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    Abdelali Benamour: Le patron et la politique

    Par L'Economiste | Edition N°:298 Le 02/10/1997 | Partager

    Universitaire, fonctionnaire, militant de la gauche anciennement étatiste, M. Benamour devient entrepreneur associé à une banque. Aujourd'hui, avec HEM et La Medersa il se cantonne dans son domaine, qui est l'enseignement. Mais il passe par la direction d'une école-entreprise, l'ISCAE, et une entreprise familiale.


    - L'Economiste: Comment un homme comme vous, nourri aux théories marxistes, a trouvé un intérêt à l'entreprise?
    - M. Benamour: En fait, la remise en cause idéologique a commencé avant la création de mon entreprise. J'étais de ceux qui, au sein de l'USFP, militaient pour la social-démocratie dès 1978. L'entreprise faisait toujours partie de mes fantasmes personnels. J'ai toujours voulu faire quelque chose par moi-même. Mais jusqu'en 1981, le côté politique et collectif l'a emporté en moi. Ensuite, j'ai compris que mes appréhensions à franchir le pas vers l'entreprise n'étaient pas justifiées.
    Mon objectif n'a jamais été de créer une entreprise avec pour seul critère de succès le chiffre d'affaires. Je ne tiens pas à être à la tête d'un empire. Je veux réaliser des choses qui m'intéressent. Par exemple l'enseignement, ou demain peut-être la restauration, parce que j'aime la cuisine.

    - Si, dans votre époque idéologique, vous aviez eu l'opportunité de créer une entreprise, l'auriez-vous fait?
    - Non, même si entre militants nous passions des soirées à rêver d'entreprises capitalistes. Mais nous ne pouvions le faire par idéologie. Certainement, une classe d'entrepreneurs a été inhibée ainsi.

    - Avant HEM, vous aviez travaillé dans une entreprise familiale?
    - C'était le déclic. Je me suis déculpabilisé de l'argent. J'ai acquis par cette expérience une force nouvelle qui me permettait de me défendre, c'était individuellement sans complexe. J'ai passé 6 années à mi-temps dans une entreprise qui tour-nait avec ses hauts et ses bas. Mais ce n'était pas une grande découverte pour moi, car j'avais eu, avec l'ISCAE, l'expé-rience d'une entre-prise. Mais une entreprise publique, donc idéologique-ment jouable.

    - Vous ne vous êtes jamais dit: «Je suis en train d'exploiter»?
    - Jamais. De mon vécu des choses, j'ai compris l'aberration de cette expression. Les conditions de la vie ouvrière peuvent être difficiles en fonction de la nature particulière des rapports sociaux, et des ouvriers peuvent ne pas être so-cialistes. Il y avait du tout dans le milieu ouvrier: les uns subissaient, les autres cultivaient la lutte des classes. Il faut donc encore aujourd'hui une prise de conscience que les rapports sociaux ne sont pas une lutte perpétuelle entre les gens,
    que les partenaires sociaux peuvent construire ensemble.

    - Il y a bien quel-ques différences entre la gestion publique et privée?
    - Dans le public, on ne demande pas forcément de performance. La demande est implicite à condition de ne pas créer de problème. Mais parfois, à l'ISCAE, j'étais obligé de me bagarrer. Il le faut pour changer les choses dans notre contexte. Car, il y a partout des résistances. Le choix consiste souvent à gérer la crise et être considéré comme bon, changer les choses et se bagarrer. A l'ISCAE, je devais me battre contre l'Administration, contre les enseignants, contre les élèves et contre moi-même.

    - Le management, c'est l'organisation, donc la discipline et la répression. Comment concilier cela avec la culture contestataire par nature?
    - Quand les gens voient que vous êtes transparent, que vous appliquez les mêmes règles de travail, de ponctualité, à vous et aux autres, que vous avez une vision, vous pouvez alors mobiliser, faire accepter votre projet sans trop de mal. Mais la sanction s'impose à ceux qui résistent. Elle devient légitime.
    Il faut expliquer à tous que toute société, et toute entreprise, est fondée sur des droits et obligations et que celui qui ne les respecte pas doit être sanctionné.

    - Mais quelle est la limite qu'un homme de gauche, devenu patron, ne devrait pas franchir?
    - Le moment sensible, c'est quand vous arrivez au point de vous séparer avec quel qu'un, que vous prenez une décision difficile, en souffrant.
    - Qu'est-ce que le militantisme politique peut apprendre pour les affaires?
    - Il apprend à rêver. Une entreprise est d'abord un rêve. Sinon, si tout roule, l'entrepreneur n'est plus que rentier. Ce côté irréaliste du militantisme est d'ailleurs une donnée politique permanente. La politique est une façon de vivre avec les autres. On apprend à défendre. A défendre ses idées.

    - La politique, c'est aussi la conquête du pouvoir. Par la démocratie ou par le parti unique, c'est une tendance qui passe et exclut les autres?
    - L'être humain cherche souvent à imposer sa primauté en termes de rapports sociaux et d'idées. Bien sûr l'idéologie totalitaire de lutte de classes et le totalitarisme peuvent déteindre sur le management. J'avoue que la relation de classes capital-travail est encore biaisée soit par l'idéologie totalitaire de droite, soit par la vision du socialisme scientifique, et jusqu'au sein des entreprises. Le comportement des travailleurs ne légitime pas encore le capital. Ils peuvent donc entreprendre des actes à l'encontre de la productivité. Pour revenir au militantisme, il apprend à s'impliquer. Ce qui est fondamental pour un manager. Le militantisme apprend aussi à parler, convaincre, passer son message.

    - Est-ce qu'une école de gestion, en particulier, peut être gérée comme n'importe quelle entreprise?
    - Non. Dans une école le public est différent. Les enseignants sont comparables aux artisans, quelque part artistes. La population des écoles est sensible. Donc le marketing et le financement sont différents.

    - A ce propos comment un individu vit l'association à une grande institution, en l'occurrence la Banque Populaire?
    - Dans mon cas, je le vis très bien. La BCP avait pris 34% du capital d'HEM à l'origine, et certains cadres s'étaient impliqués personnellement. Le projet pédagogique et financier est régulièrement discuté. J'insiste sur le fait que cette entreprise privée a été créée par un universitaire avec l'implication d'une banque publique.

    - Finalement, est-ce que l'esprit d'entreprise se développe dans le pays?
    - Je ne crois pas. Il y a une dizaine d'années des gens voulaient créer des entreprises de confection ou de plastique, croyant qu'ils allaient s'épanouir, financièrement et moralement. Il y avait un engouement pour l'industrie, qui aujourd'hui recule. Ces entrepreneurs ont découvert les entraves administratives, juridiques et autres. de plus, ils comparent leurs efforts, leurs revenus, avec les fortunes colossales, fondées sur des entreprises de type affairiste montées en marge de l'Administration.

    - Qu'est-ce que la gestion d'entreprise peut apporter à des partis politiques?
    - Le réalisme de la perception des choses, la culture entrepreneuriale. Malheureusement, il y a des résistances dans les partis, qui sont dans une phase de transition. Les partis étaient implantées via les syndicats, ou les cellules régionales. Aujourd'hui à travers le monde, les partis s'implantent par la communication, et c'est ainsi qu'ils réalisent leurs meilleurs scores. A la télévision, des séances contradictoires peuvent remplacer ces passages uniformes et monotones.
    Dans nos partis, on croit encore qu'en réformant l'organisation interne on séduit le l'éléctorat. C'est tout le contraire du marketing politique, matière à peine en voie d'assimilation.
    - Les chefs d'entreprise eux ne se bousculent pas aux portes des partis?
    - Et ceux qui y étaient prennent des distances. Les partis ont peur de perdre d'anciens clients s'ils séduisent de nouveaux, même si ces derniers sont meilleurs en terme de profil.

    - A qui incombe la responsabilité de la désaffection des chefs d'entreprise pour la politique?
    - D'abord au gouvernement. C'est lui qui est chargé du développement, qui passe par l'encadrement du pays et du citoyen, par des gens conscients. Les partis, aussi, doivent s'ouvrir vers les chefs d'entreprise et se rénover, et ces derniers à leur tour doivent s'engager pour contribuer à l'évolution de leur société.

    - Alternatives? Ce sont des militants qui boudent?
    - Certains boudent leurs partis, d'autres boudent d'emblée et n'ont jamais milité. Nous voulons la recomposition du monde politique.

    Propos recueillis par Khalid BELYAZID


    Toujours partant


    Rien n'était tracé dans la carrière de M. Abdelali Benamour. Ni ses villes d'études, ni sa profession, ni son engagement. Il a su essayer, changer, quitter.


    IL suffit d'un déclic pour vous transformer un homme. Abdelali Benamour se souvient d'avoir été un élève peu discipliné au collège Moulay Driss de Fès. Mais il a suffi qu'un professeur flatte son ego pour qu'il cherche à sortir du lot.
    Un jour, René Chapin lui donne une bonne note et lit sa rédaction en classe. Il se sent alors responsable d'un niveau à maintenir. «Chacun a des capacités en soi qui ne demandent qu'à émerger. Il suffit d'un coup de pouce». C'est sa leçon
    M. Benamour garde un «très bon souvenir» de ce collège qu'il fréquenta entre 1954 et 1961, dans l'euphorie de l'après-indépendance. L'ambiance y est sévère, mais plus pour le travail que pour la discipline. Deux proviseurs symbolisent cet esprit et restent dans le souvenir des promotions de l'époque: M. Povero et M. Aïouch, aux côtés d'un surveillant général, M. Socé Alaoui.

    La promotion 64


    Il n'avait pas de matière préférée. Il était un bon généraliste: «Je n'ai connu l'échec que lorsque je me suis mis dans la tête de sauter une classe pour préparer le bac maths-élém avec un ami».
    Un peu vexé, il part pour Paris pour préparer une section à l'INSEE pour les non-bacheliers. C'est là, et un peu au hasard d'une scolarité, qu'il découvre l'économie. En fait, à l'INSEE, il repasse son bac-maths et il revient au Maroc.
    Trois ans après, il obtient sa licence en sciences économiques, qui n'était encore qu'une section de droit. Les lauréats de cette promotion de 1964 à Rabat ne dépassent pas les 20. On est loin des surpopulations actuelles. Le doyen Vaux leur passe des savons quand les notes sont moyennes, tout juste suffisantes pour passer. Dans ce petit groupe, on trouvera Mehdi Boughaleb (Al Amane-L'Entente), Fathallah Oualalou (universitaire, député)... Avec ce dernier, Abdelali Benamour part pour Grenoble en vue de préparer un doctorat. La ville lui déplaît, et il se dirige vers Paris, après avoir fait intervenir un responsable du Ministère français des Affaires Etrangères. Car la ville-lumière, c'est mieux pour des études et le militantisme. Il reste là 15 mois à préparer son DES. «La politique qui lui absorbe les deux tiers du temps» se fait entre la Maison du Maroc et la rue Serpente, siège parisien de l'UNFP. Son DES fini, il décide de rentrer au Maroc et d'y préparer sa thèse. Mais le parti lui demande de rester pour être candidat à l'UNEM à Paris. Il est élu en 1966, bien qu'il se soit présenté à contre-coeur. Ce qu'il avoue à la sortie de la réunion à un autre militant passionné. Celui-ci prend mal cette tiédeur politique et le frappe. Notre pacifique Benamour va se plaindre rue Serpente au parti qui donne... un blâme (politique) à l'étudiant violent.
    M. Benamour, vexé et fâché, rentre au Maroc, en jurant qu'on ne l'y reprendra plus. C'est d'abord un petit passage à l'OCE de 6 mois. Il arrête l'expérience, faute de conviction, et va chercher ailleurs. En tout cas, pas du côté de l'université qui jouissait pourtant de tout le prestige du savoir et du privilège de la contestation.

    Trois casquettes


    Et là, c'est un autre déclic, bien banal, qui oriente sa vie. Il traverse une avenue de Rabat et, d'une voiture, M. Belkziz, doyen de la Faculté de Droit en cette année 1966, agite le bras, sort la tête et lui propose un poste.
    Il embrasse ainsi une carrière universitaire et entame une thèse sur l'intermédiation financière, avec le professeur Bartoli de Paris.
    En 1970, il est professeur. Il quitte la Faculté pour diriger l'ISCAE jusqu'en 1976. L'homme pétri de macroéconomie, qui n'avait jamais touché à une matière de comptabilité ou de marketing, devra monter tous les programmes de cette école de commerce. Car, la gestion n'était pas encore une matière noble et sérieuse. Au mieux, ce n'était que de la technique. Il fallait construire les programmes, les locaux et déménager du petit bâtiment de la rue Colbert vers la route de l'Aéroport. Au passage, l'homme de gauche, militant, doit affronter les grèves des étudiants, des enseignants...
    En 1976, Benamour est élu au Parlement sous l'étiquette USFP (il y reste jusqu'en 1983) et à la commune du Mâarif (il y reste jusqu'en 1992).
    «J'ai toujours voulu mener ma vie avec 3 casquettes d'enseignant, de militant et d'entrepreneur», dit-il. Car en 1981, il commence à tâter des affaires, dans l'usine familiale de cuir et textiles militaires qu'il cogère avec ses deux frères.
    Il vendra ses actions pour créer HEM, en 1988, avec la Banque Populaire. Les deux établissements de Casablanca et Rabat accueillent 500 étudiants aujourd'hui, et sortent une centaine de lauréats par an. L'école La Medersa, ouverte en 1992 au quartier California de Casablanca, accueille 220 élèves. Depuis 1994, M. Benamour est administrateur de Bank Al-Maghrib. Il préside Alternatives depuis sa fondation en 1995 et la Fédération de l'Enseignement Privé depuis mai 1997.

    Khalid BELYAZID





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