Société

«Plaidoirie pour un Maroc laïque»(*), Abderrahim Berrada prend la parole

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5429 Le 10/01/2019 | Partager
L’ouvrage aborde sans complexe la laïcité comme système politique possible
Un concept de liberté de conscience et de séparation de la sphère religieuse et politique
Expliquer pour éviter tout amalgame et manipulation

C’est un livre qui en dérangera plus d’un, par sa franchise et son honnêteté intellectuelle, par lequel l’auteur, Abderrahim Berrada, voudra impulser un débat sur un concept qui fait tellement peur qu’est la laïcité.

Ce «brûlot», comme l’a déjà décrit à juste titre la journaliste et écrivaine Hind Taarji dans la préface, «Plaidoirie pour un Maroc laïque»(*), traite non seulement d’un sujet quasi-tabou au Maroc, qu’aucun auteur n’a osé aborder avec cette exhaustivité, mais, aussi et surtout, par l’analyse et les arguments que l’auteur déploie tout au long de ses 331 pages pour défendre le bien fondé d’un Maroc laïque, séparant la sphère politique de la sphère religieuse.

C’est ça la laïcité, nuance l’auteur: ce n’est pas la liberté des cultes (elle est déjà garantie par toutes les constitutions du Royaume), ce n’est pas l’Etat civil (que prônent certaines organisations politiques), ce n’est pas la tolérance.

Pour être exact et sans détour, insiste l’auteur, c’est de «la liberté de conscience», qu’il s’agit, la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté de n’être adepte d’aucune religion si l’on veut, et de vivre cette situation sans complexe, en public, sans être pointé de l’index.

Plus que cela, d’être protégé par l’Etat «neutre» qui devra garantir toutes les expressions de la société, qu’elles soient d’ordre culturel, politique ou religieux. Et sans cette laïcité, point de démocratie, tranche l’auteur dans toutes les premières pages du livre.

Tordre le cou à bon nombre d’idées reçues

Abderrahim Berrada tente de tordre le coup, dans sa plaidoirie, à bon nombre d’idées reçues : non, «La laïcité n’est pas le diktat de l’athéisme, elle n’est pas davantage la guerre déclarée à l’islam, elle n’est pas non plus la dépravation des mœurs, elle n’est pas une simple tolérance mais un droit fondamental…».

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L’ouvrage de Abderrahim Berrada traite non seulement d’un sujet quasi-tabou au Maroc, qu’aucun auteur n’a osé aborder avec cette exhaustivité, mais, aussi et surtout, par l’analyse et les arguments que l’auteur déploie tout au long de ses 331 pages pour défendre le bien fondé d’un Maroc laïque, séparant la sphère politique de la sphère religieuse

Avant de développer son récit, et pour bien se faire comprendre, l’auteur consacre toute la première partie du livre à expliquer, pour éviter tout amalgame, ce qu’est la laïcité. Un travail de vulgarisation et d’explication didactique qu’il estime nécessaire.

Pour couper l’herbe sous le pied, d’abord des religieux «totalitaires» qui exploitent l’ignorance des «braves musulmans» en la matière en leur brandissant le terme comme un épouvantail: la laïcité pour eux c’est l’athéisme, c’est contre l’islam, c’est l’anarchie. Or, la laïcité est le système politique le mieux élaboré dans l’histoire, plaide l’auteur, qui garantit le mieux, à tout un chacun, l’expression de ses convictions religieuses.

«Les braves musulmans sont victimes de cette odieuse manipulation idéologique; ils ne connaissent pas la laïcité; ils ignorent son contenu, ses règles, ses avantages…». Certains intellectuels et partis politiques ne sont pas moins épinglés par la plume acerbe de l’auteur.
Les premiers, des «imposteurs (…) qui ont tourné la veste», ou attendent leur tour pour profiter du système et de ses «prébendes». Ceux-là, accuse Berrada, profèrent «une duperie grossière»: les Marocains «ne revendiquent pas cette laïcité et ne savent même pas ce que c’est. Ils la confondent avec l’athéisme. C’est dangereux d’essayer de la leur faire apprendre…», clament-ils.

Or comme tout autre enseignement, rétorque l’auteur, «la laïcité s’apprend». Il suffirait d’un effort pédagogique pour que tout le monde comprenne le sens de ce mot. Ils comprendront que «dans les pays occidentaux, qui ont tous adopté ce régime, toutes les religions sont respectées, y compris, évidemment, l’islam.» Quant aux partis politiques, certains, s’insurge l’auteur, ont tout simplement abandonné dans leur littérature cet idéal laïc depuis le milieu des années 1970 (USFP, PPS…), et ne l’évoquent même plus dans leur congrès.

«Valeurs d’ouverture et de modération, de tolérance et de dialogue....»

Dans une seconde partie du livre, l’auteur aborde la problématique marocaine de la laïcité, au plan institutionnel, celui du statut personnel, des libertés fondamentales et du vivre-ensemble. Il ne s’agit pas pour lui de fonder un Etat «antireligieux», mais «un Etat laïque», non pas une «cité de Dieu mais la cité des humains». La constitution marocaine de 2011, analyse-t-il, n’y est pas réfractaire, bien au contraire puisque dès son préambule elle décrète la philosophie politique à suivre.

Tous les ingrédients y figurent pour fonder cet Etat laïc: la référence aux «valeurs d’ouverture et de modération, de tolérance et de dialogue pour la compréhension mutuelle entre toutes les cultures et civilisations du monde». Valeurs, conclut-il, «qui se trouvent au cœur de la laïcité».

La référence à la démocratie implique, analyse l’auteur, «le respect de toutes les libertés, donc de la liberté de conscience.» Correctement contextualisée dans l’édifice international des droits de l’homme, la constitution marocaine «peut parfaitement être amendée par l’introduction du régime laïc…» sans que cela mette en cause la pérennité de principe de l’islam pour la société marocaine.

«Ne pas reconnaître la laïcité dans ces conditions c’est, logiquement, affirmer que les principes constitutionnels…, ne sont autre que propagande politique mensongère destinée» à vendre une image à l’étranger.

L’auteur va plus loin dans son analyse et propose même un agencement institutionnel en symbiose avec cet Etat laïc qu’il prône: un monarque musulman qui règne mais qui ne gouverne pas, plutôt «défenseur des croyants» que «commandeur des croyants» ; des oulémas indépendants de l’Etat, plutôt «privés» que fonctionnaires de l’administration, émettant leurs «fatwas» d’une façon neutre…

Un code civil plutôt qu’un code du statut personnel répondant aux normes internationales auxquelles le Maroc a adhérées, où la chariâ n’a plus lieu d’être. Ce n’est ni plus ni moins que ce que réclament, se justifie l’auteur, les défenseurs invétérés des droits de l’homme dans son acception internationale.

De bout en bout du livre, l’analyse de l’auteur est cohérente, celle d’un homme épris de justice et d’humanité, connu pour  sa probité intellectuelle et sa franchise politique, déroulant un argumentaire qui pourrait paraître à certains excessif, mais qui reste néanmoins clair.

De préférence sans emportement langagier: l’avocat qu’il est, en fait des rouages de l’appareil judiciaire marocain et de ses susceptibilités, aurait dû ne pas céder à sa colère verbale légendaire, accusant quelques magistrats, même «dépourvus de toute conscience professionnelle», de «salauds, de minables».

Qu’on ne se leurre pas, Maître Berrada est conscient du défi à relever, que l’on soit d’accord, nuancé ou hostile avec son analyse: un régime démocratique nécessairement laïc ne s’improvise pas et ne se décrète pas, nuance l’auteur, mais «c’est un travail délicat et progressif», qui commence d’abord par un débat franc, appelle-t-il, sur la place publique.

                                                                            

Les minorités, les mères célibataires, les libertés individuelles...

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Abderrahim Berrada aux côtés de Monique, son épouse (Ph. privée)

Né en 1938 dans une famille de Fès ayant émigré à Casablanca, Abderrahim Berrada devient sensible à l’injustice dès qu’il est enfant, quand sa mère délaissée par son père, un commerçant pourtant richissime, allait demander à son mari de l’argent pour assurer sa subsistance et celle de ses enfants. C’est à partir de cette injustice infligée à sa mère que l’idée de devenir avocat prend place dans sa tête.

C’est à Paris qu’il a effectué ses études de droit public et de sciences politiques, ensuite de criminologie, avant de s’inscrire au barreau de Paris. Rentré à Casablanca en 1966, il est de tous les procès politiques qui ont jalonné le Maroc, dont celui des «frontistes» de 1977 où comparaissaient Abraham Serfaty et consorts. Cet engagement lui a coûté la saisie de son passeport par les services de l’ex-ministre de l’intérieur Driss Basri pendant plusieurs années.

Chroniqueur juridique au mensuel «Kalima» en 1987, sa plume défendait notamment les causes justes, celle des minorités, les libertés individuelles et la protection juridique des mères célibataires. Il a participé à nombre de publications et livres, dont «les hommes défendent l’égalité en héritage» (Marsam 2016). Il a été de tous les combats pour une réforme du code pénal et du code du statut personnel.

En 2013, Transparency Maroc lui a accordé un prix spécial en reconnaissance de son combat pour la transparence, la justice et l’Etat de droit.

Jaouad MDIDECH

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(*) Tarik éditions, décembre 2018, 331 pages, 120 DH

 

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