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    International

    Crise coréenne, de l’escalade à la détente!
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3429 Le 22/12/2010 | Partager

    Elles sont rares, de nos jours, les crises internationales susceptibles de conduire à des affrontements armés. Tout de même, deux évènements survenus cette année dans la péninsule coréenne revêtent une exceptionnelle gravité. Il y a le torpillage, le 26 mars, d’une corvette sud-coréenne, la Cheonan, par un sous-marin de poche venu du nord; il y a aussi le bombardement par l’artillerie du Nord, le 23 novembre, de l’île sud-coréenne de Yeonpyeong. Ces deux agressions sont caractérisées, non provoquées, brutales, meurtrières. Elles constituent une rupture évidente de la situation, certes tendue mais sans conflit ouvert, qui prévaut depuis un demi-siècle au «Pays», mal nommé en l’occurrence, «du matin calme».Que veut Pyongyang? Il s’avère que l’on assiste à une manœuvre diplomatico-militaire, au «bord du gouffre», engagée par un régime à bout de souffle. Cependant, à pousser ainsi à l’escalade, les Coréens du nord pratiquent un jeu dangereux qu’un incident plus ou moins fortuit pourrait compromettre. Toute crise entre deux Etats se déroule en quatre phases, «la pré-crise», sorte de maladie du corps international, «la rupture», qui prend la forme d’une aggravation soudaine de la situation, une période d’«escalade», où la tension s’accroît, où les manifestations d’hostilité se multiplient, où les gouvernements doivent agir avec discernement s’ils souhaitent éviter l’affrontement. Cette troisième phase peut donc conduire soit à la guerre, soit à la quatrième phase de la crise, la plus fréquente, «la détente». La crise est presque finie. Le temps des invectives, des menaces, des gesticulations est terminé. Il ne reste plus qu’à régler les détails, à rétablir l’équilibre compromis, à faire le bilan de l’évènement pour en tirer d’utiles enseignements. Entre les deux Corées, la crise est largement entrée depuis une semaine dans la troisième phase, celle de «l’escalade». Celle-ci, à vrai dire, aurait pu commencer plus tôt, en mars 2010. En effet, couler la corvette d’un voisin, avec ses 46 marins, n’est pas une mince affaire. Séoul avait pourtant préféré établir les responsabilités en soumettant la disparition de sa corvette à enquête internationale. La commission avait conclu, tant les preuves matérielles étaient nombreuses, à la responsabilité nord-coréenne. Toutefois, le temps mis pour en décider avait aussi calmé les esprits. Toute crise internationale est soumise aux exigences des délais. Les Etats sont en général contraints de réagir vite mais sans avoir en main toutes les données du problème, sans connaître le plus souvent les intentions de l’adversaire, sans savoir vraiment jusqu’où celui-ci est prêt à aller.Avec le bombardement de Yeonpyeong, en revanche, aucune enquête ne s’imposait. Séoul savait d’où venaient les tirs. Il devait réagir sans tarder pour au moins calmer son opinion publique.

    L’«escalade» de Séoul, à la fois ferme et mesurée
    D’où l’escalade sud-coréenne menée en liaison avec le protecteur américain, peu soucieux d’être entraîné dans une autre guerre. Toute «escalade» est multiforme, populaire, médiatique, diplomatique, militaire… Hormis divers articles, qui n’étaient nullement «va-t-en-guerre», comme celui intitulé «Que ferons-nous quand Séoul sera bombardé?», hormis également quelques drapeaux et symboles nord-coréens brûlés dans la capitale, excepté 200.000 tracts projetés au moyen de ballons par des activistes sud-coréens à partir de Yeonpyeong vers la Corée du Nord, les manifestations populaires et médiatiques sud-coréennes ont été fort mesurées. C’est le cas aussi des réactions de Séoul, à la fois fermes et raisonnables. Le gouvernement sud-coréen a d’abord effectué des manœuvres navales en mer Jaune en compagnie de l’US Navy. Il a ensuite entrepris de mobiliser sa population par le biais de plusieurs décisions: annulation d’une réduction prévue de la durée du service militaire, plus grande rigueur exigée en ce qui concerne la participation aux manœuvres annuelles des trois millions de réservistes, accroissement du budget de la défense, armement amélioré pour les cinq îles sud-coréennes se trouvant dans les eaux contestées par Pyongyang… Le 15 décembre, un grand exercice national d’alerte était déclenché. La totalité de la population a dû rejoindre sans délai un des 25.000 abris souterrains dont le pays dispose… Plus fort encore, les règles d’engagement en cas d’attaque du Nord sont revues. Désormais, une unité agressée aura le droit de riposter sans devoir en référer au préalable à sa hiérarchie. Enfin, le gouvernement décide d’effectuer des tirs d’artillerie à obus explosifs à partir de l’île de Yeonpyeong, située à 12 km de la Corée du Nord…
    Les menaces de la Corée du Nord
    Pour Pyongyang, cette distance paraît trop courte; il fait savoir en termes menaçants qu’il ne veut pas de ces exercices à tirs réels; il promet «un désastre» si la Corée du Sud y procède(1). Ces tirs ont lieu lundi 20 décembre après-midi et pendant quatre-vingt-dix minutes. Séoul a passé outre aux menaces nord-coréennes, tellement énormes, au demeurant, qu’elles semblaient plutôt à usage interne, en dépit également des appels à la retenue lancés par Pékin et Moscou et aussi par quelques généraux américains, manifestement inquiets. Les Etats-Unis ont fait observer que ces tirs ne visaient nullement le Nord; ils ont dépêché, pour observer l’exercice, une vingtaine de militaires, vite qualifiés par Pyongyang de «boucliers humains»! Lundi matin, l’escalade était à son sommet. C’est l’instant où l’histoire hésite. Les vieux clivages de la guerre froide sont réveillés. Des diplomates se démènent. Le gouverneur Richardson, ancien ambassadeur US aux Nations unies s’est rendu à Pyongyang, en voyage dit «privé». Cet envoyé très spécial fait deux propositions: créer une commission militaire mixte comprenant des officiers du nord et du sud, américains aussi, chargée de surveiller l’évolution des crises entre les deux Corées; établir un téléphone rouge entre Séoul et Pyongyang. Sans être rejetées, ces deux idées ne sont pas non plus approuvées. Dimanche, le Conseil de sécurité, réuni en urgence, n’est pas parvenu à distinguer l’agresseur de l’agressé…Pyongyang n’a pas l’intention, semble-t-il, de faire la paix. Il n’a donc pas besoin, s’il recherche l’affrontement, d’envoyés ou de procédés conçus pour le prévenir. En se montrant aussi déterminée, la Corée du Nord adopte une position difficilement compréhensible. On ne fait pas la guerre pour des obus, même à charge réelle, s’ils sont tirés sans intention de vous nuire. Ce dont d’ailleurs Pyongyang est convenu lundi. La Corée du Nord veut mobiliser sa population en lui faisant croire que le pays est agressé. La Corée du Nord se voit comme un pays en guerre contre des ennemis abstraits, décrits par la propagande comme des agresseurs pressés d’anéantir le peuple nord-coréen. Jusqu’où ira Pyongyang? Probablement, nulle part! La Corée du Nord est consciente de la volonté du Sud de riposter, via l’arme aérienne si nécessaire. Mis en place pour le bombardement du 23 novembre, les régiments d’artillerie nordistes ont été reculés. Pyongyang a coutume d’agir par surprise. Ce ne serait pas le cas cette fois. L’envoyé américain, reçu sans difficulté, a trouvé que ses interlocuteurs prenaient la situation très au sérieux. L’armée du Nord a beau être nombreuse, elle serait techniquement surclassée face aux missiles de croisière américains et aux forces du Sud, bien armées, bien entraînées et réputées manœuvrières. Le danger aurait pu être que Pyongyang se sente protégé par son armement nucléaire et qu’il parie sur la lâcheté supposée des démocraties. Le contraire s’est produit. Lundi 20 décembre après-midi, le régime nord-coréen renonçait à riposter, trouvant que les obus de Séoul ne méritaient pas que son armée s’en préoccupe. Du coup, la «détente», quatrième phase de la crise, a commencé. Des pourparlers vont sans doute s’engager. En se montrant conciliant, Pyongyang a gagné sa place à la table de futures négociations. La Corée du Nord utilise là une vieille tactique: elle crée la tension en bombardant le Sud et en lui coulant une corvette, pour obtenir ensuite la récompense que lui vaut son comportement «responsable»!----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Le ministère des Affaires étrangères de la Corée du Nord a lancé un avertissement très ferme: «Si la Corée du Sud ose mener à bien des manœuvres à tirs réels d’artillerie, la situation dans la péninsule explosera et un désastre ne pourra être évité… Nous avons déjà averti que nous punirions sans pitié et sans hésitation les provocateurs qui envahiraient notre territoire souverain. Nos militaires ne parlent pas à la légère!»

    Trois définitions de la crise internationale?
    I.- «C’est une situation qui:(a)- menace les objectifs hautement prioritaires de l’unité décisionnaire;(b)- réduit le temps de réponse disponible avant que la décision ne se transforme en action;(c)- surprend les membres de l’unité décisionnaire par son occurrence».Charles Hermann, “Crisis in Foreign Policy”, Indianapolis, 1969II.- «La crise internationale est la détérioration brusque ou graduelle des facteurs d’équilibre assurant ordinairement les rapports de coexistence entre certains Etats».Général PoirierIII.- «La crise est un moment de rupture à l’intérieur d’un système organisé. Elle implique pour les décideurs qu’ils définissent une position en faveur soit de la conservation, soit de la transformation du système donné, dans la perspective de son retour à un équilibre. Appliquée au système international, la crise peut être, de manière plus ou moins prévisible, le résultat d’une situation de tension, tout comme celui d’une intention délibérément offensive de l’un des acteurs.Dans tous les cas, la crise, parce qu’elle est porteuse de risques pour la sécurité nationale ou internationale, exige que soient rapidement prises des décisions appropriées et mis en œuvre les moyens adaptés pour la résoudre».Professeur Jean-Christophe RomerCes définitions et quelques autres dans «Un siècle de crises internationales», André Versaille éditeur, Bruxelles, 2009, pp 18-21
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