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    Tribune

    Réflexion sur "l'Homme rompu" de Tahar Benjelloun : L'envers, c'est les autres

    Par L'Economiste | Edition N°:148 Le 06/10/1994 | Partager

    par Mohamed LAROUSSI (1)

    Un sondage d'opinion réalisé pour L'Economiste auprès des cadres, plaçait l'écrivain Tahar Benjelloun en tête des "stars", toutes catégories confondues. Un publicitaire analyse avec beaucoup d'ironie et d'humour "la fatalité" où s'enferme le héros de "l'Homme rompu". Une lecture à faire au second degré.

    Avez-vous remarqué le portrait du bonhomme qui illustre la couverture du dernier roman (ou l'avant dernier, qu'importe!) de "l'auteur préféré des cadres et hors cadres", Tahar Benjelloun ?
    C'est un être franchement bizarre: à moitié chauve, à moitié moustachu, a moitié tout. Il a un nez qui scrute la droite alors que lui fait semblant de loucher vers la gauche. Peut-être que je me trompe, et qu'il doit être plutôt en train d'admirer le grain de beauté (ou la verrue, qu'importe!) qui se trouve justement sur sa joue gauche. Peut-être que ce n'est pas du tout ça et qu'il a peur tout simplement (ou honte, qu'importe!) de regarder celui qui le peint ou plutôt qui le dépeint. Et, c'est celui-là qui nous importe.

    Avec "L'Homme rompu", j'ai découvert, et dès la couverture, un Tahar Benjelloun terriblement fataliste, froidement terre-à-terre et cyniquement déroutant. "L'Homme rompu" ressemble étrangement, à mon humble avis, "à la plus haute des solitudes". Tahar Benjelloun aurait pu d'ailleurs récidiver avec le même titre.
    C'est vrai, ce n'est pas tout a fait le même registre. Quoique, si je me rappelle bien, déjà dans "La plus haute des solitudes" il proposait à ses patients à l'époque une solution rapide et radicale à leur misère sexuelle: l'homosexualité. Ah oui, j'ai oublié de vous rappeler que "ces malades" étaient des RME devenus impuissants. Alors, allez-y, n'hésitez pas: demandez-moi quel est le rapport (je n'est pas trouvé d'autre terme) avec "l'Homme rompu ?". Mais c'est pourtant simple: c'est l'impuissance. Je vais essayer (priez pour moi) de vous schématiser la solution miracle proposée par notre STB (Si Tahar Benjelloun, à ne pas confondre avec TBS, car comme chacun sait, TBS, y'en a pas deux).

    Vous avez d'un côté les puissants qui forment une grande tribu: ils sont riches parce qu'intelligents, ils connaissent et respectent les règles du jeu (parce que ce sont eux qui les établissent), ils ont de splendides demeures (villa, ça fait nouveau riche), de magnifiques bagnoles (avec plein d'antennes pour rester en contact avec le reste de la tribu), des femmes officielles (acquises), des femmes officieuses (à acquérir) et des femmes d'office (à qui?), de gros enfants gâtés, chouchoutés et babysittés, et puis des bonnes, des domestiques, des gouvernantes qu'on paye grossièrement, et qu'on engrosse gratuitement. Attendez, ce n'est pas encore fini. Je n'ai fait qu'une pause.

    Les puissants, ils ont du fric plein les poches, des comptes qu'on ne compte plus, des bijoux qui dégoulinent de tous les côtés et des résidences (et çà c'est secondaire) partout sur toute la carte. Et justement pour brouiller les cartes, ils ont celles de tous les clubs privés (pourquoi s'en priver?). Ils jouent un peu, ils boivent beaucoup, ils discutent passionnément, ils s'amusent à la folie et ils ne se soucient pas du tout.

    Maintenant voyons les autres, qui ne font pas partie de la tribu: les impuissants. Eux, c'est tout un autre calibre. Pour vous aider à mieux comprendre vous n'avez qu'à regarder de nouveau leur représentant attitré, l'homme qui sert de couverture, bref, l'homme rompu lui, vous l'avez deviné, n'est pas de la tribu. C'est donc un at-tribut. Epithète pire: il est singulier, donc seul, dramatiquement seul. Oui, c'est cela : c'est la plus haute des solitudes. Son prénom le prédestine fatalement à une vie choisie par l'autre, par d'autres:

    Je mange, tu manges

    D'ailleurs, je me suis posé la question dès le début: pourquoi un prénom presque chic à un personnage qui a tout d'un raté, d'un pauvre type comme l'appelle justement STB. Sa femme, elle, s'appelle Hlima. Pourquoi Hlima ? Et pourquoi pas par exemple Halima, qui fait un peu plus récent. Mourad et Hlima. Mon Dieu que cela sonne faux! Mais passons.

    Donc Mourad, qui ne fait pas partie de la tribu, est malheureux parce qu'il est pauvre. Et il est pauvre parce qu'il ne "mange" pas. Et justement, nous dit STB, s'il ne veut plus rester pauvre, s'il veut bien manger un jour, il doit d'abord "manger". Je "mange", tu "manges", il "mange", tu manges. Vas-y mange, Mourad, lui crie STB ! Ne sois pas idiot. Regarde ta femme qui ne veut plus de toi, ni de ta position, ni de tes positions si inconfortables. Et ta fille asthmatique qui veut aller voir la mer; et ton fils qui fait les cent pas sous le lampadaire.

    Mange !

    Vas-y mange, Mourad ! Pense à Najia, ta cousine veuve si jeune et si belle et à sa mère qui sait si bien préparer le thé à la menthe et plaisanter sur l'allaitement et le "sein collectif" . Mange, Mourad, qu'est-ce que tu attends ?

    Prends l'exemple sur ton sous-chef Haj Hamide. Lui, c'est "un mec" bien. En plus, il a une Mercedes et une villa et une garçonnière et des filles dans la garçonnière. Et, j'allais oublier; il a un gros ventre parce que lui "mange", et il ne "mange" pas tout seul. Et toi, tu n'as presque rien à manger et tu ne veux pas "manger". Tu préfères rester avec les sans-abri, les sans-emploi, les sans-culottes, bref, les sans-tribu. En plus, ils ne sont pas cent, mais des milliers, des millions. Ils sont sales, ils sentent le Casasport, ils t'écrasent les pieds dans le bus et ils te déchirent la poche de ta veste. Alors au lieu d'essayer de la recoudre, ta veste, retourne-la, change-la et toute ta vie va changer. Oublie Sartre et tu passeras rapidement du Néant à I'Etre. Etre ou ne pas être de la tribu, c'est là la vraie question.

    Vas-y Mourad, supplie STB. Rien ne sert de vouloir changer l'ordre des choses, de vouloir changer le monde. Toi-même Mourad, tu en veux par exemple à Saddam d'avoir trompé son peuple et toute la nation arabe en prétendant s'attaquer à l'injustice et à l'oppression. Tu sais très bien qu'il n'y a ni injustice ni oppression. Il n'y a que de pauvres imbéciles qui n'arriveront jamais à faire le bonheur de l'humanité et, pis encore, qui ne feront qu'accentuer leur propre malheur et celui de leur famille. Alors Mourad, ne fais pas l'imbécile, mon pauvre. N'hésite plus, dis "Bismillah". Tu verras, l'appétit vient en "mangeant". Ceux qui jurent de ne jamais manger de ce pain-là, "leur ventre contient de la pâte". Ils sont louches. D'ailleurs tous ceux qui ne "mangent" pas normalement sont louches. Ce sont des vendus, des traîtres, des lâches. Heureusement qu'il y en a de moins en moins.

    C'est pour cela, d'ailleurs Mourad, tu as dû remarquer qu'il y a de plus en plus de voitures (avec des antennes), de plus en plus de villas (avec de grandes paraboles), de plus en plus de clubs privés (de rien), de plus en plus de bonnes à engrosser, de plus en plus tout. C'est simple: moins il y aura "d'imbéciles-rêveurs-impuisssants-pseudo-révolutionnaires-anarchistes-empêcheurs de "manger" en rond" et plus la tribu deviendra encore plus grande, encore plus solidaire, encore plus prospère. Et on aura encore plus de grosses huiles. Le bonheur fera tache d'huile. A propos, tes taches blanches sur le visage et sur les mains c'était un signe.

    Pauvre type

    Alors tâche de ne pas l'oublier. Jusqu'à quand tu garderas cette double vie misérable ? Tu as deux sous en poche, deux consciences, deux femmes dans ta vie, deux enfants, et tu n'as que deux costumes. En fait, jamais deux sans toi.

    Tu es pire qu'un pauvre type. Toi tu es un double pauvre type. Tu es un stéréotype. Ce n'est pas n'importe qui, qui te cause, c'est STB. Et STB sait de quoi il parle. Il doit connaître pas mal de gens dans la tribu. Il n'en fait pas partie parce que lui c'est un citoyen au-dessus des citoyens, c'est un véritable défenseur du peuple. Lui, c'est un tribun.

    Et quand un tribun t'invite à intégrer la tribu, c'est qu'il désire ardemment que tu ne fasses plus partie des "intouchables" (des gens qu'on ne doit pas toucher tellement ils sont honnêtes mais sales) et que tu fasses partie, désormais, des gars qui ne sont pas sur la touche, parce qu'ils "touchent", parce qu'ils "mangent", parce qu'ils ont rompu, et depuis longtemps, avec un passé si imparfait (je travaillais, je ne gagnais rien, je ne mangeais rien) pour choisir un présent simple qu'il faut juste composer: je mange, tu manges, tu as mangé, tu as bien fait. Cette solution radicale que te conseille STB pour sortir de la plus haute des solitudes (la solitude de l'honnête imbécile) consiste tout simplement à prendre la même identité, le même aspect que son milieu, la même couleur que le milieu. Cette solution elle a un nom: l'homochromie. Hissez les couleurs ! Rompez !

    (1) Directeur Général d'Avenir Conseil

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