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    Tribune

    Développement de l'enseignement supérieur privé : Dynamique et enjeux

    Par L'Economiste | Edition N°:248 Le 03/10/1996 | Partager

    par Khalid El Ouazzani*

    De nombreux écrits ont tenté d'appréhender le système éducatif national sans toutefois investir un de ses aspects les plus novateurs, le secteur de l'Enseignement Supérieur Privé (ESP). L'objet de cette réflexion est de donner un aperçu sur les récents développements de l'ESP et tenter de mettre en relief sa dynamique et ses limites.


    D'importants indices tendent à confirmer que le développement d'un secteur privé de l'Enseignement Supérieur au début des années 1980 a été une tentative de la part des autorités éducatives d'atténuer la crise du système d'enseignement supérieur dans son ensemble. L'explosion des effectifs dans le supérieur, dans la mesure où elle ne s'est pas accompagnée d'une augmentation concomitante des ressources s'est traduite par une dégradation générale des conditions de fonctionnement du secteur public(1) . Cette distorsion n'a pas permis de développer un corps enseignant et administratif suffisant, en quantité et en qualité, ni une infrastructure adéquate(2). Elle est à la base de son faible niveau d'efficacité interne(3) et du problème de l'inadéquation des formations aux besoins du marché du travail.
    Confrontés à l'impérieuse nécessite "d'offrir un banc" à tout nouveau bachelier(4) et aux recommandations des instances financières internationales, les pouvoirs publics favorisèrent l'éclosion d'un enseignement privé avant même de mettre en place un cadre organisationnel approprié. Alors que le premier institut de l'ESP a été autorisé en 1984, il a fallu attendre sept ans pour voir la publication du Dahir portant Statut de l'Enseignement Privé et cinq autres années de plus pour l'instauration d'une concertation officielle sur les problèmes spécifiques du secteur avec le Ministère de l'Enseignement Supérieur(5). Il est évident que l'ESP restera profondément handicapé par ces conditions qui ont présidé à sa genèse. Etant un élément de réponse à une crise (ou tout au plus de contrecarrer son exacerbation) et à défaut d'une réforme générale du système d'enseignement national - avec une définition et répartition des fonctions et rôles secteur public/secteur privé, il connaîtra de la part des autorités éducatives, tout au long de son évolution, réticence et méfiance.

    L'amorce de la diversification

    Les données de l'évolution récente du secteur de l'enseignement supérieur permettent de distinguer deux "moments" dans la dynamique du secteur privé. Une première phase de concentration de l'ESP dans les filières de gestion, et une seconde phase marquée par l'amorce d'une diversification de l'ESP dans les formations scientifiques et la concurrence que commence à lui livrer le secteur public dans ses filières de prédilection.
    De 1985 à 1991, le secteur de l'ESP a émergé dans un certain vide juridique. Durant cette période, ce secteur contribuera à la formation de la quasi-totalité des cadres intermédiaires en gestion(6). Parmi les 41 établissements qui étaient opérationnels en 1991, 37 étaient spécialisés en gestion et seulement 4 établissements évoluaient dans le domaine scientifique (2 formaient aux métiers d'analyse biologique et de l'agro-alimentaire et 2 intervenaient dans l'automatique et l'électronique légère).
    En ce qui concerne l'ingénierie, la mécanique, l'électricité et de manière générale les carrières à caractère scientifique, filières assez exigeantes en investissements humains et financiers, les grandes écoles publiques, conçues durant les années 70, continuaient de mettre sur le marché du travail des compétences de haut niveau(7) (EMI, ENIM, ENSEM, EHT, EST, etc).
    Depuis 1991, il y a lieu d'observer l'amorce d'une phase de relative diversification du secteur de l'ESP et une tentative de recentrage des établissements publics. Si les filières traditionnelles de l'ESP, à savoir la gestion, l'informatique et le management, continuent à regrouper l'essentiel des effectifs (plus de 80%), la diversification a été progressivement introduite dans des activités peu capitalistiques telles que la biologie, la biochimie, la prothèse dentaire et l'agro-alimentaire. Toutefois, dans d'autres secteurs où la demande est aussi intense, le secteur de l'ESP ne progresse que timidement en raison de l'importance des investissements à réaliser, notamment dans la mécanique, l'électricité et l'électronique(8). Parallèlement, au sein du secteur public et en particulier dans les facultés, on assista à la création des licences appliquées dans les domaines de la gestion, de la finance, du commerce et de l'informatique ainsi qu'à la mise en place de tout un réseau d'écoles de commerce et de gestion.
    Cette évolution augure d'une période de compétition entre le secteur public et le secteur privé dans les domaines de la gestion et du commerce.

    Insertion professionnelle: 80%

    Toutefois, à ce jour, le secteur privé reste encore fermé à certaines disciplines dans les domaines techniques, scientifiques ainsi que ceux à dominante littéraire ou sciences sociales. Le secteur privé a des atouts que l'on ne peut ignorer. De manière générale, on peut dire que l'ESP a introduit des innovations stratégiques: un enrichissement des cursus de formation, la responsabilisation des étudiants et un ancrage des formations aux besoins du système productif. Si dans l'ensemble l'ESP dégage des résultats positifs, il y a tout lieu de signaler que les performances varient d'un établissement à l'autre. Un certain nombre d'indicateurs peuvent traduire le degré d'efficience de ce secteur.
    Tout d'abord, comme nous l'avons vu précédemment, le secteur de l'ESP s'est développé dans des domaines délaissés par le secteur public. Dans les créneaux du management, d'informatique et de gestion -à l'exception de l'ISCAE- le secteur privé a joué un rôle de précurseur et de locomotive. Le taux d'insertion professionnelle des jeunes diplômés avoisinerait les 80% d'après certaines estimations et surpasse ceux du secteur public.
    Toutefois, il reste à vérifier dans quelle mesure les postes pourvus et les salaires correspondraient aux qualifications des postulants.
    Cette performance va expliquer, en partie, l'essor de l'ESP au Maroc. Pour preuve, il y a lieu de remarquer que ce secteur bénéficie d'une audience remarquable de la part des jeunes bacheliers.
    Le pourcentage de jeunes qui viennent directement du lycée a tendance à connaître une progression significative. Si en 1985 moins de 30% des candidats détenaient un baccalauréat de l'année, ils étaient plus de 45% en 1994. Il s'agit de moins en moins d'un choix par défaut.
    Par ailleurs, la question des équivalences et reconnaissances va connaître une évolution assez positive et originale. La notoriété acquise par le secteur a permis de dépasser le problème de la reconnaissance publique du diplôme. De nos jours, ce qui est recherché, c'est avant tout la reconnaissance de l'entreprise privée ou celle des établissements partenaires. Dans de nombreux cas, le privé a pu bénéficier d'homologations d'échelles de la part de ministères et d'offices publics. Dans le même ordre d'idées, de nombreuses universités américaines, canadiennes, françaises reconnaissent la formation délivrée par les établissements de l'ESP marocain. Les nombreuses passerelles érigées par les établissements de l'ESP avec les universités nord-américaines et européennes prouvent leur maturité et tranchent avec l'attitude de réserve de la part des universités nationales.
    Après une douzaine d'années d'existence, l'ESP est encore en quête de sa crédibilité. La concurrence que se livrent une soixantaine d'établissements plus ou moins valables, déclinant des cursus de formation assez proches et recourant aux mêmes arguments promotionnels, et les sérieuses difficultés de fonctionnement que commencent à rencontrer certains d'entre eux nécessitent une plus grande vigilance de la part du Ministère de l'Enseignement Supérieur et la mise en place urgente d'un "conseil déontologique et d'accréditation"(9).
    La question de fond qui se pose est celle de savoir si l'on doit continuer à compter sur le marché et ses mécanismes pour effectuer "sélection" et "sanctions" qui ne tarderont pas à s'opérer dans le secteur. S'il est indéniable qu'il faudrait préserver les lois du marché et de la concurrence, un contrôle demeure nécessaire compte tenu de la "sensibilité" et de la nature "stratégique" du service "formation-éducation". Certes, le marché procédera fatalement aux pénalisations qui s'imposent, mais les délais nécessaires à cette sanction risquent d'être longs et ne manqueront pas de compromettre, si c'est le cas, l'avenir de nombreuses générations.

    L'urgence de règles prudentielles

    Aussi les pouvoirs publics ont-ils "le devoir" de préserver un fonctionnement rigoureux et sain du secteur conformément à l'éthique et de la déontologie qui lui sont spécifiques. L'absence d'un contrôle pédagogique approprié(10) et l'inexistence d'un quelconque contrôle financier ont drainé vers le secteur certains "affairistes" qui, en se faisant les champions de l'improvisation et du mimétisme, exploitent la désinformaton d'étudiants et l'offre d'un corps professoral composé principalement de vacataires et d'universitaires. Comme conséquence à cette situation, des centaines d'étudiants peuvent se trouver engagés, pour plusieurs années, dans des écoles en prise à des difficultés financières structurelles, et frôlant à tout moment l'insolvabilité(11). Les pouvoirs publics devraient réfléchir à imposer dès à présent, à côté d'un contrôle pédagogique plus conséquent, des règles prudentielles à l'instar des normes qu'elles appliquent à d'autres secteurs stratégiques comme ceux des assurances et des banques. Des mesures de sauvegarde pourraient consister dans l'obligation qui serait faite aux établissements de l'ESP de publier des rapports annuels établis par des commissaires aux comptes et la justification de ressources financières et/ou la constitution de réserves suffisantes pouvant garantir, en cas d'arrêt d'activité pour une cause ou une autre, l'achèvement dans des conditions satisfaisantes de la formation des cohortes déjà engagées.

    * Enseignant-chercheur en économie de l'éducation, directeur de l'IMM.
    (1) C'est ainsi que durant la décennie 1980, si les effectifs ont augmenté en moyenne de 10% par an, l'augmentation du budget alloué à l'enseignement supérieur ne s'est accrue, quant à elle, que de 5%, provoquant ainsi une réduction de plus de 50% de la dotation par étudiant. (Voir ouvrage "Coûts et rendements de l'Enseignement Supérieur", de K. El Ouazzani, p. 173).
    (2) Le taux d'encadrement dépasse dans certaines filières de l'Université le ratio de 1 enseignant pour 70 étudiants alors qu'il est de 3 pour 34 étudiants au niveau national. (Voir ouvrage du même auteur, p. 181).
    (3) Que reflètent les taux élevés de redoublements et d'abandons.
    (4) Conformément aux principes de généralisation et de démocratisation de l'enseignement.
    (5) Assises de l'Enseignement Supérieur Privé - Marrakech, décembre 1995.
    (6) Parallèlement à la contribution de l'ISCAE et des facultés des sciences économiques.
    (7) Interview de M. A. Maslout (rentrée universitaire 1991).
    (8) Dans ces domaines, les investissements y sont assez lourds et plus coûteux que ceux nécessaires pour une école de gestion ou d'informatique.
    (9) Qui pourrait être composé de professionnels de l'enseignement et de personnalités intègres et crédibles.
    (10) Imputable plus à l'insuffisance des moyens dont dispose la Direction de l'Enseignement Supérieur Privé qu'au manque de compétences ou de prise de conscience.
    (11) Due à la faiblesse de leurs fonds propres, à leur endettement excessif et notamment au financement de l'activité par les avances des étudiants, à la prédominance d'investissement à but spéculatif (terrains et/ou immeubles) etc.

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