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    Politique Internationale

    Les femmes cadres voient autrement leur carrière: moins de pouvoirs, plus d'indépendance

    Par L'Economiste | Edition N°:4 Le 21/11/1991 | Partager


    L'ambition professionnelle a un sens particulier chez les femmes-cadres: elles y apportent un vécu et des méthodes différents de ceux des hommes. La carrière est moyennement importante pour elles, mais surtout elle est conditionnée à d'autres éléments, dont les hommes ne tiennent généralement pas compte.


    LES motivations des femmes au travail professionnel prennent sans doute une signification particulière, d'une part en relation avec les femmes concernées, d'autre part en relation avec les entreprises visées. Elles peuvent être regroupées sous deux rubriques qui semblent leur donner un sens: la maîtrise de la vie, le plaisir au travail.

    La maîtrise de la vie


    La maîtrise de leur vie semble donner une signification à un grand nombre de motivations des femmes au travail professionnel qui, par ailleurs, leur pose aussi beaucoup de problèmes supplémentaires qu'elles ne sont pas toujours à même de résoudre.
    Pour une femme, au Maroc, maîtriser sa vie signifie d'abord disposer d'indépendance financière qui lui permet de subvenir à ses frais personnels, d'éviter la position d'éternelle mineure. Elle conditionne ensuite une assurance par rapport aux insécurités de la vie dans un monde où la communauté ne peut plus prendre en charge les individus, aux variations humaines et conjugales, aux stipulations défavorables ou contradictoires de la loi.
    Elle induit aussi une prise de pouvoir dans les choix de la vie (affectifs, conjugaux en particulier), les décisions familiales, et, à plus long terme, un poids à peser dans la politique générale des entreprises et du pays, où l'on ne peut plus ne pas compter sur la moitié de la population féminine, citoyenne, active dans les affaires collectives de la société(1).
    Par contre, il semblerait que l'imaginaire culturel craindrait dans ce mouvement un renversement de pouvoir, un retour au matriarcat avec la perte d'une domination patriarcale.

    Le plaisir au travail


    Au contraire des hommes, les femmes se sentent en effet peut-être moins liées à la nécessité économique - même si la réalité ne correspond pas à leurs désirs - car le travail apporte une rémunération mais aussi un plaisir, particulièrement caractéristique chez les femmes cadres et dirigeantes. Plaisir qui peut aller de la satisfaction de pourvoir à ses dépenses personnelles, à celle du commandement et de l'épanouissement de soi.
    Pour un homme, occuper un poste de responsabilité signifie avant tout faire carrière, se prendre et se faire prendre au sérieux. Une femme fait ce qu'elle fait, études, activités professionnelles, d'abord parce que cela l'intéresse, qu'elle s'y épanouit et apporte la preuve de ses compétences.

    Indépendance d'esprit


    La place des femmes dans la famille et la vie économique n'est sans doute pas indifférente à cette capacité de prendre des distances, au moins morales, vis-à-vis de la vie professionnelle, et à leur volonté d'assurer le partage famille - travail.
    Le plaisir au travail détermine, quand c'est possible, le choix du poste et du secteur, l'organisation de la vie privée par rapport à la vie professionnelle, l'aménagement du temps de travail pour les plus privilégiées. Il s'accompagne, comme nous l'ont fait remarquer nos entretiens avec les femmes cadres et leaders, d'une volonté d'aller de l'avant, d'un désir de poursuivre un projet commencé: études, rêves d'adolescente transformés en ambition, une passion de faire bien, d'aller jusqu'au bout; il se solde par beaucoup de lassitude aussi, allant jusqu'à la déception ou l'amertume parfois.
    En général leur ambition leur a permis d'être mobiles, dans l'espace (15,4% d'entre elles sont d'origine européenne, et seulement un peu plus de 30% sont originaires de la ville ou région où elles travaillent, 50% venant d'autres villes ou régions du Maroc ou du Maghreb)(2) .
    Elles n'ont pas, pour une majorité d'entre elles, hésité à suivre un périple géographique ou professionnel avant d'être là où elles sont actuellement, et leur mobilité s'attache aussi, aux études, à la carrière, à la vie familiale.
    D'après les entretiens que nous avons eus, elles se démarquent par l'indépendance d'esprit dont elles font preuve - même si souvent des lourdeurs socio-culturelles pèsent sur leur volonté.
    Généralement elles savent ce qu'elles veulent et le font. Cadres, dirigeantes d'entreprises, ces femmes ont conscience de leurs compétences, mais il faut le plus souvent que quelqu'un leur ait fait confiance, à un moment donné de leur vie, pour qu'elles aient le courage d'affronter les difficultés de la fonction de responsabilité, en affirmant peu à peu leur confiance en elles-mêmes et leur plaisir de mener des activités professionnelles.
    Les motivations des femmes à accéder à l'entreprise privée et à des postes de responsabilité impliquent pour elles des trajectoires professionnelles différentes de celles des hommes, ainsi qu'une autre conception de la vie professionnelle.

    Un intérêt mitigé pour la carrière professionnelle


    Une assertion couramment reprise par les femmes, lors de nos entretiens, est le manque d'intérêt pour leur carrière professionnelle.
    A notre question: "Envisagez-vous de faire carrière?" nous avons obtenu quatre types de réponses:
    1/ une réponse négative simple, émanant généralement de femmes qui travaillent uniquement pour leur plaisir et leur sécurité (environ 20%).
    2/ une réponse négative nuancée: certaines femmes disent ne pas vouloir faire carrière, mais cherchent à changer de poste.
    Chez elles, l'ambition n'est pas absente, mais elles se sentent insatisfaites actuellement, refusent de persévérer dans une voie qui leur paraît sans intérêt, et veulent un mieux-être économique et humain (40%).
    3/ les réponses positives de 10% des femmes indiquent qu'elles veulent bien faire carrière, mais qu'elles sont arrivées à une fonction qu'elles ne dépasseront pas. Diriger, pour elles, c'est souvent être tout à la fois, multifonctionnelles, employées, cadres et ouvrières. Leur demande se situe alors dans le souhait d'être libérées de responsabilités trop lourdes, de travaux d'exécution qui les entravent, pour se consacrer à des activités plus créatrices.
    Elles ne cherchent pas un titre, des responsabilités supplémentaires, mais un épanouissement plus réel.
    On pourrait ajouter que les maladies psychosomatiques, typiques des cadres, semblent les frapper moins que leurs collègues masculins.
    4/ Les autres (30%) envisagent aussi une carrière mais en précisant à chaque fois la branche ou le secteur, qui n'est pas forcément celui de leur activité professionnelle actuelle. Pour elle, le travail professionnel sert plus de tremplin à leur épanouissement, à des compétences qu'elles se connaissent, à leur désir d'apprendre, que de fin en soi.
    Cela veut-il dire que les femmes n'ont pas d'ambition, qu'elles n'osent pas avouer leur désir de faire carrière, ou que celui-ci n'est réel à leurs yeux que conditionné? Est-ce dédain du pouvoir? peur de l'exercer? habitude ancestrale d'être ce "deuxième sexe" amenant à ne jamais, ou presque, prendre officiellement la première place?

    La réussite professionnelle, revue et corrigée


    L'ambition féminine ne recouvre pas forcément ce que les hommes entendent sous ce terme.
    Les femmes veulent réussir quand elles en possèdent les moyens, totalement, pas seulement dans un domaine spécifique de leur vie. Confrontées à la maternité, à leur rôle familial, elles ressentent un sens de la vie et de la création qui peut se passer, comme l'affirmait Françoise Dolto(3), de laisser un nom à la postérité, d'autant plus que la culture les a habituées à privilégier le nom du père - qu'elles ne transmettent pas.
    Elles exercent difficilement une autorité sur les hommes, surtout au Maroc, et de manière ambivalente sur les femmes qui reconnaissent plus spontanément l'autorité masculine. Raison pour laquelle elles se trouvent plus facilement dans les échelons-tampons que dans les grades supérieurs.
    Quel qu'en soit le fondement, leur attitude par rapport à la carrière professionnelle engendre de nouvelles conceptions et perceptions du travail dans l'entreprise.
    En effet, à partir du moment où les femmes entrent dans l'entreprise privée, elles apportent avec elles qu'on le veuille ou non, et même en maintenant la frontière (flexible) entre le professionnel et le privé, outre leurs compétences, leur féminité, des facteurs du domaine privé, leur recherche de relations humaines, de plaisir au travail.
    Si certaines parmi elles reprennent à leur actif toutes les valeurs considérées comme masculines, soit par mimétisme (il faut être homme pour mener une vie professionnelle, avoir un pouvoir de décision, donc elles tentent de l'être), soit à rebours (il faut être homme, mais elles sont femmes et le restent avant tout), d'autres accomplissent l'identification réputée être masculine pour participer aux activités économiques et politiques, tout en refusant leur valorisation en tant que "femmes-viriles", "superwomen".
    Elles ont généralement conscience d'être des pionnières mais n'en tirent pas, ou peu, ce rôle de "femme-alibi" permettant de confirmer la règle selon laquelle le monde des femmes est celui du quotidien domestique.

    Vers une nouvelle identité


    Les femmes-cadres et dirigeantes portent avec elles une remise en question complexe de la conception traditionnelle de la féminité définie par son appartenance exclusive au domaine domestique, et de la masculinité ancrée dans son domaine privilégié des prises de décision.
    Leur position particulière en fait des pionnières amenées à interroger, sinon encore à bouleverser, les rapports de pouvoir en exerçant des responsabilités et un pouvoir décisionnel. Souvent issues de classes moyennes (par leur origine et leur catégorie socio-professionnelle) en voie d'évolution, elles ont les moyens d'exprimer plus clairement la nécessité, la difficulté, la volonté de mettre en avant une nouvelle identité véhiculée par le travail professionnel.

    Thérèse BENJELLOUN

    N.B. L'ECONOMISTE du 31 Octobre a publié le tableau statistique de l'enquête réalisée par Thérèse Benjelloun. Les trois premières colonnes concernaient bien le nombre de femmes (F) comme cela se déduisait de la construction générale du tableau, et non comme nous l'avons indiqué par erreur les hommes (H).



    (1) Cf l'Economiste du 7 Novembre 1991 concernant les femmes dans l'entreprise privée: motivation au travail et catégories socio-professionnelles.
    (2) Notre enquête porte sur des entreprises du grand Casablanca.

    (3) Françoise Dolto, sociologue et psychologue, surtout connue pour ses travaux sur l'enfance et l'adolescence.

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