×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Enquête

    Marabouts, voyantes, astrologues …Le business du paranormal

    Par L'Economiste | Edition N°:3892 Le 19/10/2012 | Partager
    Une activité qui profite de la crise
    Des tarifs pour toutes les bourses
    Des mausolées transformés en temples de sorcellerie

    Il ne s’agit pas d’un montage, mais bien d’une photo réelle. Si parfois l’on cherche à reconquérir un mari volage, trop souvent certaines vont chez le fquih pour préparer un cocktail diabolique qui promet de séparer un couple ou déchirer une famille. Dans ces grigris à l’intention maléfique et aux résultats hypothétiques, on trouve des poils de rats ou de «moustache de gendarme», des plumes de chouette et toutes sortes de produits qui détruisent la santé de celui à qui est destiné le «traitement»

    «Mon cœur, ma pensée, ma destinée» (Kalbi, Tekhmami, bach yatini Allah). Toute voyante qui se respecte fait répéter cette expression consacrée à son client avant d’étaler ses cartes. En ces temps de crise et d’incertitudes, les gens sont plus enclins à s’adonner à des pratiques occultes. La preuve : aujourd’hui le commerce des marabouts, sorciers, fquihs, voyantes … est plus que florissant que jamais. Il n’y a qu’à voir l’affluence des clientes (et des clients plus discrets) chez les nombreux marabouts de Casablanca. Le mausolée de Sidi Abderrahmane, véritable repère de sorcellerie, est certainement le plus réputé et le plus fréquenté. Ce petit îlot qui se dresse près des côtes casablancaises accueille chaque jour des dizaines de visiteurs, préoccupés par leur avenir personnel ou professionnel et qui espèrent un «miracle» et des «solutions particulières» qui relèvent du surnaturel. Jeunes filles en quête d’un mari, épouses trompées, hommes souffrant d’impuissance (tqaf) ou à la recherche d’un emploi convergent quotidiennement vers ce site, situé à quelques mètres du Morocco Mall. D’ailleurs des rumeurs avaient circulé à l’ouverture du centre commercial ultra-moderne affirmant qu’il était hanté par les esprits parce qu’il empiétait sur le territoire d’un Saint patron de la ville de Casablanca.
    Pour profiter de la baraka du «wali», il faut y aller à des heures fixes, car le passage n’est possible qu’à marée basse. Aux alentours, des femmes nagent toutes vêtues. Pour elles, se baigner dans 7 vagues de l’océan permet d’éloigner le mauvais sort (laâkess). Elles y abandonnent leurs sous-vêtements en même temps que la «guigne» qui les poursuit.  
    Non loin d’elles, une fameuse «chouafa» fait baigner hommes et femmes dans une mare moyennant 400 DH. Des offrandes (poulets, moutons, veaux …) sont sacrifiées tous les jours sur l’autel du marabout, histoires de s’attirer les bonnes grâces des esprits. On a le sentiment de voyager au cœur du temps, les rituels sont les mêmes depuis des siècles et les croyances jamais émoussées.
    Direction ensuite sur les hauteurs du quartier huppé d’Anfa, derrière les résidences d’Onzac, au dessus du parc Sindibad.  Là, se niche un bidonville qui résiste au programme «Ville sans bidonvilles». Au coin d’une ruelle, une maison qui voit défiler matin et soir, des hommes et des femmes qui arrivent dans des voitures haut de gamme. Ces gens viennent voir une dame fort réputée, qui travaille avec du plomb (ldoun). Ils peuvent attendre des heures pour une «consultation» de 5 mn. Bien que sa réputation ait dépassé les frontières du bidonville, ses tarifs restent «abordables» : 20 DH si le client ramène le plomb et 50 DH si c’est fourni par la maison ! Le mode d’emploi est toujours le même : après avoir récité une incantation, la dame fait tourner un morceau de plomb sur la tête du client, le fait fondre, puis le verse dans un seau d’eau entre ses jambes. Répétée au moins trois, cette opération est censée éloigner le mauvais œil et conjurer le mauvais sort.
    Autre haut lieu de la voyance à Casablanca, le mausolée de Sidi Mohamed Mers Sultan en plein centre-ville, près du Bd Abdelmoumen. Là, une autre poche de l’habitat insalubre. Personne n’ose y toucher de peur de s’attirer «les foudres du saint». Tout autour, se développe un véritable marché de la sorcellerie et de la voyance, sans oublier les tatoueuses au henné, les diseuses de bonne aventure, les cartomanciennes etc…Un véritable «moukef» de voyantes est organisé sur place, malgré les descentes de la police. Celles-ci squattent une rue entière et monnayent leurs services à partir de 50 DH.
    Il est possible de bénéficier d’une consultation à domicile, si l’on a une voyante attitrée, contre un supplément pour le déplacement. Beaucoup prodiguent aussi leurs présages et conseils par téléphone.  
    D’autres quartiers comme Derb Sultan (Kissariat Hafarine), Korea… abritent aussi leur marché des sorcières, à côté des fameux vendeurs d’épices et d’herbes médicinales. Là, les tarifs sont modiques. Mais au bout du compte, les «sorcières» gagnent bien leur vie. En une matinée, les plus réputées peuvent gagner jusqu’à 500 DH. Net d’impôts ! Elles prédisent l’avenir, préviennent du mauvais œil, réalisent des grigris, concoctent des «traitements» pour ramener un époux volage, retrouver les bonnes grâces d’un patron etc… Des traitements qu’elles trouvent dans les boutiques qui proposent à ciel ouvert toutes sortes de plantes, d’animaux séchés (hérissons, tortues, caméléons, serpents …).
    Au menu aussi, des cervelles de hyènes, qui auraient la «vertu» d’abrutir sa victime (quel préjugé pour un animal aussi intelligent!) des peaux de fauves, des huppes fasciées dont le sang aurait des vertus pour booster les performances scolaires des enfants. Des espèces protégées et dont les prix atteignent des sommets. La cervelle d’une hyène coûterait 150.000 DH. 
    En dehors de ce quartier historique de Casablanca, beaucoup de cartomanciennes pratiquent chez elles. Leurs tarifs varient en fonction de leur réputation. Généralement, les séances démarrent à 200 DH. Leur clientèle, plus sélecte, est prête à verser beaucoup plus pour entendre de bonnes nouvelles. L’une d’elles, rencontrée par L’Economiste, affirme que ses clients viennent des quatre coins du monde (pays du Golfe, Europe, USA …). Quand elle consulte par téléphone, l’argent est transféré par mandat-cash. Véritable business woman, elle est souvent amenée à se déplacer à l’étranger pour des consultations.
    Tous les frais sont payés par le client: billets d’avion, hébergement etc… «L’affaire marche bien», dit-elle. Mais elle reste très discrète sur «son chiffre d’affaires», mais si l’on juge par son train de vie, elle dépasse le salaire d’un PDG de multinationale. Cette voyante, haut standing, préfère travailler avec les hommes. Ils sont plus généreux et surtout plus discrets. La gent masculine est de plus en plus demandeuse de service de voyance. Un phénomène qu’elle attribue à l’évolution de mœurs et au fait que les hommes, autrefois victimes de pratiques de sorcellerie, savent mieux se prémunir aujourd’hui. «Beaucoup d’entre eux, font même des amulettes pour dompter des petites amies ou des épouses rebelles», témoigne-t-elle. Il y aurait beaucoup d’hommes d’affaires et de haut commis de l’Etat. Certains visent à décrocher un marché, d’autres à amadouer un patron, s’assurer une promotion, signer un important contrat …
    En période électorale, leurs services sont très sollicités  par les hommes politiques, soucieux de décrocher un siège de député, un portefeuille ministériel ou la mairie d’une grande ville.

    Fins psychologues

    Que l’on lise l’horoscope ou qu’on consulte une voyante, l’objectif est de savoir ce que l’avenir nous réserve. Les voyantes, les fquihs ou les astrologues, en fins psychologues, savent ce qu’il faut offrir à leurs clients.  A une jeune fille, on lui fera miroiter un beau mariage, à une épouse leurrée, on lui assurera le retour de son époux dans les plus brefs délais, à un homme souffrant de dysfonctionnements érectiles, on promettra la suppression définitive de son «tqaf».
    En cela, elles sont concurrencées par les fquihs. Et comme la demande explose, à cause de la crise et ses incertitudes, les tarifs grimpent. Les plus réputés sont hors de prix. Des honoraires de l’ordre de 50.000 ou 100.000 DH sont monnaie courante chez ces «stars» de la sorcellerie. «J’ai dépensé des fortunes chez des dizaines de charlatans, sans résultats», témoigne une habituée de ce genre de pratiques. Cherchant désespérément un mari, elle continue à tenter sa chance avec l’espoir de tomber sur le bon numéro, qui changera sa destinée pour toujours.

    La «Roquia» a la cote!

    «Quand les gens ne trouvent pas d’explications rationnelles, quand la science n’arrive pas à leur donner les réponses qu’ils attendent, ils vont voir ailleurs, c'est-à-dire chez des personnes qui prétendent avoir une relation avec le monde occulte pour les aider». Pour Boubker Harakat, sexologue et psychothérapeute, on ne peut réellement parler de recrudescence des pratiques occultes en l’absence de données fiables. «Nous n’avons pas de statistiques sur le nombre de voyantes ou fquihs pratiquant la magie, la voyance ou autre. Et parfois, on se laisse aller à des illusions d’optique», affirme-t-il.
    Beaucoup d’entre ceux qui font appel à ses services avouent avoir essayé d’abord un fquih ou autre. Mais évolution positive, «de plus en plus de personnes de conditions socio-économiques ou de niveau intellectuel modestes, viennent consulter», poursuit Harakat. Ce changement de mentalité est dû, selon lui, à l’expansion des moyens d’information (chaînes satellitaires, radios …).  Mais, avoir un haut niveau intellectuel ne prémunit pas forcément contre des croyances bien ancrées dans l’imaginaire populaire. «J’ai vu des profs universitaires, des médecins, des pharmaciens,  des hommes d’affaires politiciens … qui ont recours à ce genre de pratiques», témoigne Harakat. Ce dernier raconte l’anecdote de ce pharmacien, en pleine dépression, persuadé qu’on lui a jeté un sort. Il part alors chez un fquih qui le convainc de lui donner son portable dernier cri sous prétexte de le désenvoûter. Autre histoire vécue: celle d’un pédiatre ayant un enfant épileptique et qui a dû sous la pression de la famille, laisser emmener son enfant chez un marabout.
    Certains ne vont pas aller forcément chez le fquih, mais chez celui qui pratique la «roquia» (soin par le Coran) très tendance. Donc, au lieu d’une amulette, les gens préfèrent aujourd’hui (pour des raisons liées à la piété) se faire soigner par le Coran en allant chez un guérisseur qui va réciter quelques versets du Livre saint et donner au malade une eau à boire pour éloigner les mauvais esprits. Beaucoup surfent aujourd’hui sur cette vague. «Il y en même un très en vogue qui pratique des «roquias»  en série, en organisant des séances de thérapie de groupe et en mettant des écouteurs à ses patients pour suivre en même temps», affirme Harakat. Selon lui, il s’agit  tout simplement de techniques de manipulation, en agissant sur l’inconscient. La personne écoutera des versets du Coran qui seront suivis d’une consigne (exemple: lever la main, ouvrir ou fermer le bras…). Ce sont des pratiques d’autosuggestion ou de conditionnement.

     

    Aziza EL AFFAS

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc