Finances-Banques

Bourse: «Les véritables levées de capitaux se font rares»

Par Moulay Ahmed BELGHITI | Edition N°:4755 Le 20/04/2016 | Partager
La situation de la place inquiète fortement les acteurs du marché
En dépit des efforts, il reste beaucoup à faire pour que la Bourse soit un relais de croissance
Il faut créer une offre riche pour un large spectre de profils de risque
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Hamid Tawfiki, DG de CDG Capital: «Il est vital d’ancrer notre stratégie de développement du modèle financier marocain autour de principes et valeurs fondamentales qui assureront la cohérence de l’ensemble des composantes du marché» (Ph. CDG Capital)

Après plusieurs phases, les marchés des capitaux atteignent aujourd’hui leur période de consolidation et de purge. Si l’obligataire est en train de boucler son premier cycle, la Bourse n’a pas encore trouvé son équilibre. Hamid Tawfiki, DG de CDG Capital (qui fête ses 10 ans d’existence), donne quelques pistes de réflexion sur les moyens pour une relance durable des marchés de capitaux        

 - L’Economiste: L’année 2016 correspond à 10 années d’existence pour CDG Capital, que retenez-vous de l’évolution du marché ces dernières années?
- Hamid Tawfiki:
Après le big bang des années 90, les marchés ont vécu cette décennie sous le signe de la maturation. A l’exubérance des premières années, a succédé la consolidation, la purge. Le marché obligataire vit, non sans difficultés, son premier cycle. Le marché action cherche toujours un régime d’équilibre lui permettant de jouer à nouveau son rôle premier: financer la croissance des entreprises. Ces difficultés sont symptomatiques de notre phase de développement et ne manqueront pas d’être salutaires à terme. Les efforts continus consentis par les acteurs clés pour la modernisation de la place financière reflètent la vision partagée que nous ne pouvons, et nous ne devrons, en sortir que par le haut.

- Comment expliquer la dynamique négative du marché boursier depuis 2008 déjà?
- Consolidation, atonie, déprime… Les analystes semblent frustrés par la pauvreté de la sémantique financière face à l’état de la bourse ces dernières années! Il est important de rester lucide, l’atonie de ces dernières années n’est qu’un des symptômes de dysfonctionnements structurels, tout comme l’a été l’exubérance qui l’a précédée.
Au-delà des problématiques de valorisation, les véritables levées de capitaux se font rares. Le décalage entre l’espace boursier et l’économie réelle devient saisissant dès lors que l’on compare la physionomie de la capitalisation boursière et la physionomie sectorielle de la croissance économique au Maroc. Cela doit nous interpeller. Sérieusement.
Comme tout marché, sa pérennité sera tributaire, d’une part, d’une «demande de capitaux» par des entreprises en croissance et d’autre part, d’une «offre de capitaux» des investisseurs.  La solution devra naturellement être trouvée dans le renforcement de ces piliers, et leur adéquation l’un avec l’autre: Côté «demande» (entreprises), des efforts importants ont été récemment consentis pour attirer nombre d’acteurs vers les marchés des capitaux, l’initiative récente de la bourse des valeurs est à saluer. Il nous reste néanmoins beaucoup à faire pour faire du marché boursier un relais de croissance et non plus un point de sortie en fin de cycle.
Côté «offre » (investisseurs), notre réponse devra viser à créer une offre riche couvrant un large spectre de profils de risque. Différents émetteurs (différents secteurs, différents business modèles, ou différentes phases de croissance) devraient trouver preneur au juste prix. Cela passe par une physionomie différenciée des investisseurs et des styles de gestion, d’une part, et par une infrastructure de marché adaptée, de l’autre.
La démutualisation de la bourse est un premier pas important, mais il nous faut aller plus loin, et surtout faire converger la vision portant les infrastructures de marché avec celle de leurs principaux utilisateurs: les investisseurs. Mettre ces derniers au cœur de la dynamique dont ils sont les principaux acteurs relève du simple bon sens.

- D’après vous, de quoi le marché financier national a-t-il besoin pour prendre son envol?
- Les marchés des capitaux sont un pilier majeur du modèle de développement choisi par le Maroc. De la gestion de l’épargne, au financement des projets, ou au rayonnement régional et les relais de croissance qui en découlent, les enjeux sont majeurs et multiples. Il est vital d’ancrer notre stratégie de développement du modèle financier marocain autour de principes et valeurs fondamentales qui assureront la cohérence de l’ensemble des composantes du marché: Cultiver la confiance (de l’équité entre parties prenantes, à la transparence sur les cadres, les recours et les pratiques du marché). Repenser la gouvernance (injecter de la compétence, libérer les énergies, responsabiliser les acteurs sans renoncer à une régulation forte mais pertinente). Repenser l’architecture du marché (la cartographie des acteurs, avec leurs jeux d’objectifs et contraintes). Il faut donner naissance à une efficience collective. Cela passe aussi par des infrastructures de marchés adaptées construites avec une vision à long-terme de notre développement.

- A l’heure de l’organisation de la COP22 comment cette innovation peut-elle soutenir les objectifs actés lors de la COP21?
- La 21e session de la COP s’est conclue sur l’adoption d’un accord historique pour lutter contre le changement climatique. Mais la problématique financière reste toute entière. Nous ne disposons pas encore clairement d’outils à grande échelle de financement, d’investissement et d’assurance nécessaires pour réussir la transition vers une économie à faible émission de carbone.
Plusieurs innovations sont déjà à l’œuvre dans des marchés financiers matures et méritent toute notre attention. Je pense notamment aux Green Bonds ou Obligations Vertes. Il est intéressant de noter que la Chine, qui vise la league table dans ce domaine, a lancé cette année un programme très ambitieux pour «verdir» ses émissions de dettes privées locales ou internationales avec des incitations fiscales et un «fast-track» administratif.
Par ailleurs, plusieurs autres nouvelles idées et initiatives sont en cours d’élaboration comme par exemple: des indices boursiers lowcarbon, des contrats d’assurance pour couvrir le risque de  transition climat, des agences de notations pensent aujourd’hui à intégrer le risque climat dans l’appréciation du risque souverain, des fonds qui «flèchent» l’épargne vers une économie verte…
Mais là encore, il faut appréhender l’innovation financière comme une démarche qui nous permettrait de créer le cadre adapté à chacun pour une canalisation optimale des ressources, nationales ou étrangères, vers nos projets. Egalement dans cette optique, nous nous efforçons de nouer des partenariats avec des acteurs internationaux à même de contribuer à l’essor des flux de capitaux et d’expertise vers le Royaume.

Le rôle de CDG Capital

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L’action au sein de CDG Capital s’articule autour de trois principaux axes. D’abord, la mise en place d’«un spectre d’instruments suffisamment riches pour canaliser les capitaux vers les différents maillons de l’économie en répondant aux contraintes et besoins des investisseurs». Ensuite, une ingénierie financière «pertinente sur l’ensemble du cycle de financement». Enfin, «un savoir-faire nécessaire et un cadre règlementaire adéquat pour un recours responsable aux marchés».
Pour Tawfiki, «le développement des marchés ne peut être durable que si les acteurs disposent d’une bonne appréciation des risques encourus, de la structure de prix associés, des leviers de gestion de ces risques en amont, et de la marge de manœuvre et du cadre de résolution si certains risques devaient se réaliser». Ce point est absolument fondamental aujourd’hui. «Les marchés des capitaux nationaux sont arrivés à une phase de leur croissance où une prise de conscience de l’importance d’une véritable transparence sur les règles régissant l’ensemble du cycle de financement est nécessaire, y compris, et surtout, en cas de difficultés».

Propos recueillis par
Moulay Ahmed BELGHITI

 

 

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