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    Entreprises

    Le recrutement des femmes dans l'entreprise privée au Maroc

    Par L'Economiste | Edition N°:1 Le 31/10/1991 | Partager

    Par Thérèse Benjelloun

    ON constate aujourd'hui au Maroc l'entrée massive de jeunes femmes dans les grandes écoles de commerce, gestion, ingénieurs, leur embauche dans les entreprises publiques et privées comme ouvrières, employées, mais aussi cadres. Des femmes, de plus en plus nombreuses, dirigent des entreprises ou en créent. Ce mouvement, aux implications non seulement économiques mais aussi socio-culturelles, nous a amené à nous interroger pour savoir si le recrutement des femmes obéit aux mêmes critères que celui des hommes, quels sont ses limites, ses soubassements, ses conséquences ?
    L'étude qui suit a porté sur 360 demandes d'emploi déposées en six mois dans le cadre du département d'un bureau de sélection et de recrutement du personnel (en 1987), soit délibérément, soit en fonction de profils de poste déterminés par des entreprises recruteuses. L'étude a été opérée par secteur d'activité, en fonction de variables dont nous cherchions à comprendre le rôle : la formation, le sexe, l'âge, l'état civil, la participation éventuelle au monde professionnel, et a été corroborée par un certain nombre d'entretiens avec des candidates à des postes de responsabilités et des étudiantes d'institutions scolaires d'enseignement supérieur (1), nous permettant de l'affiner et d'en tirer, par la suite, une seconde étude sur les femmes cadres ou leaders dans l'entreprise marocaine.

    Par ailleurs, nous avons poursuivi notre recherche par une double enquête auprès de directeurs généraux et de directeurs des ressources humaines d'une part (hommes et femmes), appelés par leur fonction à recruter du personnel pour leur entreprise et d'autre part auprès de femmes travaillant en entreprise privée. Notre enquête (de 1989) porte sur 25 entreprises. Nous y avons rencontré 19 recruteurs, dont 10 hommes et 9 femmes, qui ont bien voulu s'entretenir avec nous de leurs choix et de leurs méthodes de recrutement, et 7 femmes, dont 17 dirigeantes qui se considèrent parfois simplement comme partie de l'encadrement, 28 cadres, 33 employées et ouvrières.
    Les résultats de cette enquête ne peuvent être considérés comme représentatifs d'une évolution en marche, mais comme les indicateurs d'une tendance qui s'ébauche dans la région de Casablanca. Leur manque d'ampleur est largement compensé par leur authenticité, et nous avons ainsi été amenés à déterminer les secteurs investis parles femmes dans les entreprises, la permanence des intérêts culturels dans le choix des postes occupés, les risques d'une féminisation des tâches, enfin comment l'entreprise tente de pallier l'ébauche d'une féminisation de l'entreprise par un effort de neutralisation de la féminité.

    Entre vie privée et vie professionnelle


    Pour beaucoup de femmes au Maroc aujourd'hui, le modèle culturel est encore celui du choix : travailler à l'extérieur, assumer des responsabilités, ou avoir une vie familiale. Ce choix peut être induit par les nécessités économiques obligeant des femmes à subvenir à leurs propres besoins ou à ceux de leur famille, ce qui implique une expérience complémentaire de la vie, pas forcément voulue ni enrichissante (au regard des femmes concernées). Mais il peut être aussi imposé par les structures juridiques et sociales du Maroc, ou le sentiment plus ou moins confus que l'attrait pour la vie professionnelle constitue le piège d'une nouvelle aliénation.
    D'autres femmes s'orientent davantage vers un modèle de cumul : travailler avant le mariage, arrêter pendant la période de maternage et d'éducation des enfants, reprendre ensuite la vie professionnelle.
    A cet égard, l'entreprise reste réticente. Les recruteurs comme les femmes travaillant en entreprise que nous avons interrogés sont affirmatifs: il n'y a pas d'âge particulier pour la femme au travail, les femmes elles-mêmes assurant qu'il s'agit d'un problème d'organisation personnel entre vie familiale et vie professionnelle, sans doute compliqué par le manque de structures adéquates.

    De même, la majorité des recruteurs rencontrés ne voient aucun inconvénient au travail des femmes en général. Reste donc aux femmes à s'orienter vers des secteurs permettant la conciliation de la sphère publique (professionnelle) et de la sphère privée (familiale).
    A ce titre, les femmes choisissent toujours un lieu de travail proche de leur domicile, qu'elles soient ou non mariées, en raison de l'insécurité des villes, (certaines entreprises des quartiers industriels périphériques de Casablanca sont obligées de faire accompagner leurs ouvrières par des gardiens pour éviter les agressions, en particulier les jours de paie), la fatigue de la route. Ceci implique des difficultés à trouver le personnel adéquat et une mobilité plus grande, en attendant que les femmes concernées trouvent la stabilité.
    Les femmes posent également un problème des horaires de travail, de leur aménagement, ce qui amène de nombreux recruteurs, a priori favorables au travail des femmes, à limiter leur emploi en pratique, en particulier dans le secteur secondaire où le travail de nuit est interdit aux femmes.

    Préférence pour le secteur tertiaire


    En ce sens, le secteur tertiaire semblerait plus apte à l'assouplissement du temps de travail, la production au Maroc ne le permet pas encore, même si le secteur des services y demeure, à tous niveaux, un secteur dévalorisé.
    Ainsi, sur un échantillon de 70 femmes demandant un emploi, sur un total de 360 demandes, 37 d'entre elles postulent pour le domaine, vague il est vrai, du «secrétariat», regroupant des niveaux variant de 5ème AS à celui de la maîtrise, les autres se cantonnant dans le domaine des sciences sociales (droit, économie) et de la comptabilité. Deux d'entre elles seulement, techniciennes du secteur textile, cherchent à travailler dans la production. Encore s'agit-il - est-ce un hasard ? - de deux femmes de nationalité étrangère. Les femmes en fait se partagent un nombre plus restreint de métiers que les hommes, occupant un spectre plus large d'activités
    Il faudrait ajouter que le besoin affectif de relations interper-sonnelles, plus élevé chez les femmes que chez les hommes, les pousse à se sentir plus à l'aise dans le secteur du service que dans celui de la production directe des biens.

    Motifs du recrutement des femmes


    Deux tiers des recruteurs (hommes et femmes) que nous avons interrogés souhaitent que les femmes entrent dans l'entreprise privée en émettant des réserves dont les plus importantes sont le caractère aliénant du travail dans le secteur secondaire - soit par rapport au contenu du travail, soit par rapport à la vie privée. Des femmes surtout estiment qu'il n'y a aucun progrès, aucun avantage à accomplir des tâches répétitives, et qu'il vaut mieux qu'une femme n'y participe pas. De plus il est très difficile, sur le plan des rapports sociaux, qu'une femme, surtout marocaine, dirige des hommes (niveau cadre). Le domaine préférentiel d'emploi des femmes dans le secteur secondaire serait le cadre administratif de l'entreprise, en tant qu'employée ou cadre moyen. Enfin, la capacité des femmes à mettre des enfants au monde, surtout les maternités successives, les bloquerait dans leur trajectoire professionnelle et limite encore largement le recrutement des femmes au Maroc.
    Ceci n'empêche pas un tiers des recruteurs interrogés de vouloir maintenir l'entrée des femmes dans l'entreprise privée, sans distinction de secteur ou de domaine d'activité afin, comme l'a clairement exprimé l'un d'entre eux, qu'elles s'orientent sur la sphère publique et promeuvent ainsi l'évolution générale de la société.

    L'investissement des femmes dans l'entreprise est inégal et dépend largement des fonctions qu'elles y remplissent. Le secteur secondaire apparait, dans certaines branches, en grande partie féminisé, par l'afflux d'un personnel féminin non qualifié, en quête d'un emploi, présentant des qualités recherchées par les recruteurs.
    Les industries exportatrices emploient un grand nombre d'OS (ouvriers spécialisés) femmes : textile (63%), agro-alimentaire, électronique (1/4 de la main-d'oeuvre féminine) (2). Il s'agit là de secteurs traditionnellement féminines, exigeant la minutie souvent reconnue aux femmes, des salaires bas.
    Par ailleurs certains secteurs recruteurs nous ont confié préférer une main-d'oeuvre féminine jugée docile, sérieuse, voire soumise : une femme qui travaille sur un poste d'O.S. le fait par nécessité, ne connaît pas toujours ses droits ou ne songe pas à les réclamer. Le niveau scolaire des OS s'élève (parfois baccalauréat) permettant une production de meilleure qualité moins chère que main d'oeuvre masculine. L'égalité salariale est plus un principe juridique qu'une réalité.

    Ainsi, malgré toutes les réserves concernant la nécessité pour les femmes de concilier vie professionnelle et vie privée, la réalité de l'industrialisation et d'un chômage endémique s'impose en conditionnant une féminisation de certaines branches du secteur secondaire.
    Les cadres femmes, pour leur part, se tournent beaucoup plus vers le secteur tertiaire correspondant mieux à leurs attentes et à leurs besoins, ainsi qu'aux décisions des recruteurs pour qui, en majorité, le monde industriel est incompatible avec l'image de la féminité.

    La permanence des intérêts culturels dans les postes occupés


    Au niveau de la fonction la répartition sexuelle des tâches s'exprime dans des termes nouveaux mais selon les critères dominants des valeurs culturelles.
    Les propositions de postes dans les entreprises reposent sur deux éléments, d'une part à l'unanimité des recruteurs hommes et femmes que nous avons rencontrés, la compétence du personnel recruté sans distinction de sexe ni de niveau hiérarchique, d'autre part la compatibilité du poste avec la perception de la féminité.
    La moitié des recruteurs citent comme apport principal des femmes
    dans l'entreprise la compétence, asexuée, avec des exigences égales (sinon plus forte) pour les femmes comme pour les hommes, tandis qu'un tiers d'entre eux privilégient la sensibilité et la finesse féminines, considérées comme premier apport au travail professionnel des femmes. Ces qualités appartiennent pour eux au domaine de la vie affective, et peuvent être utiles aux relations de travail.

    Postes à pourvoir


    En ce qui concerne les postes proposés, la moitié des recruteurs interrogés affirme recruter des femmes aussi bien comme OS, employées et cadres. Parmi l'autre moitié, un tiers considèrent que les femmes doivent et peuvent être employées au niveau moyen dans le cadre administratif et financier, tandis que les deux tiers restants insistent pour que les femmes ne soient plus embauchées comme OS mais comme cadres, privilégiant ainsi l'accession des femmes à des postes de responsabilité, susceptible de changer la face de la société marocaine et de ses rapports de pouvoir traditionnels (par le passage d'un pouvoir affectif de séduction à un pouvoir politique de décision).

    Critères de choix


    Dans ce contexte, les choix réalisés par les femmes sont souvent guidés par la nécessité qui s'impose à elles : souvent peu qualifiées, ou d'une qualification vague, elles sont amenées à prendre en fait ce qu'on leur propose, par besoin, le marché du travail ne leur laissant plus le choix de rêver. Mais elles se heurtent ici au préjugé de nombreux chefs d'entreprise hésitant à donner une formation professionnelle à une femme qui risque alors de réclamer une augmentation de salaire, voire de quitter son poste actuel pour un autre mieux rémunéré, de multiplier les maternités, d'opter pour la vie familiale.
    Par ailleurs, on constate que les femmes choisissent un poste accomplissent la mission qui est confiée plus en relation avec l'environnement humain qu'en fonction d'un objectif de carrière à atteindre. A quelque niveau que ce soit, le choix du poste dépend largement de la qualité du rapport humain qu'il implique, et en ce sens les dirigeantes d'entreprise se vivent souvent plus comme multifonctionnelles que comme «premières».

    Pour l'instant, l'éventail des postes offert sur le marché du travail comme celui dans lequel les femmes s'investissent est notamment moins étendu que l'éventail des activités masculines et sans relation vraiment significative, du moins purement économique, à l'origine sociale : quelle que soit leur origine, les femmes se concentrent plus spécialement dans certains emplois et dans certaines branches. Il répond encore aux répartitions traditionnelles des tâches, tant sexuelles qu'artisanales, aux distinctions des pouvoirs sociaux qui donnent la suprématie à l'homme et la fonction familiale à la femme. Mais l'industrialisation, la baisse de l'analphabétisme féminin surtout dans les villes, le nouvel ordre économique international contribuent à bouleverser les habitudes acquises, du moins en permettant l'accès des femmes à l'entreprise privée.
    Si la féminisation introduite n'a pas encore, peu s'en faut, tous les avantages souhaités, l'entreprise privée se fait l'agent d'une mutation sociale et culturelle aux contours encore indécis, dont un facteur essentiel se cristallise autour de l'émergence de cadres et leaders femmes.

    (1) Femmes, économie, culture au Maroc. Revue Marocaine de droit et d'économie du développement n° 19.
    (2) Premiers résultats communiqués en 1987 de l'enquête nationale sur la population active féminine.

    ABSTRACT

    Les demandes féminines d'emplois s'orientent en majorité vers les départements administratifs et mieux encore, vers les branches du tertiaire.
    Deux tiers des recruteurs de l'industrie sont favorables au recrutement des femmes mais émettent des réserves au moment de passer à la pratique pour les postes qualifiés, surtout en dehors des branches "féminisées" comme la confection ou les composants électroniques.
    L'entreprise demeure cependant réticente devant les enchaînements de carrière féminine: travail, famille et re-travail une fois les enfants grands.

    Les demandes féminines d'emploi sont caractérisées par la recherche de proximité du domicile. Implicitement, les femmes attendent de leur poste la formation de relations inter-personnelles, attente moindre chez les hommes.
    En tout état de cause, les femmes ont déjà considérablement modifié le paysage professionnel du Maroc. Il faut s'attendre à l'arrivée de nouvelles vagues de femmes dans les entreprises, lesquelles sont les agents de mutations sociales et culturelles.

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