Enquête

Le patronat français contre l'obligation de publier les salaires

Par L'Economiste | Edition N°:701 Le 10/02/2000 | Partager


· Le Ministère français des Finances envisage dans un projet de loi de rendre obligatoire la publication des stock-options
· Une mesure qui fait beaucoup de bruits dans les milieux professionnels français


A Bercy, on fait mine de s'étrangler. Qu'est-ce que c'est que cette conférence de presse bidon où le patronat promet, la main sur le coeur, des choses qu'une loi va de toute façon l'obliger à faire dans quelques semaines: rendre public ce que gagnent les patrons? L'annonce patronale peut effectivement paraître, en première analyse, non seulement un peu ridicule mais surtout cousue d'un bon gros fil blanc. Le Ministère français des Finances, dans le cadre du projet de loi sur la «régulation» qu'il mitonne, envisage de rendre obligatoire la publication des stock-options détenues par les dirigeants des entreprises; un rapport «Balligand-Foucauld» sur l'épargne salariale, qui a été présenté le 28 janvier, plaide dans le même sens. Le Medef prend donc les devants, annonce qu'il peut très bien se débrouiller seul, qu'il n'a pas besoin d'une loi pour assurer la transparence des salaires. Les règles de bonne conduite dont le patronat propose de se doter ne vont évidemment pas aussi loin que ce que le gouvernement souhaiterait imposer. Par exemple, Bercy songe à imposer la transparence des stock-options de tous les cadres.

Lobby des grandes entreprises


Le Medef et l'AFEP, eux, parlent de ne publier que les salaires des mandataires sociaux (président et directeur général). «Publier les stocks-options des autres, comme le veulent les socialistes, c'est désigner à la concurrence étrangère quels sont les talents qu'ils doivent venir débaucher!», explique un représentant patronal.
On aurait tort pour autant de considérer l'annonce comme une simple manoeuvre tactique ou folklorique. Lorsque l'on sait d'où vient le patronat français (le culte d'une opacité totale sur tout ce qui touche à l'argent), le simple fait de présenter comme positive la transparence des rémunérations est une petite révolution.
Dans les rangs patronaux, on parle d'une «lente maturation» du sujet. En réalité, la conversion a été brutale. Il y a encore un an, l'AFEP, le lobby des grandes entreprises, était contre. «Nous étions un peu en retrait par rapport au Medef», dit pudiquement un de ses membres. «Ils ne voulaient rien entendre sur le sujet», dit plus brutalement un avocat, spécialiste de ces questions. Le Medef, aiguillonné par Ernest-Antoine Seillière et sa boîte à idées Denis Kessler, était déjà engagé dans sa grande mue stratégique, sur le thème de la rupture avec l'Etat (cessons de le craindre/ cessons de le supplier). Lors d'un conseil exécutif de l'organisation, en janvier 1999, l'idée d'une publication nominative des rémunérations des mandataires sociaux fut adoptée, mais aussitôt torpillée par les caciques du patronat.
Quelques mois plus tard, l'AFEP a mis en route une commission sur le sujet, présidée par Paul-Louis Halley, président de Promodès. Dans le même temps, plusieurs représentants des fonds de pensions américains sont venus en France rencontrer les principaux patrons et prêcher la bonne parole du «corporate governance» (ensemble de règles de bonne gestion et de transparence). En octobre, Bill Crist, le président de Calpers (les fonctionnaires californiens) a rencontré le gratin de la finance et de l'industrie française, afin de protester contre les pratiques françaises: «Les actionnaires sont en droit d'avoir une idée de la rémunération des dirigeants d'entreprise», affirmait-il dans Libération (France) du 12 octobre à propos des pratiques hexagonales. «Il est clair que ces pressions des fonds de pension ont eu une influence sur notre évolution, dans la mesure où il existe une compétition pour chercher de l'argent sur les marchés internationaux des capitaux», commente un patron. Là où la presse et l'opinion ont échoué, le capital a réussi.

Hors jeu


Ravi de voir l'AFEP évoluer, le Medef lui a alors proposé de faire un «coup» conjoint. Le 12 janvier, au siège de l'AFEP, une réunion des deux organisations a eu lieu. C'est au cours de cette réunion que les grands patrons français ont décidé d'annoncer leur intention d'aller vers plus de transparence. Le Medef a choisi d'en faire un nouveau «coup» avec le choix de la date de cette annonce: la même semaine que sa dénonciation du paritarisme social et sa proposition de «refondation».
«Ce n'est évidemment pas une coïncidence, car c'est la même démarche, confie un des responsables du Medef. Nous cherchons à transformer en profondeur le système français, en coopération avec les autres partenaires sociaux».
Au sein du gouvernement, certains commencent à trouver que le Medef a une vraie stratégie pour mettre l'Etat «hors jeu». «Il pilonne, il fait passer ses messages, et est en train de réussir à modifier l'attitude du patronat, commente un expert des questions sociales, Il propose un autre contrat social, une sortie du système redistributif tel qu'on le connaît. Le plus triste, c'est qu'en face, les syndicats ne sont pas à la hauteur pour lui répondre». Le gouvernement le sera-t-il?

Pascal RICHE
Syndication L'Economiste-
Libération (France)

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