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    Réforme de l’enseignement: Les 4 vérités du président de l’Université Euromed de Fès

    Par Youness SAAD ALAMI | Edition N°:5461 Le 26/02/2019 | Partager
    Si l’erreur de l’arabisation est reproduite, on hypothèquera l’avenir du Maroc
    Les matières scientifiques sont enseignées en anglais, très rarement traduites en arabe
    Seuls les pays ayant la capacité d’innover sont capables de survivre à l’ère de l’intelligence artificielle
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    Pour Mostapha Bousmina, «la question de la langue en science doit être traitée avec rationalité et pragmatisme en dehors de toutes considérations politiques ou dogmatiques». «Arabiser le supérieur donnera un coup de massue à notre enseignement et enterrera à tout jamais les ambitions de développement de notre pays», estime le président de l’UEMF (Ph. YSA)

    Personne ne peut rester indifférent face au blocage du projet de loi-cadre relatif à l’enseignement. En témoigne le débat houleux, de la semaine dernière, entre le PJD et le ministre de l’éducation nationale. Au cœur du désaccord, au sein de la Commission parlementaire, figure la langue d’enseignement des matières scientifiques au primaire, collège et lycée.

    A l’origine du désaccord (qui n’a pas lieu d’être), le PJD, parti aux commandes, qui  s’est opposé à une loi proposée par un ministre de la majorité. Face à ce «brouillard politique», analystes et universitaires réagissent. Parmi eux, Mostapha Bousmina(1), président de l’Université Euromed de Fès (UEMF) qui affiche clairement sa position.

    Ce dernier précise d’emblée «qu’il n’est membre d’aucun parti politique, mais veut donner son avis de façon strictement personnelle et non institutionnelle, sur les matières scientifiques». Décryptage argument par argument.

    ■ La volte-face du PJD bloque le projet de loi
    Contre toute attente, les députés PJD ont fait volte-face et bloquent en effet la loi-cadre encadrant l’enseignement au Maroc. Un texte qui a été pourtant adopté en Conseil des ministres le 20 août 2018. Signalons que le désaccord concerne l’enseignement des matières scientifiques en langues étrangères les plus utilisées. Les députés PJD ne voient pas cette loi d’un bon œil à cause de quelques articles et particulièrement ceux relatifs à la langue d’enseignement. Ceci étant, «la question de la langue en science revêt une importance capitale pour l’avenir de nos enfants et celui du pays et doit être traitée avec rationalité et pragmatisme en dehors de toutes considérations politiques ou dogmatiques», estime Mostapha Bousmina, professeur polyglotte. «Il ne faut pas non plus confondre la question de la langue d’enseignement des sciences avec l’identité…car, faire ce lien relève plutôt de l’idéologie et non de l’intérêt du pays. D’autant que cette question est parmi les éléments qui ont beaucoup contribué à l’état actuel de notre enseignement», explique-t-il. Et d’ajouter: «l’idéal aurait été de faire l’enseignement des sciences en anglais». Mais, en attendant le ministre de l’Education nationale a raison de proposer l’enseignement des sciences en français tout en préparant le futur pour l’enseignement de ces matières scientifiques en anglais. «C’est une question de discernement et de pragmatisme», souligne Bousmina.

    ■ Des arguments solides en faveur du multilinguisme
    Concrètement, cinq arguments justifient le choix du passage au français. «Le premier argument est qu’actuellement nos enfants vivent une vraie fracture entre le lycée et l’université. Ils étudient les matières scientifiques en arabe au lycée et avant le lycée et à l’université ces matières sont enseignées en français!», remarque le président de l’UEMF. Le deuxième argument, selon lui, est la conséquence du premier et la désaffection des bacheliers pour les matières scientifiques. En effet, seuls 10% s’inscrivent dans les branches scientifiques et presque 35% des bacheliers scientifiques intègrent les filières de droit, lettres et autres, enseignées en arabe. Ceci a deux conséquences extrêmement néfastes pour le pays: D’abord, ces étudiants ne trouvent pas d’emplois après leur diplôme. Et secundo, «cela hypothèque l’avenir du pays et sa souveraineté à l’ère des technologies digitales et de l’intelligence artificielle et à une époque où la maîtrise des sciences et des technologies devient un impératif incontournable pour pouvoir se développer et faire face à la compétition économique internationale», déplore Bousmina. «Seuls les pays ayant la capacité d’innover et capables de proposer des technologies à la fois pour leur développement interne et ensuite pour prendre des parts de marché à l’international survivront», renchérit-il. En clair, la nouvelle colonisation s’opère à distance par la maîtrise des sciences et des technologies. «Ceux qui n’arrivent pas à entrer dans cette dynamique perdront leur souveraineté».

    ■ Arabiser le supérieur ou franciser les formations pré-baccalauréat…
    Faut-il arabiser le supérieur au lieu de franciser les formations pré-baccalauréat? Pour  Bousmina, trois arguments sont essentiels. «Arabiser le supérieur donnera un coup de massue à notre enseignement et enterrera à tout jamais les ambitions de développement de notre pays». Dans cette logique, la plus grande bibliothèque du monde, et qui est accessible à tous, s’appelle internet. Le contenu scientifique d’internet est en grande partie en anglais, suivi par d’autres langues y compris le français. Alors que le contenu scientifique en arabe sur internet constitue un bruit de fond. «Arabiser le supérieur, c’est couper les étudiants et les universitaires marocains de l’accès au savoir et aux innovations technologiques», note Bousmina. Car, «actuellement, le monde arabe ne génère plus de savoirs scientifiques». En revanche, la production scientifique et les innovations technologiques mondiales sont publiées majoritairement en anglais, dont certaines sont traduites en plusieurs langues y compris le français. «Le monde arabe ne traduit qu’un pourcentage infinitésimal de cette production scientifique mondiale…alors que des petits pays par le nombre comme le Portugal, la Grèce ou la Suède traduisent plus que l’ensemble des pays arabes réunis», rappelle Bousmina.

    ■ Corriger un dysfonctionnement sans plus attendre
    De l’avis de cet universitaire, «le contenu de la loi-cadre et les propositions du ministre Amzazi sont courageuses et en totale résonance avec le discours royal». Il entre aussi en ligne droite avec les recommandations de l’Académie Hassan II des sciences et techniques et aussi celles du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique. «En tant que citoyen marocain et membre de la communauté universitaire nationale, je loue cette initiative qui corrige un dysfonctionnement qui nous a coûté très cher», résume Bousmina. «Les Marocains ont perdu beaucoup de temps et ne peuvent plus attendre surtout à une époque caractérisée par une accélération sans précédent du développement des innovations technologiques». Pour aller vite, il faut passer tout de suite et de manière pragmatique à la généralisation de l’enseignement des matières scientifiques en français. «Ce, tout en préparant l’avenir où ces matières seraient enseignées graduellement et progressivement en anglais», souhaite Bousmina. «Ne pas le faire maintenant, c’est perdre encore une fois du temps, entraver notre développement et hypothéquer l’avenir de nos enfants et par ricochet celui de notre pays», conclut-il.

    Youness SAAD ALAMI

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    (1) Mostapha Bousmina est spécialiste en physico-chimie et en nanotechnologies. Cet éditeur en chef et éditeur associé de plusieurs revues scientifiques internationales est actuellement président de l’Université Euromed de Fès et Chancelier de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques. Il est aussi président du NASAC (un réseau qui regroupe les Académies des sciences de 28 pays africains) et membre de l’Académie mondiale des arts et des sciences (WAAS), de l’Académie africaine des sciences (AAS), et de l’Académie mondiale des sciences (TWAS). Bousmina fait partie des membres du comité exécutif de la Société Mondiale «Polymer Processing Society», du comité exécutif de l’IAP (Inter Academy Partnership), réseau mondial qui regroupe 143 académies de sciences des 5 continents.

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