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    Politique Internationale

    Deux intellectuels résument le débat : Démographie : La fracture Nord-Sud

    Par L'Economiste | Edition N°:144 Le 08/09/1994 | Partager

    Les Nations Unies ont entrepris le lancement d'un programme massif visant à ralentir la croissance démographique par la contraception, l'éducation des femmes et l'amélioration de leur statut économique. Au sein même du monde en développement, nombreux sont ceux qui dénoncent l'accent mis sur la croissance démographique, lui reprochant de masquer un enjeu autrement plus vital, celui de la démocratie, de la liberté du commerce, d'un développement réaliste et de l'accès pour tous à la santé.

    Question : Nous en sommes à la troisième conférence des Nation -Unies sur la population en 20 ans. En quoi cette réunion a-t-elle évolué ?

    Nawal El Saadawi : En 1974 à Bucarest, les gouvernements et les Nations Unies ont focalisé sur la croissance démographique, tenue pour être la cause essentielle de la pauvreté. Des groupes à l'idéologie progressiste composés d'hommes et de femmes, émanant principalement d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, ont répondu que le vrai problème était l'héritage des années de colonialisme et une cruelle absence de développement social et économique dans notre région.

    Ce désaccord s'est reproduit en 1984 à Mexico, et sera probablement encore vivace au Caire en 1994.

    Il ne s'agit pas simplement d'un conflit entre le Nord et le Sud, ou entre l'Ouest et l'Est. Il oppose surtout les gouvernements des Nations Unies et leur point de vue capitaliste traditionnel aux groupes progressistes qui, dans le monde entier y compris à l'Ouest, ont adopté une toute autre philosophie.

    Nous n'avons nul besoin de l'interférence de gouvernements étrangers comme les Etats-Unis, qui annoncent qu'ils vont imposer un système de planification familiale. En Egypte, les femmes devraient pourvoir mettre au monde le nombre d'enfants qu'elles veulent. Le problème est que l'aide américaine dépend du Planning familial et de la contraception. On nous vole nos ressources matérielles et notre dignité.

    Wahren : La question me semble plus complexe que cela. A Bucarest, quelques gouvernements asiatiques, latino-américains et africains se sont alliés à une dizaine de gouvernements occidentaux pour reconnaître que la maîtrise de la fécondité comptait pour beaucoup dans l'amélioration de la santé maternelle et infantile. Bien entendu, le planning familial ne saurait se substituer au développement socio-économique. Il est indispensable d'opérer certains transferts de ressources entre les pays et en leur sein même.

    Avant la conférence de Rio de 1992, plus de 90% des gouvernements du Sud déclaraient qu'ils considéraient que la croissance démographique rapide représentait un danger. Nous nous trouvons donc bien devant un nouveau consensus.

    Saadawi : Dire que 90% des gouvernements du Sud se sont mis d'accord ne signifie nullement que les peuples les aient suivis. Nous ne sommes pas représentés par nos gouvernements. A la conférence du Caire en 1994, il y aura un grand conflit entre les organisations non gouvernementales et les groupes gouvernementaux.

    Question : 94 millions d'êtres humains supplémentaires viennent chaque année peupler la planète. Ceci représente-t-il véritablement un risque ?

    Saadawi : Il n'existe aucun risque si nous assurons un vrai développement et une égale distribution de la richesse et du pouvoir. A l'heure actuelle, 20% de la population mondiale consomment 80% de la richesse globale. L'objectif premier de la conférence du Caire était de mettre à la disposition de 350 millions de familles du Tiers-Monde des moyens de contraception.

    Le présupposé de départ des Nations Unies est que les ressources mondiales sont limitées. Or c'est faux. En Egypte, nous n'exploitons que 4% de notre territoire. 96% restent inutilisés.

    Le problème des ressources

    C'est un désert, mais on peut utiliser le désert. J'enseigne aux Etats-Unis. L'Arizona est désertique, mais il est exploité.

    Dans mon village, les paysans ne produisent pas de blé à consommer. Ils produisent du coton. La Banque Mondiale essaie de nous contraindre à produire non pour nos besoins, mais pour l'exportation.

    Wahren : Indépendamment de la question du comportement des pays riches, les ressources locales ne sont pas inépuisables. Prenez l'exemple de l'eau. La consommation est très liée à la population. Je connais nombre d'endroits où l'eau potable est très rare, voire en train de disparaître complètement, à cause d'une trop forte consommation. Ce n'est pas le capitalisme qui la consomme. Ce sont les gens, pour l'agriculture, pour l'hygiène et pour leurs propres besoins. La situation de l'eau est directement liée au nombre de consommateurs. Sans compter la déforestation, la disette, l'appauvrissement des réserves en pêche...

    Saadawi : Il est impossible de séparer le problème de l'eau des autres problèmes tels que ceux de la nourriture ou de la terre. Tous sont liés. Prenez l'exemple de l'Egypte et d'Israël. Un Israélien consomme dix fois plus d'eau en moyenne qu'un Egyptien. Aux Etats-Unis, la consommation de l'eau par individu est cent fois plus élevée qu'en Egypte. La surconsommation est le fait de ceux qui ont le pouvoir politique, économique ou nucléaire. Le problème est bien plus la surconsommation des riches que la pénurie de ressources.

    Question : Dans le monde en voie de développement, les pauvres souhaitent-ils avoir beaucoup d'enfants ?

    Wahren : Lors de la conférence de Bucarest, environ 10% des femmes de la planète avaient accès au planning familial volontaire et l'utilisaient. Les enfants naissaient non parce que les femmes le choisissaient mais parce qu'elles n'avaient pas d'alternative.

    Aujourd'hui, quelque 55% des femmes en âge de procréer ont accès à la contraception et décident du moment d'avoir des enfants. La fécondité a décliné plus rapidement que jamais. On a assisté à une baisse générale des taux de fécondité dans le Tiers-Monde, qui sont passés de plus de 6 enfants par femme à 3,5 aujourd'hui.

    Bien sûr, cela ne suffit pas, mais, si je considère les scénarios-catastrophes que j'entends parfois, ce sont des progrès très positifs.

    Saadawi : La chute du taux de fécondité est parfois positive, parfois non. Je n'ai rien contre une contraception sans risque, mais je suis contre le fait que des groupes pharmaceutiques occidentaux nous obligent à utiliser des techniques dangereuses pour la santé. Je n'ai jamais vu de planning familial qui soit volontaire. Les gouvernements utilisaient la contrainte. Après le troisième enfant, les Egyptiennes se voient privées de certains droits. En Inde, on se souvient des histoires de stérilisation forcée.

    50 millions d'avortements

    Wahren : Des centaines d'études démontrent que les femmes se sentent incitées par leurs maris et leurs belles mères à avoir bien plus d'enfants qu'elles n'en voudraient. D'où leur sentiment d'être libérées par le planning familial. S'il n'y avait pas de contrainte, pourquoi 50 millions d'entre elles prendraient chaque année le risque d'un avortement ?

    Question : Le Caire va être le théâtre d'un affrontement entre les organisations religieuses et les tenants du planning familial. L'opposition religieuse représente-t-elle une menace pour le contrôle de la démographie ?

    Saadawi : Quand j'ai lu les déclarations du Pape et du Vatican et ce qui a été écrit par les groupes religieux islamiques, modérés ou intégristes, j'ai noté de nombreuses similitudes. Leur opposition à la conférence du Caire repose sur leur commune hostilité à l'avortement, à la liberté sexuelle des femmes et à l'homosexualité. Ils disent que les Nations Unies approuvent l'avortement et l'homosexualité.

    Wahren : J'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre au Vatican. Les hiérarchies dominées par les hommes semblent vivre dans la hantise de ce qui se passerait si les femmes avaient plus de liberté, notamment celle de choisir le moment de leur maternité.

    Cette question est des plus politiques . Elle expose au grand jour l'idée, fort inquiétante pour des systèmes dominés par des hommes, que les femmes vont avoir leur mot à dire dans la société et le développement. Vivre et laisser vivre, se montrer tolérant et compréhensif, voilà quels devraient être les mots d'ordre de la conférence du Caire.

    Question : Les femmes écoutent-elles les organisations religieuses qui leur déconseillent d'avoir recours à la contraception ?

    Saadawi : Il y a des fondamentalistes chrétiens, islamiques, juifs, hindous et bouddhistes. Les fondamentalistes focalisent sur les femmes simplement parce que celles-ci sont politiquement faibles et qu'elles représentent une cible. Les femmes sont les premières tuées dans les guerres, les premières à souffrir lors des crises. A chaque fois que l'on assiste à un regain de fanatisme, de racisme et de fondamentalisme, elles sont les premières victimes ; aussi chaque fois que la religion regagne du terrain, les femmes en paient les conséquences.

    Les femmes font ce qu'elles ont à faire sans se préoccuper des politiciens. Ma grand-mère a eu le nombre d'enfants qu'elle voulait pour travailler dans les champs. Elle était digne et indépendante. L'indépendance est un contraceptif bien supérieur aux substances chimiques.

    Wahren : Prenez l'exemple de l'Italie, le pays le plus proche du Vatican. Les Italiennes ont en moyenne 1,3 enfants. L'Espagne, autre pays très catholique, en est à 1,2 par femme. Les prêtres du monde entier donnent l'absolution aux femmes qui pratiquent le planning familial.

    Rewriting World Media

    La psychiatre et le politologue

    Mme El Saadawi, romancière et psychiatre, vient de signer une déclaration accusant les Nations Unies d'attenter à la liberté des femmes. Ses nombreux ouvrages traitent essentiellement de la situation des femmes dans la société égyptienne arabe. En 1991, le gouvernement égyptien a fermé la succursale égyptienne du Fonds de Solidarité pour les Femmes Arabes, dont elle était la présidente. Mme El Saadawi est aujourd'hui associée à l'université de Duke aux Etats-Unis. Le politologue Carl Wahren soutient le planning familial, à ses yeux lié aux droits fondamentaux de la personne et estime que la question de la population est décisive pour le "développement économique soutenable" du Tiers-Monde. M. Wahren a été le directeur du département Santé, Nutrition et Population, de l'agence suédoise d'aide au développement. Entre 1978 et 1984, il a été secrétaire général du Planning Familial International. Lors de la conférence sur la population tenue à Bucarest en 1974, il présidait le groupe "gestion de l'aide" à l'OCDE, à Paris . Ses réflexions, reproduites ci-dessous, n'engagent que lui-même et ne doivent pas être comprises comme émanant de l'Organisation.

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