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    Tribune

    Contre l’antisémitisme, on résiste, on ne s’enfuit pas

    Par Alain BENTOLILA | Edition N°:5473 Le 14/03/2019 | Partager

    Alain Bentolila que nos lecteurs connaissent bien, est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste, 12 février 2016; la trahison du livre (Ph.  L’Economiste)

    Est-il juste que les Français de confession juive, parce que juifs, s’en aillent trouver refuge en terre promise parce que d’infâmes salopards en mal de visibilité s’en sont pris  à l’un des plus brillants philosophes français, académicien de surcroît?

    Si l’on se donne la peine d’examiner les données du ministère de l’Intérieur sur les actes antisémites depuis l'année 2000, on constate que, d’années en années, les variations sont extrêmement importantes; on observe que neuf fois, durant ces 18 dernières années,  le chiffre a été plus élevé que celui de 2018; on note enfin  que le chiffre 2018 est en dessous de la moyenne et très en deçà des niveaux de 2002, 2004, 2009, 2014 et 2015. 

    Loin de moi l’idée de minimiser le caractère épouvantable des paroles et des actes qui stigmatisent et foulent au pied la communauté juive; mais j’entends que l’on se dresse tous  contre «l’obscure imbécillité» quelle que soit sa cible  et je vous appelle au combat   contre tous ceux  qui désignent à la vindicte populaire une minorité pour sa religion, la couleur de sa peau, son sexe ou  ses orientations sexuelles.

    C’est bien parce que notre combat doit dépasser les tristes limites de notre appartenance singulière que  l’appel à l’exil  me choque profondément. Comment ose-t-on inviter les Juifs à émigrer en Israël en prenant prétexte que quelques salopards les  insultent et menacent leur vie. Bien sûr, il n’est pas question d’oublier le caractère antisémite de certaines incivilités, de certaines agressions et de certains meurtres perpétrés en France et… ailleurs.

    Bien sûr ces attentats ont une résonnance particulière dans une communauté qui a subi un holocauste dont la froide organisation, le systématisme, l’ampleur hante  encore aujourd’hui les mémoires des Juifs et j’espère aussi des non-juifs. Mais soyons sérieux!

    Y a-t-il dans notre  pays promulgation de lois excluant les Juifs de certaines professions? En dehors de certains membres du Front National et de l’extrême gauche, a-t-on entendu en France insultes ou menaces venant des responsables politiques? En dehors de quelques négationnistes et humoristes égarés, les intellectuels français se sont-ils laissé embarquer dans une croisade anti-juive? La population française, toutes confessions et toutes origines confondues, est-elle devenue dans sa majorité antisémite? A toutes ces questions, la réponse est NON!

    Loin de moi l’idée d’édulcorer l’horreur de la tuerie du supermarché Cascher et de l’école Ozar Hatorah; mais vaut-elle plus sur l’échelle de l’indignation que le massacre des caricaturistes et des spectateurs  du  Bataclan? Non, bien sûr!

    La communauté française, juive et non-juive pleure avec  les mêmes sanglots les caricaturistes de Charlie Hebdo, les passants de Strasbourg et le sacrifice d’un  jeune homosexuel car elle  reconnaît qu’ils sont  victimes pour les mêmes raisons de la barbarie et de l’imbécillité. Ce qui importe c’est moins la communauté à laquelle on s’attaque que le fait de prendre pour cible des hommes et des femmes en raison de leurs différences.

    L’antisémitisme effrayant et douloureux ne doit surtout pas nous enfermer dans notre communauté; en aucun cas il ne doit nous amener à confondre notre appartenance et notre identité. Plus que jamais aujourd’hui,  il est urgent d’imposer dans le débat public une distinction fondamentale entre «appartenance» et «identité».

    A la question «qui suis-je?», je réponds dans un ordre que je veux  pertinent: je suis un Homme conscient de lui-même et amoureux de l’Autre; je suis un Français nourri à des principes singuliers de vérité et de beauté, de tolérance et de fraternité; je suis un Juif sépharade porteur d’une histoire, et d’une mémoire singulière forgée en Espagne et surtout au Maghreb.

    On n’EST pas un juif, un musulman ou un catholique, on appartient seulement, par un hasard heureux ou non,  à un groupe qui partage certaines croyances, certaines habitudes culturelles, certains rituels. Cette appartenance religieuse ne doit en aucune façon pervertir la liberté intellectuelle de chacun de nous. Elle ne définit pas notre identité.

    C’est en effet cette stricte distinction qui permet de mener nos  analyses avec rigueur, d’affirmer nos convictions  avec fermeté, et donc  d’exercer notre libre jugement  sans pour autant trahir notre communauté  ou avoir honte de nos racines.  Une appartenance ne se nie pas mais elle ne nous définit pas. 

    Un citoyen français juif, musulman, catholique ou athée doit analyser avec objectivité, profondeur historique et humanisme quelque situation sociale ou politique que ce soit dans toute sa complexité. Il doit  refuser que quiconque, au nom d’une appartenance religieuse ou autre, vienne lui  imposer une vision tronquée et stéréotypée.

    En bref, être  français n’interdit pas une appartenance culturelle ou religieuse à la condition non négociable qu’elle n’entrave pas notre liberté de penser avec objectivité et rigueur, d’apprendre avec curiosité et  vigilance, de questionner avec audace et respect.

    J’ai encore aujourd’hui   le souvenir de mon grand-père concluant sa prière de Pessah par ces mots: «L’année prochaine à Jérusalem!». Faut-il que je vois dans cette promesse chaque année renouvelée -et jamais tenue- un engagement à quitter un pays qui m’a fait ce que je suis, pour émigrer dans un pays qui n’est pas le mien? Un pays dont je n’approuve d’ailleurs pas certaines orientations politiques tout en défendant sans réserve son droit d’exister dans la paix et la cohabitation régionale.

    Mon appartenance communautaire devrait-elle décider de mon lieu de vie et de mon engagement idéologique ou politique? Non, mille fois non! Ce serait se soumettre, baisser les yeux devant l’ignorance, l’inculture et la déraison qui nourrissent l’antisémitisme, comme elles nourrissent l’islamophobie, l’homophobie, le racisme et le sexisme.

     

     

     

     

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