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    International

    L’épouvantail de la confiance du marché
    Par Dani RODRIK

    Par L'Economiste | Edition N°:3331 Le 02/08/2010 | Partager

    Un spectre hante l’Europe – le spectre de «la confiance du marché». La peur du communisme a peut-être été une source d’inquiétude pour les gouvernements au moment où Karl Marx couchait sur le papier les premiers mots de son fameux manifeste en 1847, mais aujourd’hui, ce qu’ils redoutent est que l’humeur du marché puisse se retourner contre eux et ne creuse les écarts entre les obligations d’état. Les gouvernements, un peu partout dans le monde, sont obligés de procéder à des contractions budgétaires prématurées, même si le chômage reste très élevé et que la demande privée montre quelques soubresauts. Nombre d’entre eux sont obligés d’entreprendre des réformes structurelles auxquelles ils ne croient pas vraiment – simplement parce que ne pas le faire serait mal perçu par les marchés.La terreur que fait régner l’humeur du marché fut à une époque le fléau des seules nations pauvres. Au cours de la crise de la dette latino-américaine des années 80 ou au cours de la crise financière asiatique de 1997, par exemple, les économies en développement lourdement endettées pensaient qu’ils avaient peu d’options si ce n’est d’avaler l’amère pilule – à moins de faire face à un torrent d’exode des capitaux. Il semble que ce soit aujourd’hui au tour de l’Espagne, de la France, de la Grande Bretagne, de l’Allemagne et, selon de nombreux analystes, des Etats-Unis même. Si l’on veut continuer à emprunter de l’argent, il faut convaincre le prêteur que l’on sera en mesure de rembourser. C’est évident. Mais en temps de crise, la confiance du marché suit sa propre logique. Elle devient un concept éthéré dénué d’un réel contenu économique. Elle devient ce que les philosophes appellent une «construction sociale» - quelque chose qui est réel uniquement parce que l’on est convaincu qu’elle l’est. Car, si la logique économique était claire et nette, les gouvernements n’auraient pas à justifier de leurs décisions en fonction de la confiance du marché. Savoir quelles sont les politiques qui fonctionnent et celles qui ne fonctionnent pas serait une évidence, et adopter les «bonnes» politiques serait la façon la plus sûre de restaurer la confiance des marchés. Rechercher cette confiance du marché deviendrait superflu. Donc, si la confiance du marché veut dire quelque chose, ce doit être quelque chose qui ne peut pas être simplement déterminé par les fondamentaux économiques. Mais qu’est-ce donc ? Les marchés semblent aujourd’hui penser que les énormes déficits budgétaires constituent la plus grande menace pour la solvabilité d’un gouvernement. Ils peuvent dès demain estimer que le vrai problème est la croissance lente, et regretter les mesures budgétaires strictes qui ont contribué à la produire. Ils s’inquiètent aujourd’hui de la mollesse des gouvernements incapables de prendre les mesures difficiles nécessaires pour gérer la crise. Ils auront peut-être quelques insomnies demain à propos des nombreuses manifestations et des conflits sociaux que les politiques économiques strictes auront provoqué. Rares sont ceux qui peuvent prédire l’humeur du marché, encore moins les propres acteurs de ces marchés. Même avec le recul, il n’est pas toujours facile d’expliquer pourquoi les marchés vont dans une direction plutôt qu’une autre. Des politiques similaires produiront des réactions différentes du marché en fonction de la vision dominante, ou de la mode du moment. C’est pourquoi piloter l’économie en fonction des dictats de la confiance des marchés n’est que pure folie. A toute chose malheur est bon et contrairement aux économistes et aux hommes politiques, les marchés n’ont aucune idéologie. Tant que l’argent entre, ils se moquent d’avoir à ravaler leurs mots. Ils veulent juste que «cela fonctionne» – que tout soit fait pour contribuer à produire un environnement économique stable et sain, propice au remboursement de la dette. Lorsque les circonstances deviennent vraiment difficiles, ils tolèreront la restructuration de la dette – si la seule alternative est le chaos et la perspective de lourdes pertes. Cela laisse une certaine marge de manœuvre aux gouvernements et permet aux responsables politiques confiants de prendre en charge leur propre avenir. Cela leur permet de déterminer le discours qui leur assurera la confiance du marché, plutôt que d’être toujours à la traîne. Mais pour faire bon usage de cette marge de manœuvre, les politiciens doivent articuler un récit cohérent, consistant et crédible de ce qu’ils font, basé à la fois sur des politiques bonnes et des décisions économiques bonnes. Ils doivent dire: «nous agissons ainsi non pas parce que les marchés nous le demandent, mais parce que c’est bon pour nous et voici pourquoi».Leur discours devra convaincre leur électorat autant que les marchés. S’ils y parviennent, ils pourront poursuivre leurs propres priorités tout en préservant la confiance du marché. C’est bien là où les gouvernements européens (ainsi que leurs conseillers économiques) ont raté le coche. Plutôt que de faire face au défi, les dirigeants ont dans un premier temps tergiversé, puis ont cédé sous la pression. Ils ont fini par fétichiser les annonces des analystes du marché. Ce faisant, ils se sont privés de politiques économiquement souhaitables, plus susceptibles de rassembler un large soutien populaire.Si la crise actuelle s’aggrave, la responsabilité en incombera principalement aux responsables politiques – non parce qu’ils auront ignoré les marchés, mais parce qu’ils les auront pris au sérieux.


    «Programme de parti»

    Marx expliquait dans son Manifeste communiste qu’il était «grand temps pour les communistes d’exposer ouvertement au monde entier leur vision, leurs objectifs, leurs tendances et de se mesurer à cette petite musique du spectre du communisme avec le propre Manifeste du parti». De même, il serait une bonne chose que les marchés clarifient ce qu’ils entendent par «confiance» afin que nous puissions tous savoir de quoi il est question. Bien sur, il est peu probable que les «marchés» le fassent. Et ce n’est pas uniquement parce que les marchés sont composés d’une multitude d’investisseurs et de spéculateurs dont on ne peut s’attendre à ce qu’ils publient un «programme de parti», mais plus fondamentalement parce que les marchés n’en ont vraiment aucune idée. La capacité d’un gouvernement et sa volonté à rembourser sa dette dépendent d’un nombre presque infini de contingences présentes et futures. Cela ne dépend pas uniquement de ses programmes budgétaire et de dépenses mais aussi de l’état de l’économie, de la conjoncture extérieure et du contexte politique. Tous ces éléments sont très aléatoires et exigent de faire un certain nombre de suppositions pour permettre d’établir quelque avis que ce soit sur la solvabilité.Copyright: Project Syndicate, 2010.www.project-syndicate.orgTraduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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