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    International

    Hiroshima-Nagasaki, crimes contre l’humanité ou rationalité stratégique?
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3338 Le 11/08/2010 | Partager

    Il y a soixante-cinq ans, les 6 et 9 août 1945, deux bombes atomiques américaines vitrifiaient les villes japonaises d’Hiroshima puis de Nagasaki(1). Jeudi dernier, la cérémonie commémorative a vu, pour la première fois, à Hiroshima, les Etats-Unis y assister en même temps que la Grande-Bretagne et la France, les deux autres vainqueurs occidentaux du Second conflit mondial, signataires de la capitulation japonaise, sur le cuirassé Missouri, en baie de Tokyo, le 2 septembre 1945.A cette occasion, l’ancien directeur du Mémorial de la paix à Hiroshima a parlé de sa «haine» à l’encontre des Etats-Unis. C’est son droit. Pourtant reprocher aux USA d’avoir employé la bombe atomique pour en finir avec cette guerre meurtrière qu’ils n’avaient pas initiée semble encore aujourd’hui déplacé. D’autant plus que les Japonais, au contraire des Allemands, n’ont jamais reconnu pleinement leurs torts. Le Japon honore toujours ses «héros» militaires, pauvres diables anonymes et criminels de guerre mêlés. Les Chinois ne s’y sont pas trompés. Ils ont refusé d’être présents à la cérémonie. Sans doute n’ont-ils pas pardonné les massacres de Nankin et autres atrocités, d’autant plus graves que l’histoire officielle japonaise fait toujours mine de les ignorer.Anéantir deux grandes villes avec seulement deux bombes est un épisode marquant de l’Histoire, celle des guerres comme celle de l’humanité. Sans doute les Japonais espèrent-ils qu’un jour les Etats-Unis s’excuseront. Ils n’en ont sûrement pas l’intention. On souhaite ici resituer l’évènement dans son contexte, hors anathèmes et thèses révisionnistes.La décision de mettre au point cette arme nouvelle, fondée sur l’énergie créée par la fission atomique, est prise le 28 juin 1941. Deux principes vont guider les responsables du programme: la «rapidité» pour obtenir des bombes utilisables de manière à raccourcir la guerre et aboutir avant les Allemands, le «secret», pour éviter que l’ennemi, et même les alliés, comme les Soviétiques, n’aient connaissance du programme. Comme l’explique l’historien Maurice Vaïsse, 1942 est l’année décisive(2). Roosevelt décide de produire la bombe atomique. Eût-elle été prête à temps, elle aurait sans doute été lancée sur l’Allemagne. Mais le 18 septembre 1944, lorsque Churchill et Roosevelt évoquent le recours éventuel à cette nouvelle arme – qui n’est pas encore opérationnelle – la France est déjà en partie libérée et la victoire est en vue. Il n’est plus guère question d’utiliser la bombe contre l’Allemagne. Elle pourrait, en revanche, être larguée sur le Japon.

    Un «exploit scientifique»(3)
    A l’époque, le principe de l’emploi de cette arme nouvelle ne suscite guère d’hésitation dans les sphères dirigeantes américaines. Certains scientifiques proposent bien un bombardement d’avertissement qui ne causerait pas de pertes humaines. D’autres personnes, en juin 1945, avancent l’idée d’une démonstration devant les représentants des Nations unies dans un désert ou une île inhabitée. Le 17 juillet, alors que le président Truman est à Potsdam, 68 savants lui adressent une pétition pour lui demander de ne pas utiliser la bombe sans avoir pris en considération les responsabilités morales. Cependant, ces mêmes personnes reconnaissent que le bombardement atomique peut avoir l’avantage de mettre fin à la guerre. Les réalistes l’emportent sans vrai débat puisque très peu de personnes sont au courant. Les responsables ont mission de gagner la guerre, ce qui passe par sa rationalisation. L’«entreprise» militaire des Etats-Unis préfère utiliser une bombe, un avion, un équipage plutôt que des centaines de bombardiers et des milliers d’aviateurs, comme on les a lancés sur l’Allemagne et dont beaucoup ne sont pas revenus… «La bombe» est plus efficace, plus productive, plus économique. Sa puissance peut sidérer l’adversaire, hâter la fin de la guerre, et donc épargner des vies humaines, en contraignant l’ennemi à la reddition. Car l’Amérique redoute le fanatisme des soldats japonais. Leur résistance à Okinawa, de mars à juin 1945, a été opiniâtre. Les kamikazes impressionnent fâcheusement les marins de l’US Navy. Comme l’état-major juge indispensable pour en finir de débarquer au Japon, 36 divisions (1.500.000 hommes) venues d’Europe, devront participer à l’invasion. Avec la marine, l’aviation, les services, cela représente cinq millions d’hommes. Comparé à cela, le débarquement du 6 juin 1944 sur les côtes normandes aurait ressemblé à un préliminaire modeste. Les pertes prévues sont énormes, de 500.000 à un million de tués, sans parler des Japonais. Très souvent, les guerres sont à l’origine d’armements nouveaux. Tout Etat lancé dans une guerre espère trouver le moyen de la gagner au plus vite et à moindres frais. Imaginer que les Etats-Unis en guerre, après avoir conçu, construit et expérimenté la bombe atomique puissent ne pas vouloir s’en servir serait absurde. Il a fallu l’emploi de cette arme pour que ses implications politiques apparaissent des années plus tard. Et c’est le même homme, Harry Truman, qui après avoir décidé d’employer la bombe en 1945, refusera en 1950 au général McArthur le droit de l’utiliser en Corée.En attendant, il faut choisir quelles villes bombarder. Quatre sont proposées: Hiroshima, un grand port, Kokura, site d’un important arsenal, Niigata et Kyoto. Kyoto, ville historique et religieuse, est éliminée en dépit de son caractère industriel. Truman choisit finalement Hiroshima et Nagasaki(4) que l’US Air Force ne devra plus bombarder. Le 25 juillet 1945, l’ordre présidentiel est donné d’utiliser la bombe atomique. Le lendemain, un dernier avertissement est adressé au Japon dans lequel est mentionnée l’exigence de l’abdication de l’empereur. Le 6 août 1945, Hiroshima est anéanti, le 8, l’URSS déclare la guerre au Japon(5), le 9, Nagasaki est vitrifiée à son tour, le 14 août, les Japonais capitulent.Présents à Hiroshima, le 6 août 2010, grâce à leur ambassadeur au Japon, les Etats-Unis se sont abstenus d’assister aux cérémonies de Nagasaki, officiellement «pour des raisons de calendrier». La France n’était représentée dans les deux villes que par un chargé d’affaire, la Grande-Bretagne par un envoyé spécial. Cela s’appelle un «service minimum». En aucune manière, Washington, pas plus que Londres ou Paris, n’ont voulu minimiser les souffrances indicibles subies par le peuple japonais. L’histoire explique aisément la discrétion de l’hommage rendu par les Occidentaux. Tout comme l’Allemagne, le Japon a voulu la guerre. Au contraire de l’Allemagne, le Japon n’a jamais vraiment reconnu ses crimes. Si des excuses doivent être présentées, les Américains ont jugé, à raison, que les Japonais avaient en ce domaine, pour le moins, un temps de retard. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Le Japon capitule le 14 août.(2) «Hiroshima», in «Les villes symboles», pp 165-179, les Cahiers de la Paix, n°9-2003, actes du colloque du Centre mondial de la paix, Verdun 9 et 10 novembre 2000. (3) C’est de cette manière que la presse française de l’époque qualifie le bombardement d’Hiroshima!(4) «Charmante ville portuaire du sud-ouest de l’Archipel, centre historique du christianisme nippon» in Le Figaro, 6 août 2010.(5) A Yalta, en février 1945, Roosevelt a conclu un accord secret avec Staline aux termes duquel les Soviétiques prenaient l’engagement d’entrer en guerre contre le Japon, trois mois au plus tard après la capitulation de l’Allemagne. En contrepartie, l’Union soviétique recevra des compensations territoriales en Extrême-Orient, d’où l’annexion forcée des îles Kouriles japonaises que Tokyo n’a jamais admise. Ce qui explique l’absence de traité de paix entre l’URSS (aujourd’hui la Russie) et le Japon!

    Excuses
    «Les Américains n’ont jamais envisagé d’exprimer des excuses pour la destruction d’Hiroshima. Les historiens s’accordent pour dire que, sans elle, jamais l’empereur ne serait sorti de sa tour d’ivoire, pour ordonner – par un message radiodiffusé le 15 août – à ses soldats de cesser le combat face à un adversaire à l’évidence beaucoup plus puissant qu’eux. Commencés en 1944, les bombardements classiques de Tokyo, qui provoquaient de gigantesques incendies dans cette ville aux maisons de bois, firent beaucoup plus de victimes que celui d’Hiroshima». Renaud Girard, in Le Figaro, 6 août 2010

    «Hiroshima, objet de mémoire»
    «Hiroshima, c’est avant tout la mémoire des chiffres: 80.000 morts en une seconde, 70.000 dans les trois semaines qui suivent. Fin 1945, entre 190.000 et 230.000 personnes ont succombé des suites des deux bombardements. Cela donne un aspect mathématique, quantifiable des résultats du largage». «Les photos prises juste après les deux explosions ont une très forte connotation symbolique. Elles montrent l’ampleur des dégâts, l’atrocité des blessures, l’impact qu’a la bombe sur les populations rescapées»… Maurice Vaïsse, «Les villes symboles», op. cit.
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