×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    International

    Géopolitique, crises et calamités climatiques
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3343 Le 18/08/2010 | Partager

    Il n’est pas de crise sans opportunité à saisir. La Russie et le Pakistan connaissent des dérèglements climatiques extrêmes. Sécheresse et chaleur frappent une Russie dotée d’un régime autoritaire qui peine à gouverner. Des inondations submergent le Pakistan au moment où l’armée guerroie dans les zones tribales tout en étant contrainte de se couvrir face à l’Inde. Il lui faut donc disperser des moyens déjà hypothéqués. Aucun rapport, dira-t-on, entre ces deux situations! Sans doute! Le Kremlin, toutefois, peut mettre à profit ces difficultés pour renforcer sa position intérieure et son influence sur ses voisins, les militaires pakistanais trouver là l’occasion de montrer au peuple qu’ils savent gérer la catastrophe et donc, aussi, gouverner le pays. Dans les deux cas, d’une manière ou d’une autre, l’étranger est présent même si la cause du drame n’est en rien imputable à la malignité des voisins, alliés ou adversaires…Le Pakistan est un allié majeur pour les Etats-Unis dans leur lutte contre les islamistes afghans. Ce pays ne doit donc pas se décomposer. Or il se débat, depuis trois ans, dans une insécurité croissante conjuguée à des besoins jamais satisfaits en énergie et à une économie à bout de souffle. Le Pakistan semblait pourtant avoir fait ces derniers temps quelques progrès; ils ont été réduits à néant par les inondations.La première tâche d’Islamabad est d’ordre logistique. Il lui faut faire vite! La détresse des populations peut entraîner des troubles sociaux de grande ampleur. Hélas, le pouvoir paraît désarmé. Seule l’armée peut agir. Les renforts annoncés par les Etats-Unis, – en particulier un porte-hélicoptère – ne seront pas mis en œuvre sans une liaison étroite avec l’état-major pakistanais. 60.000 hommes ont été engagés pour aider les sinistrés. Ceci n’est possible qu’au détriment de la lutte contre les Talibans. Or les malheurs du peuple sont pain béni pour les organisations charitables islamistes qui espèrent conquérir l’estime des réfugiés en les aidant et s’en attirer la reconnaissance. Bonne occasion aussi pour les «djihadistes» de ruiner l’autorité de l’Etat et de l’Armée. Les militaires vont-ils profiter des évènements pour gouverner directement? Le président Zardari est très impopulaire et son récent voyage en Europe n’a rien arrangé. Si la colère des masses s’amplifie, le régime n’ira peut-être pas au terme de son mandat, fin 2013. Au nombre des suites possibles de la catastrophe figure un changement politique au Pakistan, par le biais d’un coup d’Etat, pas forcément brutal, mais qui ne ferait pas l’affaire du démocrate Obama.Tel n’est pas le cas de la Russie, aussi médiocres qu’aient été les réactions de ses maîtres confrontés à l’ampleur des désordres météorologiques. La canicule n’a pas tué grand monde. Le blé, «suprême monnaie», disait Lénine, a toujours constitué l’essentiel de la nourriture du peuple. La production russe varie entre 75 et 100 millions de tonnes ; elle ne devrait pas dépasser 65 millions en 2010. Cependant, les réserves estimées à 24 millions de tonnes sont suffisantes pour assurer la soudure.Cela n’exclut pas les difficultés. Pour l’essentiel, le grain est produit en Russie d’Europe, fertile et bien arrosée. Plus délicat est le transport du blé vers les provinces qui n’en produisent pas. Les infrastructures ferroviaires, en effet, sont conçues pour l’exportation du blé – 20% de la production – vers l’Europe ou les ports de la mer Noire, beaucoup moins en direction de la Sibérie. Il y a deux ans, Moscou, confronté au risque «sécheresse», a commencé à stocker du blé dans l’Oural et aux frontières du Kazakhstan; il n’en a pas moins décidé le 5 août de suspendre les exportations(1) à partir du 15. A cela deux raisons: empêcher le prix du blé de s’envoler, éviter qu’une mauvaise récolte issue des semences d’août n’aggrave la situation. Approvisionner les Russes en blé à prix constants doit prévenir les troubles sociaux. Lors de la Révolution d’octobre, Lénine avait fait saisir le maximum de blé pour assurer le ravitaillement des populations; il avait interdit toute vente à l’étranger. MM. Medvedev et Poutine suivent la tradition russe où le blé sert d’outil stabilisateur. Le succès, toutefois, n’est pas garanti. Le prix du pain augmente, les autorités s’en inquiètent(2). Manquer de blé n’est pas seulement simple question d’approvisionnement, cela frappe tout un pan de l’économie, concerne la sécurité intérieure du pays, influe sur sa politique étrangère.

    Blé et diplomatie
    La gestion des matières premières, l’énergie au premier chef, est en Russie un outil diplomatique d’importance. Augmenter le prix du gaz, réduire les livraisons de pétrole, suspendre les exportations, permet d’influer sur les pays voisins. Même chose pour le blé! Moscou a demandé au Kazakhstan et au Bélarusse de renoncer à en exporter. Si le Bélarusse est un petit producteur, le Kazakhstan moissonne 20 millions de tonnes de blé pour en exporter la moitié, mais n’en récoltera cette année que 13 millions. Ses clients sont variés, Iran, Asie centrale, Corée du Sud, Chine, Japon… Les instructions de Moscou, bientôt suivies d’effet, lui permettent d’affirmer son influence sur d’autres Etats. L’union douanière conclue en janvier avec les Kazakhs et les Bélarusses, est vite devenue un outil de pression, conçu d’abord pour favoriser l’impérialisme russe. L’Ukraine, en revanche, n’appartient pas à cette union mais elle exporte 20 millions de tonnes de blé par an. Or Moscou a les moyens de freiner ces ventes à d’autres pays afin de mieux contenir les prix du blé russe dont la volatilité est toujours très grande et de disposer, le jour venu, du blé kazakh ou ukrainien. D’un accident de la nature, Moscou cherche à tirer avantage en renforçant son influence sur ses «ex-colonies». «Au banquet des puissances, il y a autant d’égoïsmes sacrés que de convives», disait de Gaulle. La Russie, elle, passe les bornes. Il ne s’agit plus d’égoïsme mais de cynisme, quand bien même un chantage aux livraisons de matières premières serait préférable au déferlement des chars russes! Sans doute, Washington est-il plus policé avec le Pakistan. Reste que ces inondations catastrophiques peuvent rendre les autorités du pays des Purs plus réceptives à la coopération guerrière que les Etats-Unis estiment devoir leur imposer. Nul doute qu’à la Maison-Blanche, on ne soit pas sensible à cet aspect des choses. Egoïstes ou cyniques, les hommes (et les femmes) d’Etat doivent aussi être habiles et dotés d’un grand sang froid pour profiter d’une crise marquée au double sceau de l’urgence et de la désorganisation. Ces qualités et ces défauts ne sont pas donnés à tout le monde. Peut-être est-ce heureux!

    Une union douanière pas comme les autres

    La Russie, le Bélarusse, le Kazakhstan ont formé en janvier 2010 une union douanière. Celle-ci n’est pas forcément conçue pour constituer une zone de libre-échange dont le but est de favoriser le commerce entre ses membres par la réduction des obstacles non tarifaires et douaniers. L’objet de cette union est en réalité un moyen de poursuivre le renouveau géopolitique de la Russie. Celle-ci a rapidement transformé le nouveau club en un outil de coercition économique à l’encontre d’autres Etats de la région dont la politique déplaît au Kremlin.Ainsi, en juillet dernier, la Russie a exigé des Kazakhs et des Bélarusses qu’ils boycottent le vin et l’eau minérale exportés par la Moldavie et la Géorgie. Moscou reproche en effet à ces deux pays la nature de leurs relations avec les Occidentaux. D’autres exigences russes seraient sur le point d’être formulées. Bien entendu, le Kazakhstan et la Bélarusse sont conscients du marché de dupe dans lequel Moscou les a entraînés. Mais la Russie contrôle déjà une bonne moitié de l’économie bélarusse et le Kazakhstan a fait le choix de s’arrimer au plus près du géant voisin russe.---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Quatre milliards de dollars annuels, ces trois dernières années! (2) Comme le note le quotidien russe de langue anglaise, le Moscow Times, du 16 août.

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc