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    Chronique

    Un bilinguisme maîtrisé au service d’un enseignement de qualité

    Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5538 Le 19/06/2019 | Partager

    Pr Mohammed GERMOUNI est économiste et politologue, qui a exercé dans le secteur de la Banque, de la haute administration et enseigné dans plusieurs établissements universitaires au Maroc et à l’étranger. Il a publié quelques ouvrages dont notamment «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard» éditions L’Harmattan, Paris, 2015, et récemment, «Economies et Sociétés du XXIe siècle, en forme de chroniques», édition Maroc Livres, Casablanca, 2019 (Ph. MG)

    L’enseignement général et scientifique peut être effectué et se fait dans la plupart des langues des pays connus ou presque. Un survol, même sommaire d’une «géographie linguistique», incite à s’interroger sur le fondement d’une prétendue inaptitude de la langue arabe par exemple à assurer une mission similaire dans le cas du Maroc, pour considérer qu’il  s’agit plutôt d’un constat implicite d’échec d’une méthodologie peu adaptée et de ressources  insuffisamment appropriées.

    L’expérience d’un bilinguisme assumé depuis l’indépendance politique du pays devait favoriser en principe à terme les conditions d’une prééminence naturelle de l’arabe. Présentée comme la face culturelle de la fin du protectorat franco-espagnol, en même temps qu’elle véhiculait l’approche culturelle du mouvement national, «l’arabisation» devait constituer la solution adéquate, en dépit des blocages, des conflits et  des résistances inévitables  et qui étaient déjà  nombreux.

    Les difficultés techniques se sont ajoutées aux conflits politiques internes enregistrés par le pays  au cours de cette  longue période  qui n’a pas pu être mise à profit comme  une transition  accomplie vers  la réalisation  d’un projet national aussi important, confirmant ainsi a posteriori la justesse des appréhensions signalées à mi-parcours de l’expérience.

    Apprendre mieux et plus vite

    Un «profil sociolinguistique» d’allure théorique, établi, par exemple, dans les années 70 du siècle dernier, par le chercheur Ahmed Boukous (BESM # 140, 1979), constatait que l’arabe marocain constituait l’idiome dominant face au tamazight, à l’arabe littéraire et le français, et déduisait que dans les faits, la compétition se déroulait principalement  entre l’arabe littéraire et le français, ces deux langues auraient quatre fonctions identiques avec sensiblement le même indice d’usage, s’employant dans neuf domaines d’usage oral et sept à usage écrit.

    Si a priori rien ne s’opposait et ne s’oppose à l’usage de l’arabe dans l’enseignement des diverses disciplines, il ressort qu’une attention relativement insuffisante ait été accordée en particulier au contenu, à la durée de la formation ainsi qu’à la motivation des formateurs  appelés à assurer la mission de transmission et d’encadrement. Cette double sous-estimation a conduit  à disposer certes d’un personnel totalement marocain en fin de parcours,  cependant sans que son profil moyen soit en concordance avec les exigences du professionnalisme requis dans un tel corps de métier.

    Aussi, après une expérience globalement peu concluante de deux décennies d’enseignement intégralement arabisé dans les divers cycles, l’objectif d’une éducation en langue arabe a dû être revu dans le cadre d’une formule bilingue arabe et français plus pragmatique.

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    Du chinois mandarin au russe, au hindi, en passant par le japonais, le suédois, le finnois, le danois, le norvégien, le grec, le néerlandais ou l’hébreu, autant d’exemples de réussites d’un enseignement scientifique dispensé en des langues que certains à tort avaient naguère cru inadaptées à un enseignement moderne (Ph. AFP)

    Il est avéré que d’un point de vue rationnel, la langue acquise à la naissance et celle du cadre culturel prédisposent pour apprendre mieux et plus vite. Néanmoins, à défaut de certaines conditions d’accompagnement insuffisamment  remplies par les administrations  en charge qui se sont succédé, la réussite visée  n’a pas pu  suivre.

    Outre l’approche peu élaborée d’un accueil massif d’élèves et d’une organisation improvisée de classes primaires en alternance,  il y avait notamment une absence de maîtrise réelle des deux langues par les cohortes de formateurs appelées à transformer le champ éducatif en une ou deux générations.

    A ce propos, il n’est pas superflu de rappeler  un modeste détail historique, en évoquant par  exemple les cas d’un Allal El Fassi ou d’un  Abdallah Ibrahim, deux éminentes personnalités du nationalisme marocain, purs arabisants et lauréats respectivement des universités Quaraouiyine de Fès et de Ben Youssef  de Marrakech, tous deux ayant consacré une partie de leur vie à l’enseignement universitaire, qui s’étaient studieusement formés aussi en français déjà sous le protectorat.

    Un enseignement ne se dispense jamais au rabais

    Le succès enregistré par l’enseignement des diverses disciplines en français  au Maroc avant même l’indépendance s’explique, d’abord et surtout, comme le résultat du travail régulier de formateurs français, alors en petit nombre et souvent d’exception, exerçant leur métier avec la même abnégation qu’en métropole.

    C’est simplement observer que la réussite d’un enseignement dans quelque langue que ce soit, arabe ou autre, est d’abord le fait d’enseignants qualifiés par leur rôle assumé auprès de leurs élèves et que la société environnante loue et reconnaît. Car un enseignement ne se dispense jamais  au rabais, comme cela fut le cas  suite aux  improvisations  administratives  successives  entraînant à leur tour  des effets  pervers difficilement remédiables.

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    L’alphabet grec contient 24 lettres. Le vieux grec que certains avaient cru agonisant, langue qui fut le berceau des premiers théorèmes de mathématiques connus  développés par l’humanité, ainsi que des bases des sciences modernes comme de la philosophie, est une langue qui demeure toujours enseignée de façon vivante dans les écoles et universités de la Grèce moderne

    Une formation aussi accélérée soit-elle ne saurait sacrifier aux soucis de qualité ni aux exigences de sélection rigoureuse des futurs enseignants, s’inspirant de l’excellent modèle «agrégation et capes» à la française, mais que la gestion du secteur éducatif  a occultés, sinon ignorés, à l’opposé de pays comparables ayant relativement réussi, Corée du Sud ou Tunisie pour illustrer.

    Du chinois mandarin au russe, au hindi, en passant par le japonais, le suédois, le finnois, le danois, le norvégien, le grec, le néerlandais ou l’hébreu, autant d’exemples de réussites d’un enseignement scientifique dispensé en des langues que certains à tort avaient naguère cru inadaptées à un enseignement moderne.

    L’enseignement en finnois, la langue orpheline d’une petite population mais le moteur d’une grande nation vivant aux confins de l’Arctique, langue sans lien avec celles des voisins scandinaves ou d’Europe, peut-être quelques similitudes  avec le hongrois ou l’estonien, dont le franc succès de son enseignement l’a érigé au niveau mondial en modèle  d’étude au cours de la dernière période.

    Il convient ensuite de relever la place particulière de la vieille langue russe qui a su développer, entre autres, de véritables écoles mathématiques dont les qualités et les résultats  ont été confirmés de façon unanime depuis la fin du XXe siècle. Un acquis incontestable trouvant ses origines dans  la phase dite «soviétique».

    Il en est de même du vieux grec que certains avaient cru agonisant, langue qui fut le berceau, comme tout le monde sait, des premiers théorèmes de mathématiques connus  développés par l’humanité, ainsi que des bases des sciences modernes  comme de la philosophie, langue qui demeure toujours enseignée de façon vivante dans les écoles et universités de la Grèce moderne.

    Devenir un simple combat d’arrière-garde

    C’est encore plus parlant s’agissant des langues d’enseignement de pays-continents, telles la Chine ou  l’Inde, naguère considérés encore comme arriérées et leurs langues bafouées.

    Un autre exemple de langue cataloguée également inapte est celui de l’hébreu, une langue ancienne devenue instrument d’enseignement scientifique au XIXe siècle, en prenant en considération pour notre propos le fait que  plusieurs jeunes Marocains suivent ou ont suivi l’enseignement dispensé par les  écoles d’une Alliance juive internationale fort active, et dont les premiers établissements scolaires modernes ont été installés successivement  à Fès, Essaouira et à Safi, datent des années 1860.

    Jusqu’alors, l’hébreu n’était  qu’une simple langue écrite, utilisée strictement pour la prière et l’étude, et la langue quotidienne des communautés juives était souvent celle du lieu d’implantation de la diaspora. Pour se revivifier, l’hébreu médiéval a dû développer divers néologismes dont la formation a été inspirée de plusieurs langues et de façon non négligeable également par la langue arabe  (voir «l’évolution de l’hébreu»,  par Yshaï  Neuman, Centre de recherche français de Jérusalem, ainsi que l’important «dictionnaire» d’Evan-Shoshan, 2003).

    En résumé, à défaut d’une culture  puissamment enracinée dans la société, la défense d’une langue peut devenir un simple combat d’arrière-garde. Un enseignement arabisé  de qualité et réussi  à terme dans les diverses disciplines  ne peut négliger le primat préalable de la formation et de la motivation de ceux qui seront appelés à le dispenser en l’insérant dans un cadre bilingue maîtrisé. Accompli de façon satisfaisante, il sera peut-être de nature à baliser à son tour le terrain à celui d’un enseignement encouragé en tamazight, le tout favorisant un mieux vivre ensemble et affirmant l’identité d’une société solidaire et ouverte.

                                                                           

    L’Inde et la «formule des trois langues»

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    Allié à l’ensemble des «pays dits non alignés» par rapport aux deux blocs nouvellement constitué en 1955 à Bandoeng, une fois devenu indépendant à son tour, le Maroc avait noué quelques liens d’échanges malgré l’éloignement avec un pays comme la République indienne, une vaste fédération déjà politiquement et économiquement avancée, ainsi qu’avec une République de Chine Populaire proclamée à peine quelques années auparavant.

    Ces deux futures grandes puissances émergentes avaient, faut-il le rappeler, entre autres, décrété l’éducation comme instrument de base de tout  développement de leurs populations et s’y sont tenues résolument. En plus de toutes les initiatives et approches  favorables au multilinguisme, l’Inde par exemple s’est signalée dans le domaine de l’éducation par ce qui est quelquefois appelé la «formule des trois langues» ou «trilingue».

    Cette formule, non obligatoire mise en avant par la «Commission pour l’éducation», dans sa forme la plus répandue, comprenait la langue maternelle ou la langue régionale, une des langues officielles de l’Union (l’hindi ou l’anglais), et une autre langue indienne ou étrangère.

    Sur les douze années d’études du primaire et secondaire, l’enseignement continue de se faire d’abord dans la langue maternelle ou officielle de l’Etat de la première à la cinquième année, et la formule trilingue est introduite à partir de la sixième année.

    Le rayonnement de cette vieille civilisation avait favorisé, par un passé non lointain, une relative proximité culturelle avec le Maroc, soutenue par  une abondante filmographie déjà en avance et accessible ainsi qu’une musique d’une grande  richesse sonore, annonçant de manière prémonitoire le phénomène «Hollywood d’Orient» de Bombay, avaient gagné les faveurs des couches populaires.

     

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