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    Société

    Foi: Quand sens et saveurs se perdent dans des rites étouffants
    Par le Pr. Abdennour Bidar

    Par L'Economiste | Edition N°:3338 Le 11/08/2010 | Partager

    Les religions, quelles qu’elles soient, ont toujours su offrir au croyant des moyens de sacraliser sa vie, c’est-à-dire de lui donner un sens supérieur, dépassant les limites de ce monde: en échange de sa piété et de sa vertu, les unes lui ont promis un salut éternel, d’autres une bonne réincarnation… Le problème est qu’aujourd’hui ce type de sacralisation de l’existence laisse de plus en plus d’individus sceptiques et insatisfaits. L’au-delà promis existe-t-il vraiment? Et pourquoi faudrait-il donc attendre la mort pour goûter la «vraie vie»? N’est-on pas en droit d’espérer que la pratique spirituelle nous rende ici et maintenant plus heureux et plus conscients? Hélas! la plupart du temps les rites, les interdits et les usages commandés par la religion ne semblent pas avoir cet effet: au lieu de donner du sens et de la grandeur à cette vie, de lui procurer une saveur, une intensité, une profondeur supplémentaire, ils semblent être devenus des habitudes sociales souvent mécaniques et étouffantes dont la valeur s’est dévaluée avec le temps.

    Sans le sens, nous sommes démunis
    Certes, il y a encore des individus qui vivent leur religion de façon assez profonde et personnelle pour en recueillir une véritable élévation intérieure : des musulmans par exemple qui sont illuminés de l’intérieur par une sagesse née de leur méditation du Coran ou de leur imitation du Prophète. Mais de façon majoritaire et de plus en plus accentuée, la religion souffre d’une crise de ses pratiques et de ses discours, qui paraissent chaque jour un peu plus inadaptés. Et nous nous rendons compte avec angoisse que ce besoin que nous avons de spiritualiser notre vie devient de plus en plus difficile à assouvir dans une époque qui ne laisse elle-même que peu de place à ce type de préoccupation. Car ce n’est pas seulement la religion traditionnelle qui perd lentement mais sûrement de sa vérité et nous laisse démunis. C’est notre modernité tout entière qui, sur ce plan, nous abandonne: alors qu’elle prend en charge nos besoins naturels et sociaux dans des proportions toujours plus importantes, par l’extension des pouvoirs de la technique et de l’organisation politique, elle semble ignorer presque totalement la question de nos besoins psychologiques supérieurs. Et par conséquent nous voilà, entre une religion dépassée et une modernité matérialiste, sans lumière pour conduire notre perfectionnement intérieur. Quelle vie spirituelle pour aujourd’hui et les temps à venir? Face à cette interrogation nous sommes seuls, chacun de nous est seul… et assiégé, pris entre le silence de nos sociétés matérialistes d’un côté, le dogme des religions du passé de l’autre. Une autre raison enfin contribue à rendre cette situation présente extrêmement singulière et difficile. Depuis la naissance des grandes religions, aux alentours de 1500 ans avant le début de l’ère chrétienne, le domaine du sacré a toujours été pour l’homme celui de l’impuissance: le Dieu ou les dieux étaient au-dessus de nous, transcendants et souverains, à la fois rassurants et redoutables, et face à cette supériorité absolue de Brahma, Yahvé ou Allah, nous les hommes nous n’avions d’autre choix existentiel que la crainte et l’obéissance. Or voilà qu’aujourd’hui ce Dieu ou ces dieux, autrefois si présents, se sont tus à jamais… Comme l’a dit le Coran - à cet égard le Livre qui clôt un âge de l’humanité - Dieu ne parlera plus, la dernière révélation a été faite. Quelle conséquence? Justement cette situation qui est aujourd’hui la nôtre, et dont j’ai essayé de parler un peu ici : désormais l’être humain ne doit plus rien attendre du côté du ciel, et il se retrouve spirituellement seul, obligé peut-être de trouver en lui-même et par lui-même ce qu’il recevait autrefois d’en haut. Là où nous avons toujours été impuissants, dans ce domaine du sacré où nous avions pris l’habitude d’être soumis au divin, voilà qu’il faut maintenant prendre l’initiative, trouver et choisir par nous-mêmes les moyens de notre vie spirituelle, oser dans ce domaine aussi l’aventure de la responsabilité, de l’autonomie, de la liberté… Pour le meilleur et pour le pire, comme toujours avec la liberté !

    Les deux fuites de l’Homme

    La domination des rites mécanisés fait que l’homme de ce début du XXIe siècle est un être qui se sent spirituellement délaissé et désemparé, obligé de chercher sa voie intérieure à tâtons, dans le silence du présent et parmi les ruines du passé. Sauf bien sûr, s’il choisit l’une des deux solutions de facilité, deux «fuites» qui s’offrent à lui. - La première est de renoncer à tout questionnement ou à toute ambition spirituelle, et de basculer dans le mode de vie purement profane que nous suggère si puissamment la société de consommation et de loisirs. - La seconde facilité est de «revenir au religieux», purement et simplement, c’est-à-dire de faire comme si la religion traditionnelle pouvait encore aujourd’hui convenir et suffire à spiritualiser nos vies. L’athée et le traditionaliste sont à cet égard très proches l’un de l’autre: ils partagent la même volonté, plus ou moins consciente, de ne pas voir et de ne pas assumer la profonde crise spirituelle du monde où nous vivons. L’un en abandonnant purement et simplement tout questionnement sur la transcendance, alors que c’est cette interrogation sur ce qui en l’individu dépasse son simple ego qui fait la grandeur propre de l’être humain. L’autre en se voilant plus ou moins consciemment la face sur le caractère périmé de l’offre religieuse traditionnelle. L’un et l’autre passent, ce faisant, à côté de ce qui me semble être la responsabilité historique et redoutable de nos générations: trouver de nouveaux moyens de nous élever ou de grandir intérieurement, au-delà de notre ego ordinaire, au-delà de notre conscience immédiate de nous-mêmes.

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