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    Politique Internationale

    1492, année des traversées

    Par L'Economiste | Edition N°:240 Le 25/07/1996 | Partager


    Traversées
    Henri-Michel Boccara
    L'Harmattan
    1996


    "Il y a d'abord ce geste: une main dressée". Ainsi se précise la première image du film que des cinéastes américains sont censés préparer sur le cinq centième anniversaire de la conquête du Nouveau monde, dans le village andalou qui a vu tant de départs. Mais qui appelle ou qui supplie, main qui s'accroche à la survie, main qui tue. En écho lui répond la dernière page du livre:
    "Il y a toujours ce geste
    Une main qui frappe, frappe".

    En réalité, le projet des cinéastes n'est qu'un prétexte au récit de traversées et de naufrages, la raison d'un livre aussi: "Traversées", titre de l'ouvrage d'Henri-Michel Boccara, publié chez L'Harmattan cette année. C'est un récit, ou plutôt une série de tableaux, de lames qui nous emportent à travers le temps, à travers l'espace, sur des "itinéraires de détresse". Car cette date fatidique de 1492 ne marque pas seulement une conquête. Elle inaugure la perte des illusions européennes, si elles vivaient encore. Elle donne le départ à l'explosion de "toutes sortes d'inhumanité et de cruauté" pour "le service de la mercadence et du trafic", que dénonçait Montaigne, homme de son siècle, avec la complicité des valeurs culturelles et religieuses.

    Elle voit l'exil et le massacre des Juifs et des Musulmans dont la tolérance et l'amitié réciproques avaient fait la gloire d'Al Andalus. Mais l'auteur y évoque aussi d'autres traversées, trop cruelles, nées des ruptures du XVème siècle qu'accentue notre époque, menant aujourd'hui au désespoir ceux qui n'ont plus rien à perdre que leurs fragiles racines pour sombrer dans d'autres naufrages du "rêve" européen. Ainsi en est-il de la fuite de Zacharie l'Ivoirien, sans passeport ni visa, le long de la côte africaine, vers l'Espagne, à travers le Détroit, de sa noyade esquivée, de la prison peut-être assurée là où il cherchait l'espoir.

    Mais si les passages se réalisent dans l'espace, dans le temps, d'Afrique en Europe ou en Amérique, entre le XXème et le XVème siècles, démontant les périples de l'humanité, l'itinéraire essentiel est sans doute celui qui mène d'une langue à l'autre, d'une culture à l'autre, de l'homme à l'homme. Le texte interpelle dans le mélange linguistique, en arabe, espagnol, castillan, dialecte africain ou "indien", tandis que "la phrase, dans sa version principale, sera évidemment en anglais: you cry like a woman and so on" mais écrite en français par Henri-Michel Boccara.

    Car les traversées sont également celles des hommes et des cultures, comme ces quelques Castillans qui rencontrent vraiment les Indiens qu'ils percevaient d'abord en ennemis, réduits à la famine après le passage de l'armée espagnole. "Alvar vient de voir, et de ses propres yeux, l'oeuvre de ses frères", écrit l'auteur. "Il en est révulsé. Son être d'Indien parmi les Indiens se révolte, car sans le savoir, Cabeza de Vaca a accompli cette traversée-là, immense, sans retour, de l'hispanité à l'indianité. De cette traversée, sa peau elle-même témoigne. C'est une peau nue, brune, et couverte de peinture".

    L'espoir n'est donc pas permis. Les pas anonymes que l'on suit ne mènent pas vers un monde meilleur. Comme Zacharie n'échappe à la misère et au naufrage que dans la prison espagnole, le Castillan né à Azemmour meurt d'une flèche indienne, Cabeza de Vaca est condamné en Espagne pour collusion avec l'ennemi, le vieil optimiste Tazer Maïmon est soustrait au bûcher de l'Inquisition par un ami castillan qu'il renie car on l'enferme comme fou.

    "Ai-je eu raison de l'arracher à la mort pour le précipiter dans cette prison? Réponds, cher Boubakeur, à mes interrogations. S'il le faut, lance-moi la pierre que je mérite, mais si je ne suis pas coupable, dis-moi encore ton amitié", demande Sancho Higuera de la Vega dans son désarroi.

    La question essentielle est là: "Est-ce que ce ne serait pas une bonne chose que tout disparaisse et qu'il faille reprendre à zéro cette traversée, la reprendre en toute innocence et sur terrain vierge?".
    Aujourd'hui, l'innocence est impossible. Le film est raté. Date symbole et fatidique de la découverte d'un monde nouveau, 1492 prouve que les bourreaux perdent autant que leurs victimes, dans un univers où l'on tend à "éradiquer la présence même de l'autre et de la coexistence".

    Toute traversée est précaire, voire illusoire, les naufrages sont irrémédiables même si on en réchappe; ils ouvrent à l'inconnu. Un inconnu où se glisse l'indéracinable espérance, dernière tentation de la détresse humaine.

    Henri-Michel Boccara écrit ce livre en défaisant l'Histoire, sous forme de scènes plus visuelles que littéraires, obligeant le lecteur aux perpétuels passages temporels et spatiaux, à des sauts dans l'inconnu toujours énigmatique. La démarche déroute. Y a-t-il là une technique d'écrivain tourné avant tout vers le théâtre, pour lequel il a composé une trentaine de pièces?

    Il a publié aussi chez Eddif un roman, "Itinerrances", et une série de nouvelles chez L'Harmattan. Médecin de profession, il est installé à Marrakech où il exerce.

    Thérèse BENJELLOUN

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