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    Chronique

    Qui se bat contre les mémoires vides de nos enfants?

    Par Alain BENTOLILA | Edition N°:5491 Le 09/04/2019 | Partager

    Alain Bentolila que nos lecteurs connaissent bien, est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste, 12 février 2016; la trahison du livre (Ph.  L’Economiste)

    Ceux qui mènent le mouvement des «gilets jaunes» en France ont oublié que l’essentiel de leurs gains ne sera pas ce qu’ils posséderont de plus à la fin de «l’histoire».

    L’essentiel, c’est ce que sera le destin de ceux qui leur survivront. Plutôt que la liste des changements hétéroclites qu’ils revendiquent samedi après samedi, l’important serait donc d’identifier les mutations éducatives, sociales et culturelles qui permettraient de faire de tous les enfants de ce pays des êtres de pensée libre et de parole juste capables d’autant de compréhension que de proposition.

    Certains me répondront que les gilets jaunes se battent justement pour que l’avenir de nos enfants soit meilleur… Illusion! Ce n’est pas un combat social auquel appellent leurs leaders; c’est une «effervescence», une «exaspération», une «indignation» qu’ils provoquent; nourries de convoitises, de frustrations singulières et de jalousies intestines… C’est pourquoi ce mouvement est désespéré, c’est pourquoi il attire si peu les jeunes sauf ceux qui espèrent désespérément laisser, par la violence, une trace «sale» sur le monde. C’est pourquoi enfin il draine les pires penchants xénophobes, racistes et sexistes.

    C’est pourquoi des «indignés» autocentrés iront vers encore plus de frustrations, plus de déceptions et plus de rancœurs. S’ils s’éteignent -quand ils s’éteindront- ce sera dans l’aigreur et le ressentiment, révélant un néant spirituel, un vide culturel et une incapacité de penser d’abord aux destins de ceux qui les suivent.

    De l’espoir à la décadence

    Ne cherchons pas ailleurs qu’en nous-mêmes les responsables de ce qui aurait pu être un espoir et qui est devenu une décadence. Nous sommes devenus des gilets jaunes parce que nous avons succombé à notre peur égoïste de regarder plus loin que nous. C’est cette terreur qui a engendré notre lâcheté intellectuelle et morale, rendu nos esprits si faibles, incapables de questionnement et d’argumentation.

    Nous sommes tous coupables d’avoir négligé notre premier devoir: transmettre à nos enfants le bonheur de comprendre et de se faire comprendre. Nous avons renoncé à cultiver notre intelligence commune comme on cultive un champ pour nourrir les siens. Oubliés le raisonnement rigoureux, la réfutation exigeante; toutes activités tenues aujourd’hui pour ringardes et terriblement ennuyeuses, remplacées par la réaction immédiate et l’éructation imprécise.

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    Probablement 300 enfants, dont un tiers de filles, sont soldats dans le Sud Soudan. Nous sommes tous coupables d’avoir négligé notre premier devoir: transmettre à nos enfants le bonheur de comprendre et de se faire comprendre. Nous avons renoncé à cultiver notre intelligence commune comme on cultive un champ pour nourrir les siens. Oubliés le raisonnement rigoureux, la réfutation exigeante… (Ph. AFP)

    Ces foules hébétées et haineuses sur le Net comme dans les rues cherchent à nous tromper en dénonçant la diversité culturelle et religieuse comme un ennemi qui menace notre cohésion sociale.

    En réalité, c’est la délétion de notre intelligence collective et de notre langue commune qui nous a rendus incapables d’analyser nos différences, de les reconnaître et d’en parler. C’est elle qui, aujourd’hui, sur les réseaux sociaux et dans la rue, conduit ceux qui se proclament abusivement le «peuple» vers le racisme haineux, vers la tentation du fascisme…, vers le renoncement à ce qui fait de nous des Hommes.

    Tous, risquons de voir un jour les mémoires vides de nos propres enfants, errer sans but dans un désert culturel attirées par le reflet du premier écran, convaincues par le premier mot d’ordre.

    Nous aurons alors perdu la dernière bataille. Perdue en jaune, comme nous l’avons perdue en rouge ou en noir, comme à chaque fois que l’on a renoncé à cultiver l’intelligence et la culture.

    Jusqu’à l’obsession

    Trois obsessions rassemblent les «gilets jaunes», qui hantent régulièrement la France: la jouissance immédiate et légitime de tous les avantages matériels dont ils se sentent chacun injustement spoliés; la suppression sans retard de toutes les contraintes sociales et administratives qui entravent leur vie personnelle et enfin une méfiance systématique envers tout ce qui de près ou de loin ressemble à une argumentation, à une démonstration et à une autorité intellectuelle ou morale. Leurs désirs, à la fois excités et interdits, les ont emmenés à confondre plaisir (j’aimerais tant…!) et frustration (pourquoi lui et pas moi…?). Leur refus absolu de toute astreinte, les amènent à confondre règle et abus de pouvoir. La défiance qu’ils portent à l’histoire, à la science et à la culture fait du passé table rase et du futur une croyance. Ce que nous montre le mouvement des gilets jaunes c’est la victoire de la ponctualité sur la profondeur, celle de la répétition sur l’originalité, celle de la simplification sur la complexité. C’est une défaite de la pensée.

                                                                        

    Le devoir d’humain

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    Un des rares «gilets jaunes» affichant sa préoccupation pour ses enfants, mais il n’y a pas eu de proposition à ce jour (Ph. AFP)

    Dans leurs manifestations banalement répétées des gilets jaunes en France, pas un mot sur l’éducation et sur la culture!

    Pas un mot sur la résistance intellectuelle des jeunes à la manipulation et aux mensonges! Persuadés que la pire injustice est de n’avoir pas ce qu’un autre possède, ils en oublient que l’iniquité suprême c’est aujourd’hui que le destin scolaire, culturel et social de trop d’enfants -souvent les leurs- soit scellé dès six ans parce qu’ils sont nés du mauvais côté du périphérique ou, pire encore, dans des friches rurales. Ces enfants-là n’ont pas de gilets jaunes; ils sont invisibles, condamnés à errer durant plus de quinze années dans le long couloir de l’échec.

    Lorsqu'ils sortent de ce couloir où ils n'ont appris que la frustration, la rancune et le repliement, ils sont promis au ghetto et à la vulnérabilité intellectuelle. Ils sont alors contraints de renoncer à exercer ce pouvoir propre à l'humain de transformer, quelque peu que ce soit, les autres et le monde par l'exercice pacifique de la langue orale ou écrite.

    Plus ils avancent dans ce couloir, plus se font rares les portes de sortie, plus s'affirme la conscience de l'échec, plus lourd pèse un découragement qui engendrera la révolte et la violence. Ils sont les oubliés d’une triste «révolution» qui agrège les égoïsmes. Tout à leur impatience d’avoir plus et de consentir moins, les gilets jaunes perdent ainsi de vue ceux qui arrivent derrière eux.

    Pris dans une compétition de dénonciations, obsédés par la recherche de boucs émissaires, ils négligent la seule chose qui devrait compter: exiger que soient mises en place les conditions d’un épanouissement intellectuel, culturel et moral de leurs enfants afin qu’ils aient une chance de construire un monde un peu meilleur que celui qu’ils leur auront laissé.

     

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