui?
    - D'abord, quand on a accès à une langue, c'est trop bête de ne pas l'employer. Mais mon Molière est une pièce marocaine en français. Je n'ai pas monté une pièce de Molière. C'est ma vision, de cette rive de la Méditerranée, portée sur la vie de Molière, sur ce qu'il a enduré. Si nous ne faisons pas attention, nous allons vivre ce qu'a vécu Molière.
    C'est une pièce sur la tolérance, l'ouverture. C'est en français dans le texte, mais pas dans le prétexte. Si je pouvais faire du théâtre en chinois, je l'aurais fait.

    - Pourquoi l'histoire de Molière, condamné par les faux dévots et la médecine défaillante, touche le public marocain?
    - D'abord, je n'attaque pas les hommes de religion. Je suis plutôt moi-même bon Musulman. Ce qui m'inquiète, ce sont les gens qui, au nom de l'Islam, veulent faire de la politique et arriver au pouvoir. Et ils font beaucoup de victimes.

    - Le procès fait à Molière est donc d'actualité?

    - Absolument. De toute façon, même si l'on joue n'importe laquelle de ses pièces sans parler de sa vie, Molière sera toujours d'actualité. Tout comme Shakespeare qui n'a jamais traité un autre sujet que le pouvoir, que ce soit Roméo et Juliette ou Hamlet.

    - Une autre idée-force, surtout dans les Maqamat, est la décadence arabe. Est-ce un ressort?
    - Absolument. Ce qui m'a fasciné, c'est que Badi Ezzamane El Hamadani est le premier auteur à s'éloigner de la littérature de cours, pour les vizirs, les princes et tous les puissants. Il met en scène des petites gens colporteurs, mendiants, aveugles et commerçants. Il fut un des rares intellectuels a sentir le début de cette décadence arabe. C'était il y a 30 ans. Il parle de la misère économique et intellectuelle. J'ai choisi les Maqamat où il y a ce thème. Badi Ezzamane était Ismaélien, défenseur des petites gens. Il n'a commis qu'une erreur à mon sens: il en parlait avec le style précieux de la cour, style décadent. Cette recherche de la rime coûte que coûte sclérose l'esprit.

    La décadence

    - Mais aujourd'hui, qu'est-ce qui est décadent? Car on sent une amertume personnelle dans vos textes.
    - Notre langue est compliquée, on ne veut pas la faciliter. Je rejoins mon maître Laroui. Quand vous rentrez dans une librairie arabe, vous trouvez des livres sur le fiqh, la casuistique, mais pas sur l'électricité ou la menuiserie, des choses palpables et concrètes, que vous ne pouvez apprendre qu'à travers le français ou l'anglais. La décadence est là, car la langue est le moteur de tout. Si elle se libère, la civilisation se libère.

    - Et dans l'organisation sociale, qu'est-ce qui vous frappe?
    - Le fait de pleurer sur les ruines de l'Andalousie, sur le passé. Il y a aussi dans les Maqamat cette attitude à être âpre au gain d'argent, de pouvoir, où l'on passe pour écraser l'autre.

    - Mais le personnage d'Abou Al Fath Al Askandari est un nostalgique, qui se réfugie dans le passé.
    - Il a ses défauts. Il est nostalgique d'un temps où la liberté était plus importante. Il est aussi une crapule. Il est lâche, un peu traître à sa classe d'intellectuel.

    - L'injustice est un autre thème fort de vos deux pièces.
    - C'est un thème fort du théâtre. Dans Molière, il y a le procès. Dans l'autre, c'est une peinture acerbe. Il y a l'injustice, mais pas seulement dans le rapport au pouvoir, dans le travail, le rapport à la fraternité.

    - Pourquoi vous appuyez-vous toujours sur des personnages du passé? Vous pourriez imaginer une histoire contemporaine.
    - D'abord, j'aime le spectacle à costume, le chant, la danse, le spectacle. Les thèmes éternels sont les mêmes: l'amour, la haine, le pouvoir, la traîtrise. Je ne veux pas faire un théâtre quotidien, mais intemporel. C'est du travail d'homme moderne sur un texte ancien. La renaissance en Europe n'a été qu'une reprise de l'Antiquité. Brecht a pris de vieilles légendes chinoises. L'histoire des jeunes qui s'aiment et des familles qui les briment c'est Roméo et Juliette et West Side Story.

    Propos recueillis par Khalid BELYAZID


    Pauvre culture


    SaddiKi arrive en 2ème position (après Tahar Ben Jelloun) des hommes qui feront la culture demain, d'après un sondage L'Economiste Sunergia(1). Faut-il croire que notre société a du mal à créer de nouveaux talents? une nouvelle esthétique? "Il y a un problème de formation d'hommes, de conscience individuelle et de choix". La valeur de l'artiste fait l'art. "Mais il y a le background social et culturel qui porte l'individu".
    Dans des pays comme le Maroc, l'artiste n'est pas porté, son oeuvre ne "s'inscrit" pas dans une tradition. "Et c'est pour cela que ce que nous faisons est parfois avorté. On ne peut être un pays sous-développé et avoir un théâtre de pays développé. On peut avoir de fortes individualités (Saddiki cite Abdellah Guennoun et Laroui), pas des écoles".
    Pourquoi alors aucun talent ne va éclore? "Le choix de la télévision montrant n'importe quoi et n'importe qui en est la première cause. C'est un phénomène arabe. C'est la médiocrité. La chanson est devenue très vulgaire. Les filles s'habillent comme celles de Saint-Denis, avec des perruques laides, et chantent des paroles débiles". Le goût du pétrodollar s'est imposé. Le théâtre égyptien a reculé. Même Adil Imam, qui a beaucoup de talent, fait le clown pour plaire au public du Golfe.

    Le danger vient aussi du décideur: "comment les gens peuvent-ils écrire, éditer, avec de nouvelles taxes? C'est scandaleux".
    Au Maroc, il n'y a pas d'imprimerie nationale, de bibliothèque nationale, pas un musée à Casablanca, ville de 4 millions d'habitants. Les librairies se transforment en fast-food. "Comment un jeune peut-il percer alors que moi je ne trouve aucun producteur". Les jeunes talents existent. Ils essaient l'art un an ou deux, puis se reconvertissent en professeurs ou vendeurs de babouches.
    Quant à la formation, c'est celle de l'artiste mais aussi du public. "Comment aimer la peinture quand il n'y a pas de musée ou la musique quand il n'y a pas la moindre émission de télévision pour l'expliquer". Jamais la réalisation d'un film n'a été expliquée au public. "Il y a défaillance totale d'infrastructures et de choix politiques. Les budgets d'animation des délégations sont ridicules", poursuit l'homme de théâtre.

    A Casablanca, il y a 12 théâtres. Sans troupe. Leur programmation est aléatoire. Même le dessin a été supprimé dans les écoles. Les jeunes Marocains vont ignorer les couleurs, confondre le bleu et le vert. "J'en suis navré, il n'y a pas de possibilité d'accession pour les jeunes talents. Pour les artistes installés, produire coûte. Je vis avec mes dessins et mes calligraphies grâce auxquels je monte mes pièces de théâtre". D'ailleurs, le théâtre, à ce jour, ne peut s'autofinancer. "C'est une injustice que le cinéma reçoive une aide et pas le théâtre". Une pièce de théâtre, comme les deux montées par Saddiki, coûte près d'un million de Dirhams, pour 10 représentations. "Je les monte à moins, car je ne compte pas de cachet pour mon texte, ma mise en scène, les costumes réalisés par ma sur". La matière est payée, pas les prestations. Le coût des affiches coûte 35.000 à 50.000DH. Saddiki rappelle qu'il était concessionnaire du Théâtre Municipal avec une subvention de 160.000DH pour donner un certain nombre de spectacles nationaux et étrangers. J'avais un lieu pour répéter, je gagnais de l'argent sur Thierry Le Luron, ou Brel, et je montais mes pièces. Il n'y a jamais eu la moindre subvention.

    Khalid BELYAZID.

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