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    Enquête

    Vols, drogues, armes blanches… la criminalité se déchaîne

    Par L'Economiste | Edition N°:3877 Le 28/09/2012 | Partager
    Plus de vols et d’homicides que de crimes organisés
    Les chiffres officiels, pas toujours lisibles
    Un effet printemps arabe aussi

    (1): L’utilisation de cagoules et d’armes blanches est devenue « tendance » dans le milieu criminel. Il s’agit souvent de poignards ou encore de grands couteaux de cuisine. Mais pour un effet plus « persuasif », les criminels ont de plus en plus recours aux sabres. Ces derniers sont soit de fabrication artisanale, soit importés par des voies informelles

    (2): La violence et la criminalité ont franchi un cap durant le mois de Ramadan. Ce qui est communément connu comme « Tremdina » est un phénomène surtout dû à la dépendance aux  drogues. Cette période de l’année, comme celle des autres fêtes religieuses connaît généralement une hausse de la criminalité.

    (3): Bien qu’encore peu répandus (selon les chiffres officiels), les crimes passionnels sont en augmentation constante. Les différents faits divers et autres histoires de tueurs en séries qui défrayent la chronique en témoignent. Pour ce type de crime, la police scientifique intervient le plus souvent en vue d’élucider les affaires

    (4): L’Institut royal de police de Kénitra a ouvert ses portes aux étudiants de l’ESJC, l’Ecole supérieure de Journalisme et de Communication appartenant au groupe Eco-Médias, en mars dernier. Les jeunes étudiants ont eu l’occasion d’en apprendre un peu plus sur la formation des forces de l’ordre dont le nombre a augmenté ces dernières années

    La scène se déroule à l’avenue Mohammed VI à Casablanca, l’une des principales artères de la métropole. Arrêtée au feu rouge, une jeune conductrice parlait au téléphone. Quelques mètres derrière, une motocyclette, transportant deux personnes, slalomait entre les véhicules. Elle ralentit à l’approche de la dame à l’arrêt, et en deux temps trois mouvements, le téléphone avait disparu. En quelques secondes, la motocyclette s’était évaporée dans l’embouteillage, profitant du bouchon de la circulation. Rapide, incisif, inévitable… La victime ne pouvait rien faire et s’en sort avec une blessure à la joue.
    C’est le genre de scène devenu presque coutumier dans les grandes agglomérations. Parfois les victimes n’ont pas autant de chance, surtout si elles tentent de résister. La mésaventure se termine dans un bain de sang. Vols à l’arraché, agression avec armes blanches, casse des mobiliers urbains, hooliganisme, hold-up… Plus rien ne semble arrêter les bandits. Si ces agissements s’accroissent surtout à la veille des fêtes (Aid El Fitr, Aid Lekbir, Ramadan, fête du nouvel an), il semble désormais que le phénomène dure toute l’année.
    Recrudescence de la violence ou médiatisation à outrance des faits divers?  Ce qui est sûr, c’est que le sentiment d’insécurité s’est installé. Tout le monde a au moins une personne dans son entourage qui s’est déjà fait agresser. Même les chiffres du ministère de l’Intérieur attestent d’une montée de la criminalité. Les récentes déclarations du ministre de l’Intérieur Mohand Laensar à la Chambre des Conseillers sont sans équivoque : La moyenne se situe à environ 19 crimes pour 1.000 habitants en 2012, contre 17 pour 1.000 en 2011. Selon le ministre, 500.000 cas de délits et de crimes sont commis chaque année au Maroc et les services de polices parviennent à en élucider environ 85% annuellement. Les derniers chiffres de la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN), publiés en exclusivité par L’Economiste (Edition 3867 du 14-09-2012), vont dans le même sens. Mais pour beaucoup, ces chiffres, bien qu’ils attestent d’une recrudescence de la violence, ne témoignent pas de la réalité du terrain qui serait beaucoup plus inquiétante.
    Les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur ont d’ailleurs été critiqués peu de temps après leur publication. Ces critiques remettent en cause la méthodologie suivie pour les calculs qui ne serait pas clairement identifiée. En outre, la nature des crimes concernés par les statistiques n’a pas été précisée. Pour certains crimes, la méthode se base principalement sur les déclarations et les plaintes déposées à la police. « Or, il se trouve que beaucoup de victimes préfèrent ne pas porter plainte soit qu’elles ne font pas confiance aux autorités, soit qu’elles se disent que cela ne servira de toute façon à rien », souligne Chakib Guessous, socio-anthropologue.  Selon les experts, c’est la nature même de ces crimes qui explique le sentiment d’insécurité grandissant. « L’écrasante majorité des infractions relayées par les médias et par l’opinion publique sont des crimes dit “spontanés’’ : Agressions, vols à l’arraché, viols, blanchiment d’argent, crimes électroniques », explique Abderrahman Mekkaoui, professeur de criminologie à la faculté de Droit de Casablanca et expert en questions militaires et sécuritaires. Contrairement au crime organisé ou au crime professionnel en général - très rare dans notre pays - ce genre de délit a un impact psychologique plus important sur les victimes et leur entourage. Ceci pourrait justement expliquer ce sentiment grandissant d’insécurité vu que tout le monde se sent menacé. Un constat confirmé par les chiffres officiels de la DGSN et du ministère de la Justice (voir encadré).
    Sur la période allant de 2001 à 2009, les chiffres de la direction des Affaires pénales et des grâces au ministère de la Justice et des Libertés attestent d’une hausse des affaires criminelles chez les tribunaux. Nous sommes passés de 1 million d’affaires en 2001 à 1,4 million en 2009, avec des pics de 1,7 million en 2003 (certainement lié au contexte des attentats terroristes) et en 2006 de 1,6 million. Sur les deux dernières années, certains observateurs expliquent le sentiment grandissant d’insécurité par le contexte politique et économique qui prévaut depuis les événements du 20 février 2011. Les experts constatent un relâchement des services de sécurité et une hausse de l’insécurité depuis le « printemps arabe ». « Une insécurité qui s’explique par une présence moins ressentie des services de police : Nous manquons de moyens, d’encadrement et  d’effectifs, surtout dans les quartiers les plus chauds », ajoute Pr Mekkaoui. Une situation qui mène peu à peu à l’anarchie. La preuve en est l’expansion des phénomènes tels que l’occupation illégale des voies publiques par les charrettes et les vendeurs ambulants ou encore les actes d’hooliganisme à l’intérieur et à l’extérieur des stades de football. «Les efforts de la police ont été de plus en plus dirigés vers les grèves et les manifestations, ce qui a permis aux criminels d’avoir plus de marge de manœuvre », ajoute un expert en questions de sécurité.
    Il suffit de rappeler la prolifération des sociétés de sécurité et de gardiennage ces dernières années pour se convaincre qu’un vrai sentiment d’insécurité prévaut autant chez les particuliers que chez les entreprises. Celles-ci se sont même vues autorisées au port d’armes par la loi 27-06 sur les sociétés de gardiennage et au transport de fonds. Interrogées par L’Economiste, ces sociétés ont refusé de donner un quelconque commentaire sur la situation de la criminalité et l’insécurité dans le pays. Mais les chiffres des agents recrutés durant les dernières années demeurent éloquents. Ils continuent d’augmenter exponentiellement depuis le 16 mai 2003 et aurait atteint aujourd’hui les 120.000 agents selon l’Association Interprofessionnelle de la Sécurité Privée (AISP).
    Quant au chiffre des agents de Police, celui-ci est également en hausse : En 2007-2008, le Maroc disposait de 40.000 agents pour 30 millions d’habitants. Ce chiffre a augmenté substantiellement en atteignant 75.000 policiers en 2011-2012 (Voir L’Economiste N° 3847 du 15-08-2012). Mais pour beaucoup d’experts, ces effectifs demeurent encore insuffisants « Le budget de ministère de l’Intérieur et de la DGSN est défectueux. Pour atteindre les normes Internationales, une ville comme Casablanca a besoin d’au moins 55.000 à 60.000 agents de police. Aujourd’hui, nous ne sommes qu’à 8.000 agents », souligne le professeur Mekkaoui. A titre de comparaison, la capitale algérienne comprend pas moins de 35.000 agents de police sans compter les forces auxiliaires.
    Bien évidemment, la répartition géographique de ces crimes fait ressortir les grandes villes au sommet du palmarès. C’est à Casablanca, Rabat, Fès, Agadir et Marrakech que les arrestations sont les plus répandues. «Certes, la criminalité existe partout, mais dans une grande ville comme Casablanca, elle est non seulement plus présente mais encore plus difficile à endiguer», témoigne un policier casablancais muté depuis quelques mois à Tanger. Cette concentration s’explique d’abord par les grands mouvements d’exode rural vers les grandes villes «les divergences de valeurs et de modes de vie finissent par créer des frustrations notamment chez les jeunes et cela se traduit fatalement par de la violence», affirme le socio-anthropologue Chakib Guessous. Mais il ne faut pas pour autant crier au scandale. Nous sommes très loin des niveaux de criminalité atteints par certaines villes au Mexique, l’Afrique du Sud, le Venezuela ou encore l’Algérie. «La majorité des crimes opérés au Maroc ne sont pas l’aboutissement d’un plan ou d’une stratégie planifiée», insiste les criminologues.  Les chiffres concernant les crimes économiques et financiers sont assez parlants. Seuls les émissions de chèques sans provisions affichent un nombre de poursuites de 7932 personnes, pour les autres infractions (faux et usage de faux, usurpation d’identité, abus de confiance) les chiffres des arrestations ne dépassent pas les 2.000 personnes toutes catégories confondues.

    Légitime défense ?

    Dans certains cas de vol à l’arme blanche, les agresseurs peuvent aller jusqu’à frapper leur victime, même si celle-ci  décide de coopérer. L’état psychologique du criminel est également important : « S’il se sent menacé ou démasqué, le voleur risque de devenir imprévisible. S’il est armé, il n’hésitera pas à attaquer sa cible », témoigne un policier. D’ailleurs, les femmes sont particulièrement visées par ces voyous qui comptent beaucoup sur l’effet traumatisant des armes blanches. Pour se défendre, beaucoup de victimes n’hésitent pas à tomber dans l’illégalité. A ce titre, l’acquisition de bombes lacrymogènes et de matraques et autres Tonfas par les circuits informels est souvent la solution adoptée. Bien  évidemment, le port de ce genre d’armes est interdit par la loi et ils ne sont donc pas officiellement commercialisés sur le territoire national. Ils proviennent principalement de certains pays européens et il est facile de les retrouver dans certains marchés informels si on y met les moyens.

    D’où viennent les sabres?

    Les sabres sont la nouvelle arme de prédilection de ces criminels qui écument les grandes villes. Difficile de « négocier » lorsqu’on est menacé par un outil pareil. « Beaucoup de ces sabres sont en fait de fabrication artisanale : une barre de fer travaillée chez un forgeron de quartier », révèle un policier sous couvert d’anonymat. Mais selon d’autres sources, cette utilisation des sabres serait aussi due à un glissement du terrorisme au criminel. « Celle-ci s’expliquerait aussi par les connexions avec les djihadistes « Afghans » qui pouvaient introduire ce genre d’armes blanches à partir de l’Algérie en passant par le réseau Aqmi », explique Pr Mekkaoui. Ces sabres sont le plus souvent utilisés par les trafiquants de drogue,  par les planificateurs de hold-up et dans une moindre mesure dans les vols. Contre les citoyens, c’est dans la plupart du temps des poignards et des bombes lacrymogènes. Ce sont souvent les réseaux serbes et albanais qui alimentent les marchés par ce type d’armes.

    Alcool et drogues, 40.000 interpellations

    Selon les chiffres des arrestations, émanant de la Direction Générale de la Sécurité Nationale (du 8 avril au 10 septembre 2012), le type de crimes dit « simple » est l’un des plus répandus. Plus de 10.410 personnes ont été arrêtées durant cette période et 5.239 sont actuellement recherchées par les services de la police sur des questions d’atteinte à la propriété d’autrui. Il s’agit de vol à l’arme blanche, de vol avec agression, vol qualifié et de larcins. Quant aux crimes portant atteinte aux personnes (homicide volontaire, involontaire, coups et blessures et violence), ils ont abouti durant la même période à l’interpellation de 7.590 personnes et 2.240 personnes font l’objet actuellement d’un avis de recherche. Mais la majorité des infractions enregistrées sont en fait liées aux drogues et à l’ébriété sur la voie publique. Plus de 40.000 interpellations ont été enregistrées sur la période du 08 avril au 10 septembre 2012. Il s’agit ici de crimes basiques qui influent légèrement sur la sureté et la sécurité et qui n’affectent pas directement les citoyens. Les chiffres du ministère de la Justice sur le nombre d’affaires déférées devant les tribunaux confirment cette tendance. « Les affaires les plus traitées sont celles qui se réfèrent aux crimes contre les personnes avec une moyenne de 92.000 annuellement, suivies par les affaires portant atteinte aux biens d’autrui avec une moyenne annuelle de 66.000 affaires», affirme Mohamed Abdenabaoui, directeur des Affaires pénales et des grâces au ministère de la Justice. Viennent ensuite les crimes liés à la drogue avec 14.600 affaires annuellement, et les crimes portant atteinte à l’ordre et à la sécurité avec 5.300 affaires traitées chaque année par les tribunaux.

    Serial-Killers

    Le Maroc a bien son lot de crimes dit « passionnels ». Plusieurs faits divers ont défrayé la chronique durant ces dernières années. Tout le monde se souvient du « Serial-Violeur » de Casablanca, arrêté en octobre 2010 et qui faisait régner la terreur dans la métropole. Celui-ci s’attaquait aux femmes mariées qu’il surprenait dans leurs villas, les menaçant à l’arme blanche. Plus récemment, l’affaire de l’agresseur en vélo de Tiznit qui lacérait les cuisses des jeunes filles non voilées. Le choc a été également grand quand, mardi dernier, un jeune cadre a tiré sur sa femme pharmacienne et s’est donné lui-même la mort par la suite. Mais comparés aux autres types de crimes, ceux-ci demeurent assez occasionnels. Ces affaires sont d’ailleurs noyées dans les chiffres liés aux crimes portant atteinte aux personnes, que ce soit au niveau de la DGSN ou du ministère de la Justice.

    Ayoub NAÏM

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