Culture

L'islam, outil ou ennemi de modernisation?
Par Ooi Kee Beng

Par L'Economiste | Edition N°:2166 Le 07/12/2005 | Partager

Ooi Kee Beng, diplômé de l’Université de Stockholm (où il assure des cours de civilisation chinoise), est actuellement coordinateur du programme d’études malaises, enseigne à l’Institut d’études de l’Asie du Sud-Est de Singapour. Il a écrit de nombreux livres et articles sur l’histoire des idées politiques chinoises. Ses centres d’intérêt actuels le portent vers l’observation des chocs subis par les pays asiatiques et leurs conséquences (islamisation, occupation occidentale en Afghanistan…)L’Irak, et le grand Moyen-Orient en général, s’inquiète du fait que l’islam et la modernisation sont en position ennemie. L’histoire de la Malaisie, ces trente dernières années, montre pourtant que cette croyance est erronée. En fait, l’islamisation s’est montrée efficace comme un moyen politique dans la réconciliation de la majorité des Malais et du développement économique rapide du pays.Au début des années 70, alors que la Malaisie était encore en grande partie agricole et que l’islamisation ne faisait que commencer, elle s’est lancée dans ce qu’on a appelé la «nouvelle politique économique» (NPE), conçue pour aider la majorité des Malais à accéder à une meilleure part des richesses du pays. Après trente ans de croissance économique spectaculaire, de nombreux Malais ont connu une certaine prospérité et une certaine satisfaction grâce à un capitalisme laïque ainsi qu’à un sens renouvelé de leur identité islamiste dans tout le pays, identité qui, généralement, embrasse la modernité. Bien sûr, certains paradoxes surgissent parfois, quand par exemple la mondialisation est popularisée en même temps qu’une demande renforcée de censure.Certains politiciens ouverts à l’islam, tels Anouar Ibrahim, ont acquis une certaine visibilité quand l’islamisation a commencé dans les années 70. L’islam qu’ils proposaient n’était cependant pas rétrograde mais cherchait plutôt à donner forme à une politique économique de modernisation prenant en compte les sensibilités musulmanes. Grâce à la popularité de ce mouvement dans la population, dès 1982, le gouvernement de Mohamad Mahathir, alors Premier ministre, décida de faire entrer Anouar Ibrahim dans l’Organisation nationale des Malais unis (ONMU), le parti dominant de la coalition au pouvoir dans le pays. Cette stratégie fonctionna bien et permit de contrer l’opposition islamiste dans les changements poignants qui accompagnèrent la modernisation économique rapide du pays.. Prise de pouvoir par zones Dans les années 90, cependant, l’influence d’Anouar Ibrahim au sein du parti s’est accrue, ce que la vieille garde n’appréciait guère. La situation atteignit un point critique après la crise financière de 1997, quand Anouar, devenu Premier ministre adjoint, adopta une approche économique encore plus libérale que Mahathir. Anouar fut démis, en réponse partiellement à ce défi. L’étrange procès et la condamnation d’Anouar suite à des accusations de sodomie et d’abus de pouvoir ont revigoré le mouvement «Reformasi», alors que le ressentiment contre l’ONMU et Mahathir prend place chez les Malais de sensibilité islamiste. Cela culmina dans les mauvais résultats que la coalition au pouvoir réalisa pendant les élections de novembre 1999.Le parti islamiste, Parti Islam SeMalaysia (PAS), pris le pouvoir dans les États de Kelantan et de Trengganu et a fortement menacé l’ONMU dans d’autres Etats du nord. Le conflit personnel qui opposait Mahathir et Anouar mena ainsi à une rupture apparente entre les forces politiques islamistes malaisiennes et les modernisateurs de l’ONMU. Ainsi, une fois de plus, Mahathir sentit la pression monter pour adopter une stratégie visant à empêcher l’islam de devenir un outil d’opposition. Ce sentiment a fortement affecté son choix pour un successeur quand il décida de quitter son poste de Premier ministre. Il choisit Abdullah Badawi, le Premier ministre actuel, ce qui permit à l’ONMU de regagner une bonne considération morale auprès des islamistes que lui disputait le PAS.Ce furent cependant les débuts de la «guerre contre le terrorisme» que les Etats-Unis lancèrent dans le monde entier en 2001 qui mirent fin dramatiquement aux avancées politiques des partis islamistes, fournissant au gouvernement le prétexte nécessaire à la répression de la droite malaisienne et du PAS.Cela ne fit que renforcer le désir de l’ONMU de s’afficher comme suffisamment islamiste. Ainsi, avant de démissionner, Mahathir se permit de pousser jusqu’à déclarer de facto la Malaisie comme un Etat musulman. On s’étonna et on remit en cause les mesures que Mahathir était prêt à prendre pour contrer le pouvoir attrayant de l’islam.Cette tendance se poursuit encore aujourd’hui. Un des premiers gestes de Badawi après sa prise de pouvoir au poste de Premier ministre en octobre 2003 fut d’introduire le concept d’islam Hadhari. A l’aide de diverses feintes et stratégies, la Malaisie a géré avec efficacité les tensions entre un programme laïc de modernisation et la foi islamiste que les Malais professent. En intégrant les islamistes et les sentiments islamistes dans le processus de modernisation, la Malaisie fait la preuve que la foi islamiste et la croissance économique ne sont pas inconciliables si les hommes politiques sont suffisamment intelligents pour ne pas les traiter comme antagonistes.


Un islam sans connotation religieuse

L’islam Hadhari, terme vague, est étoffé d’une liste de dix principes (fixés en septembre 2004) qui, tous sauf un seul n’ont aucune connotation religieuse. Cet acte, néanmoins, semble avoir suffi pour que les électeurs de sensibilité islamiste reviennent soutenir le front au pouvoir.Lors de l’élection générale de mars 2004, la première depuis le départ de Mahathir qui détint le pouvoir pendant 22 ans, les musulmans modérés aidèrent Badawi sur le chemin d’une victoire électorale sans précédent. La libération d’Anouar Ibrahim peu de temps après éleva un peu plus le prestige du nouveau Premier ministre comme leader capable de résoudre les conflits internes aux Malais et internes aux musulmans. Depuis lors, Abdullah Badawi s’est lancé dans la popularisation du concept d’islam Hadhari, lui donnant la forme d’un moyen de déplacer le centre d’intérêt de l’islam de sa fonction de sanction vers son potentiel civilisant et le dépouillant quelque peu de son idéologie. Dans la Malaisie d’aujourd’hui, l’islam se présente comme générateur de civilisation et de culture et non pas simplement comme source d’inspiration religieuse. Cela a permis de contrer les tendances islamistes sur le plan domestique et fourni une plate-forme conceptuelle pour l’islam modéré. L’islam Hadhari tente de projeter l’idée que le matérialisme et le nationalisme de l’ONMU n’est pas en contradiction avec l’islam. Copyright: Project Syndicate 2005 Traduit de l’anglais par Catherine Merlen

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