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    Les sociologues décortiquent le printemps arabe

    Par L'Economiste | Edition N°:3818 Le 03/07/2012 | Partager
    Les néo-conservateurs pour la «démocratisation du Moyen-Orient»
    Montée de l’islamisme: une conséquence non voulue
    Le soutien de l’armée: une condition sine qua non

    LA théorie du complot infiltre l’esprit des sociologues qui tentent de comprendre l’avènement du printemps arabe. C’est l’idée débattue lors de la première conférence du 19e congrès international des sociologues de la langue française, qui veut «penser l’incertain»(1).
    Mohamed Cherkaoui, directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS) de Paris, déclare que c’est une théorie très probable. «Ma réflexion n’a pas atteint la maturité suffisante pour sortir avec des conclusions définitives», explique-t-il, avant d’énoncer un certain nombre d’indicateurs qui étayent cette probabilité.
    Il serait donc très possible que ce soit «les nouveaux dieux de l’Olympe washingtonien qui auraient, dans le silence de leurs bureaux feutrés, programmé la chute des dictateurs tunisien, égyptien et libyen…». Si tel est le cas, l’influence des néo-conservateurs  ne fait pas de doute. Imprégnés des théories de Bernard Levis, Leo Strauss et Samuel Huntington (qui ont tous fait partie du Pentagone), ces néo-conservateurs comptaient des économistes, des théoriciens, des banquiers… De l’époque de Georges W. Bush, ils avaient toute son oreille, et prêchaient avec ardeur la «démocratisation urgente du Moyen-Orient», qu’ils voyaient comme un «agrégat de religions incapables de vivre ensemble». D’ailleurs, explique Charkaoui, «si Obama n’est pas réélu, ceux-ci pourraient facilement revenir à la charge avec les Républicains».
    Cependant, le constat est sans appel: les conséquences des soulèvements arabes ont eu un effet contraire aux intérêts des USA dans la région, à savoir la montée en puissance des partis islamistes. Même constat d’échec concernant l’invasion de l’Iraq : «10 années plus tard, aucun responsable politique américain n’est à même de défendre la position américaine de l’époque, qui a sciemment conduit au renforcement du pouvoir des Chiites».
    La sociologie a une réponse claire à ce phénomène, et c’est  Weber qui l’apporte. Pour lui, en politique, «il est une chose incontournable… c’est le rapport entre le résultat final et l’intention primaire». Il serait donc toujours différent, voire sur-paradoxal.
    Les importantes quantités de pétrole et de gaz que recèle la région vont dans le sens de la «théorie du complot». Ainsi, «1.000 milliards de barils de pétrole se trouvent au Moyen-Orient, contre 300.000 pour le reste du monde, y compris la Russie».
    Cherkaoui revient néanmoins sur les facteurs endogènes: chômage, pauvreté, morphologie sociale, flux migratoires… le sociologue reconnaît à tout cela son importance. Mais il estime, et cet avis est partagé par la salle, que «tout cela existe depuis bien trop longtemps pour faire éclater des révolutions de manière aussi imprévue». Tocqueville a d’ailleurs écrit que «ce n’est pas en allant de mal en pis que l’on sombre dans la révolution». Il y a, bien entendu, l’effet d’apprentissage (et non pas l’effet de contagion). Ce qui s’est passé en Tunisie a pu montrer la voie à d’autres pays. Mais ce ne peut être un automatisme, car il faut comprendre la spécificité singulière de chaque pays qui a mené au succès de sa révolution. La revue The Economist, détenue à 50% par le Financial Times, a bien tenté de cerner le problème. Elle a mené une étude, et créé un indice pour la circonstance: «l’indice du lanceur de chaussure» (en hommage au journaliste qui a lancé sa chaussure sur Bush fils).
    Cette étude devait expliquer le printemps arabe de manière structurelle, en se basant sur le nombre d’années de pouvoir, la population de plus et de moins de 25 ans, le PNB, l’alphabétisation, l’utilisation du net… Mais il lui a été reproché de ne pas inclure des facteurs politiques, et notamment la position de l’armée. «La Tunisie avait le plus haut PIB par tête dans le monde arabe, le régime libyen était financièrement très généreux avec son peuple … nous ne pouvons nous baser sur des critères purement économiques dans ce genre d’études».
    Par ailleurs, l’importance de la légitimité du pouvoir ainsi que la cohésion entre les élites dirigeantes sont cruciales. A ce propos, l’importance de l’armée ne fait aucun doute. Jamal Moubarak voulait succéder à son père, contre l’avis de l’armée… En Syrie et Bahreïn, le pouvoir avait l’appuie de l’armée …
    Mohamed Cherkaoui s’interroge, dans ce contexte qui «appuie la théorie du complot sans l’affirmer totalement», sur la qualité des évènements. Le printemps arabe est-il issu d’une même matrice, est-ce les séquences d’un même évènement, ou est-ce que le tout serait un évènement unique?»
    Quoi qu’il en soit, la théorie de «l’instrumentalisation» de Bouaziz comme déclencheur de la révolution de jasmin et du printemps arabe n’est pas nouvelle. Quelques mois plus tôt, c’est Rafaâ Benachour, l’ambassadeur de Tunisie lui-même qui estimait que la révolution aurait commencé en 2008 (voir L’Economiste n°3721 du 16/02/2012).

    Jeunesse révoltée et thèses luthériennes 

    TOUTE forme d’organisation politique, et à plus forte raison menant vers un soulèvement, nécessite un groupe de soutien. Or, les jeunes arabes n’en n’ont pas eu, ou du moins pas consciemment (à la lumière de ce qui a été dit pendant la conférence).
    Ce qui les a aidés à s’organiser, en revanche, ce sont les nouvelles technologies de communication, et les réseaux sociaux plus exactement. Pour Mohamed Cherkaoui, cette situation n’est pas sans rappeler «la diffusion en douce des thèses luthériennes grâce à l’imprimerie».

    Rime AIT EL HAJ
    (1) 1.400 sociologues francophones sont réunis du 2 au 6 juillet à l’Ecole Mohammadia des ingénieurs, à Rabat

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