Enquête

A Tanger, les chiffonniers de la décharge ont droit à une seconde vie

Par Ali ABJIOU | Edition N°:4497 Le 03/04/2015 | Partager
Un programme de «recyclage» lancé par le MEN, l’Environnement et la coopération allemande
Une formation pour les préparer à des métiers alternatifs comme la plomberie ou la menuiserie
Forte proportion de jeunes: un chiffonnier sur trois a moins de 15 ans

Ils sont presque invisibles. De temps à autre, on voit leur ombre raser

La décharge municipale vit ses derniers jours. Elle devra déménager et se transformer en un centre de tri fermé au grand dam des chiffonniers
 

les murs à la recherche d’une poubelle. Eux, ce sont les chiffonniers de la ville de Tanger et leur paradis c’est la décharge municipale. Cette dernière accueille une population flottante d’environ 120 personnes qui s’adonnent de manière plus ou moins régulière à la récupération des déchets. Lors d’une visite à la décharge de Tanger, on peut les remarquer au loin, scrutant les déchets à la recherche du moindre bout de tissu, de plastique ou de métal. A l’arrivée d’un camion-poubelle, ils sont les premiers à l’accueillir, attendant qu’il leur ouvre ses entrailles pour décrocher la ‘pépite’ qui leur fera gagner leur journée. Leur nombre étonne, mais c’est surtout la diversité des âges et des provenances qui laisse bouche bée les rares visiteurs de la Décharge de Tanger. Car si pour les plus vieux, certains affichent la cinquantaine, certains sont carrément de petits enfants de moins de 7 ans. Ils sont privés d’école par leurs parents qui les obligent à aller arpenter les collines de déchets de la Décharge à la recherche de cuivre, fer, ou tout autre objet pouvant être vendu aux grossistes, récupérateurs de matière en tout genre. Certains ont plus de chance, la décharge ils la visitent les week-ends et les jours fériés, quand ils n’ont pas école. C’est le cas de Rachid, un jeune de douze ans qui habite dans les environs de la Décharge. Un chiffonnier sur trois a moins de quinze ans, comme lui. Pour Rachid, qui vit dans les environs, la décharge constituait une aire de jeux, mais peu à peu, elle est devenue une espèce de travail saisonnier qui permet de gagner un peu d’argent pour aider à la maison. Mais il n’y a pas que des jeunes à la Décharge de Tanger.
Parmi les assidus, nombreux sont devenus des «pros de la récup» qui ne connaissent pas d’autre métier. Ahmed est un quadragénaire habitant à Tanja Balia et qui chaque jour depuis 25 ans fait le trajet à pied jusqu’à la Décharge.

Les chiffonniers ont suivi pour certains une formation pour les préparer à entrer dans la vie active, mais certains n’arrivent pas à suivre et décrochent même s’ils savent qu’après la fermeture de l’actuelle décharge, leur situation deviendra plus difficile

«Avant, on pouvait vivre convenablement de la récupération. Mais depuis quelques années, le nombre de personnes qui vont à la décharge a augmenté, surtout les week-ends, ce qui rend la récolte bien maigre des fois», assure ce dernier. Mais pour d’autres, la Décharge est une corvée comme pour certaines femmes, qui se trouvent obligées sous la pression de leurs maris de retourner ses entrailles.
En plus de la pauvreté, ce dont souffrent le plus les chiffonniers c’est du regard du reste de la société. Pour une grande majorité, ils éprouvent de la marginalisation et évitent de faire les poubelles en arpentant les quartiers, préférant la décharge, plus discrète. Cette dernière leur offre l’équivalent d’un refuge.
Mais la rose ne manque pas d’épines. Le travail des chiffonniers s’effectue dans des conditions frôlant les limites de la dignité humaine. Car la décharge de Tanger comme le reste des décharges du pays est un environnement de travail hautement dangereux avec des conditions hygiéniques que l’on ne peut imaginer, même en regardant de près la plus sale des bennes à ordures : Odeurs nauséabondes, insectes dont de redoutables moustiques, risques directs de transmission de maladies, etc. Mais en tête des dangers figure l’émanation de gaz dangereux comme le méthane tant redouté des mineurs et qui des fois s’enflamme de manière spontané provoquant des fumées et les risques d’asphyxie, etc. D’autre part, la nature même des déchets est dangereuse comme dans le cas des déchets hospitaliers qui peuvent se retrouver dans la décharge.

Beaucoup de personnes vivent des décharges, leur nombre est même étonnant. Mais ce qui est le plus frappant, c’est le nombre de jeunes, des mineurs souvent, dont parfois l’âge ne dépasse pas 7 ans! Pour eux, plus qu’un gagne pain, c’est une aire de jeux...

Les accidents font aussi partie du lot quotidien des chiffonniers de Tanger. Ces derniers vont d’une simple blessure aux doigts à l’écrasement par la benne d’un camion. Et même après le départ des camions, les risques ne se réduisent pas car démarre alors le travail des pelles mécaniques chargées de l’enfouissement des déchets. Et si cela n’était pas suffisant, l’instabilité des talus formés par les déchets menace à chaque instant les pros de la récupération d’être enfouis sous une avalanche de détritus, des accidents qui arrivent de temps à autre, dans l’indifférence totale.
Enfin, l’ambiance n’est pas très gaie avec de la violence et la prolifération des drogues. Il n’est pas rare d’assister à une rixe, couteaux en main entre les chiffonniers, confirment les chauffeurs des camions d’ordures et ceux des pelleteuses. «Nous portons tout le temps des bâtons avec nous pour nous défendre», affirme l’un d’eux, même s’il reconnaît que les chiffonniers sont plutôt calmes.
Mais cette vie aussi misérable risque de ne pas perdurer. La Mairie a décidé de construire une nouvelle décharge contrôlée à la commune de Menzla, à quelques kilomètres de Tanger. Ce sera une décharge ultra-moderne dont l’accès sera réservé aux employés. Si la nouvelle unité fera la joie des habitants des environs de l’actuelle décharge écœurés par ses nuisances, la joie n’est pas partagée par les chiffonniers qui y voient la perte de leur principale source de revenus.

 

                                                                            

Formation pour les moins de 12 ans

 

Pour remédier à cette situation, un programme de «recyclage» de ces chiffonniers a été lancé. Les promoteurs du projet qui inclut, outre la Mairie, le Ministère chargé de l’environnement et celui de l’éducation nationale, épaulés par la Coopération Allemande, se sont tournés vers l’option de la formation professionnelle des jeunes chiffonniers.
Un centre de formation leur a été dédié. Ce dernier a démarré ses activités en décembre dernier. Son rôle sera, selon le ministère, de préparer ces jeunes à l’exercice de métiers alternatifs comme la plomberie ou la menuiserie pour les adultes. Pour les plus jeunes d’entre eux, ceux n’ayant pas dépassé les 12 ans, une formation spécifique a été retenue leur permettant d’atteindre un niveau de base pour pouvoir poursuivre leur éducation dans le cadre de l’enseignement public.
Il est probable, mais pas sûr, que parmi les adultes, certains puissent intégrer le travail dans la future décharge en fonction de leurs capacités ou qu’ils puissent être accompagnés dans le cadre de la mise en place d’une petite structure de récupération.
Mais se pose la question des revenus entre-temps. Selon un des chiffonniers qui veut devenir maçon, l’idée est bonne, mais comment gagner sa vie lors de cette formation? En effet pour nombre d’entre eux, la récupération est un job à temps complet et sans une bourse, peu d’entre eux suivront. En 2011, une opération similaire avait eu un succès assez mitigé. L’absentéisme était assez fréquent avec des fois moins de 40% de taux de présence parmi les plus jeunes avec en parallèle un retour graduel vers les collines de la décharge, la principale source de revenus. 

 

Ali ABJIOU

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