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    Reportage

    Imlil-Armed, sur les traces du crime 15 jours après

    Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5426 Le 07/01/2019 | Partager
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    Armed, le village le plus proche du lieu du crime à 1h30mn de marche (Ph. JM)

    Le village Armed est le plus proche du lieu du crime perpétré contre les deux Scandinaves, à 15 minutes de marche de Sidi Chemharouch. 15 jours après ce drame, la psychose n’a eu pas lieu. Une augmentation du nombre de touristes a même été constatée. Quatre postes de contrôle ont été aménagés entre Armed et le refuge du Toubkal. 

    Trois kilomètres, récemment goudronnés, séparent Imlil d’Armed, le dernier village avant d’entamer la route vers Sidi Chemharouch, à mi-chemin entre Imlil et le refuge du CAF (Club alpin français) au pied de Toubkal, le plus haut sommet du Haut-Atlas et d’Afrique du Nord (4.167 mètres).

    Une route étroite en zigzag, deux véhicules ne peuvent s’y croiser, il faut que l’un se mette sur le bas-côté pour céder la voie à l’autre, tout en faisant attention au ravin. Nous sommes le lundi 31 décembre, une fin d’année plutôt macabre pour cette région, qui commence à peine à se remettre de sa stupeur, deux semaines après l’abject attentat de la nuit noire du 16 au 17 décembre 2018, qui a coûté la vie aux deux touristes scandinaves, Louisa Vesterager Jespersen (24 ans) et Maren Ueland (28 ans).

    La vie continue en dépit de ce malheur, personne ne cède au désespoir: des touristes, par dizaines, sacs à dos, nous les voyons emprunter cette même route, comme si de rien n’était, en direction du sommet. Des autorités locales, gendarmerie, forces auxiliaires, sont à pied d’œuvre pour rassurer, prodiguer conseils et, aussi, contrôler ces touristes, surtout étrangers, qui s’apprêtent à quitter Armed sur la voie de Toubkal.

    Imlil, une commune rurale de 10.000 habitants, n’est pas en fait la plus proche du lieu du meurtre des deux Scandinaves, mais bien ce dernier, peuplé de 250 ménages, dont on peut distinguer de loin les chaumières bâties à flanc de colline.

    Les médias couvrant le triste événement n’en parlent pas, or il se trouve à une heure de marche du lieu du crime, et c’est là en réalité qu’une partie des mordus de l'ascension du Toubkal, et d’autres sommets et sites naturels du Haut Atlas, comme le M’goun, ou encore le lac Ifni (le plus grand lac de montagne du Maroc et l'un des plus hauts avec une altitude de 2.295 m), préfèrent passer une nuit, ou manger un tagine, avant de poursuivre leur chemin.

    Ce village menait une paisible existence avant ce drame, de l’avis de la population, des gendarmes que nous avons interrogés, et du caïd d’Asni: même un larcin, une rixe violente n’avaient pas d’existence dans ce village, et dans la région dans sa globalité, que dire d’un crime abject comme celui du 17 décembre! «Depuis 1949, jamais nous ne sommes intervenus pour des délits de ce genre, ou très peu. Nous n'intervenons que pour secourir des randonneurs ayant subi des chutes, ou lors des accidents de route», nous signale un gendarme.

    Armed a su améliorer ses revenus à la faveur de la manne du tourisme. Ceux de l’agriculture, cerisiers, pommiers et autres noyers, sans parler de l’élevage, subissent les aléas d’un climat ingrat, balloté entre sécheresse et inondations. Plusieurs ménages ont transformé leurs maisons en gîtes d’étape, et au lieu de continuer à entretenir leurs arbres fruitiers et leur bétail, les hommes se sont convertis au métier de guide touristique.

    Un connaisseur de cette localité, Mohammed Mahdi, professeur de sociologie rurale à l’Ecole nationale d’agriculture de Meknès, confirme: «J’ai connu cette région dans les années quatre-vingt et je peux me rendre compte du chemin parcouru par ces populations, de l’amélioration de leurs revenus, des conditions de vie, en termes d’habitat, d’électrification, d’eau potable à usage domestique.

    Toutes ces facilités agissent positivement sur la condition de la femme à qui incombait la corvée de l’eau et du ramassage du bois de chauffe. Dans cette «révolution», l’effet du tourisme a été déterminant. L’électricité nécessite des poteaux qui dénaturent le paysage».

    Le confort du logement réclame des matériaux qui modifient le paysage architectural. Le désenclavement appelle la route bitumée qui enlève à la montagne son pittoresque, etc. «Mais en l’absence de conseil, d’orientation et de soutien, les montagnards continueront seuls à bricoler leur propre développement», ajoute-t-il.

    Décliner son identité, sa CIN, son passeport...

    Jamais ce village n’a vu un poste de gendarmes installé à ses frontières, sur la route menant à Toubkal, c’est le cas depuis le double meurtre. C’est le premier de quatre postes de contrôle aménagés, où gendarmes et forces auxiliaire sont en sentinelle 24h/24, 7j/7.

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    Tout le monde est prié de décliner son identité, sa carte nationale ou son passeport, un préposé inscrit dans un registre le nom et les coordonnées de chacun. Nous étions le seul média ce jour-là, et nous subissons la même procédure, le caïd et le pacha présents sur place se sont prêtés au jeu de nos questions, mais pas avant d’avoir alerté leurs supérieurs, l’oreille scotchée à leur cellulaire pour obtenir l'accord. Nous avons demandé de prendre une photo de ce poste, refus catégorique.

    Outre celui d’Armed, trois autres postes ont été installés à Sidi Chemharouch, au refuge du CAF, et un autre entre les deux: les touristes sont donc tenus de pointer dans chacun d’eux. «Excusez le dérangement, ces postes servent surtout à assurer la sécurité des touristes, et suivre quelques consignes: interdiction d’emprunter cette route au-delà de 15h, et obligation faite à chacun d’être accompagné d’un guide qui connaît bien ces montagnes», indique le pacha de la région.

    Trois touristes de Russie, dont une femme, sont en marchandage avec un l’un de ces guides présents devant le poste. Ils trouvent la proposition des 300 DH excessive pour être accompagnés d’Armed à Toubkal, et se disent prêts à monter sans éclaireur comme c’est indiqué dans le routard. 

    L'un d’eux martèle en anglais: «Ce n’est pas de la sécurité cela, c’est du business…». Houssein, notre guide, a demandé 150 DH pour nous accompagner aller-retour entre Armed et Sidi Chemharouch, soit 3 h de marche. C’est en effet à 15 minutes de marche de ce marabout que se trouve le lieu où le double crime a été commis.

    Premier constat, 15 jours après ce drame, la psychose n’a pas eu lieu: sur notre chemin, nous croisons des dizaines de randonneurs, de toutes nationalités, certains flanqués de leurs bâtons de trekking. Nous croisons un groupe d’une vingtaine de touristes, parmi eux, sur les 3 km séparant Imlil d’Armed: des Polonais, Français, Italiens, Anglais…, certains accompagnés de leurs enfants marchent sous le soleil, l’air décontracté.

    «Il faut savoir tourner la page»

    «Vous n’êtes pas inquiétés?» «Pas le moins du monde», lâche un Français. «Nous connaissons la culture et la mentalité des gens de cette région. Ils sont incapables de faire du mal à quiconque. Ce qui s’est passé ne va pas empêcher les fans du Haut Atlas de continuer à venir. Il faut savoir tourner la page. Regardez ce beau temps en plein hiver, et ce sommet enneigé devant nous, on ne trouve cela nulle part ailleurs», tranche-t-il en guise de conclusion.

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    Au pied du mur d'une boutique, les deux Scandinaves ont planté leur tente le soir du crime. Sur le lieu, les hommages affluent (Ph. Jarfi)

    Le groupe n’a pas hésité un instant au jeu des flashs de notre appareil. Et c’est le cas tout au long de notre voyage, depuis Asni (à 40 km de Marrakech), où se trouvent le caïdat et la commune rurale qui commandent toute cette région, jusqu’à Toubkal.

    «La faculté de résilience est si forte», analyse un gendarme en faction devant le premier poste de contrôle. Il ouvre un registre posé sur une table pour nous montrer le nombre de touristes ayant pris ce chemin depuis le premier jour après le crime jusqu’au 31 décembre. Le dernier jour de l’année: 86 touristes ont transité par ce poste, il était encore 13h. 186 le 30 du mois, 160 le 29.

    Le lendemain du crime, 89 ont pris ce chemin en direction du Toubkal. Une comparaison entre avant et après le meurtre? «Nous n'avons pas les statistiques d’avant puisque ce registre n’existait pas. Mais je peux vous assurer que le nombre a doublé, c’est difficile à croire, mais c’est comme ça», lance le pacha. Houssein Aït Tadrart, le guide qui nous accompagne, dit la même chose.

    «Nous étions ballotés entre les gendarmes qui nous demandaient de les accompagner dans leur enquête sur le terrain et les touristes qui voulaient monter au Toubkal, l’affluence n’a pas baissé d’un cran, et Dieu sait que je fais ce métier depuis une quinzaine d’années», signale-t-il. Nous emboîtons le pas à notre guide, sur un sentier rocailleux jusqu’au lieu du crime.

    Une espèce de plateforme balisée entre la montagne et la vallée Tizi M’zik, où Ahmed, un jeune habitant d’Armed âgé de 28 ans, tient une boutique de rafraîchissements (limonades, jus d’orange, eau minérale…) sur le sentier-même traversé quotidiennement par les randonneurs.

    Ces derniers y font halte, façon d’étancher leur soif et reprendre leur souffle. Nous y trouvons d’ailleurs un groupe d’Anglais avec leur guide. Ce dernier insiste: «Surtout n’évoquez pas avec eux l’incident criminel. Ce n’est plus un sujet de conversation. Eux non plus n’en parlent pas… Prendre des photos, oui, s’ils acceptent».

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    Depuis le drame, les touristes doivent être accompagnés d'un guide lors de leurs excurssions et randonnées (Ph. JM)

    Juste derrière le mur de la boutique, sous une fenêtre, les deux jeunes Scandinaves avaient imprudemment planté leur canadienne, le jour J, le dimanche du 16 décembre au coucher du soleil. «Là exactement où elles avaient dormi sous la même tente trois jours auparavant», nous signale un autre guide de montagne.

    Le boutiquier avait fermé comme à son habitude son échoppe à 16 heures ce jour-là pour regagner sa famille à Armed. Il nous raconte sa version: «Le lendemain, vers 9 heures, alors que je regagnais mon magasin, deux touristes français descendant du gîte ayant traversé ma boutique me racontent leur macabre découverte. Ahuri, j’alerte illico par téléphone un gendarme que je connais».

    Notre guide Houssein complète: «Les deux criminels, eux, avaient planté leur tente à 200 m de celle des victimes, ils sont venus commettre leur crime dans cette région, mais pas spécialement sur ces deux Scandinaves. Il n’y avait pas de cible au départ. Ayant abordé ces dernières un jour avant, à Sidi Chemharouch, ils les attendaient au détour, le soir du crime». Un autre guide reprend: «Les deux criminels ont perdu leur route en regagnant leur tente, ils sont partis sans récupérer leurs affaires, dont une carte nationale…».

    Difficile de croire tout cela, seule l’enquête en cours, menée actuellement par le juge d’instruction à Rabat, serait capable d’éclairer nos lanternes sur les détails de ce crapuleux crime. Déjà, les autorités chargées de l’enquête signalent que les deux accusés n’ont laissé aucune CNI sur place.

    Nous découvrons lors de ce voyage une triste coïncidence, que nous a racontée le propriétaire d’un gîte à Ouirgane (à 35 km du lieu du drame): la Norvégienne Maren Ueland était une amie intime de Salomé, une de ses clientes françaises, qui fréquentait son établissement, elle avait été tuée dans l’attentat d’Argana, le 28 avril 2011.

    «Nathalie et Fabienne, la mère et la tante de la victime, continuent malgré tout de venir chez moi. Je les accueillerai encore le printemps prochain», indique-t-il. La capacité de résilience n’a pas de limites.

    Le Toubkal continue d’accueillir ses fans

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    Même son de cloche chez Lahcen Aït El Moudden, le propriétaire de «Roches Armed», un gîte d’étape fondé aux années 1990 : le Toubkal continue d’accueillir ses fans. Grand d’une quarantaine de lits, son gîte offre ses services toute l’année, même en cette période : hébergement, restauration, bivouac, excursions, trekking. Le moral de Lahcen est au zénith, le crime des deux Scandinaves, selon lui, n’a pas arrêté l’affluence, il l’a même augmentée. «Le lendemain du triste événement, des dizaines de mes clients m’ont téléphoné ou envoyé des mails et des massages sur Whatsapp pour demander des nouvelles d’ici, avec des mots touchants de solidarité. Certains ont pris le premier vol pour être sur place, c’était leur manière de signifier leur amour pour cette région et pour sa population, pour nous dire qu’ils n’ont pas peur. Qu’ils refusent l’innommable: un attentat ici, en plein parc national de Toubkal, chez les chleuhs du Haouz…! Et nous le leur rendons assez bien: l’accueil qu’ils ont reçu ici est à la mesure de leur amour pour cette région. Il faut voir les parents des victimes. Je les ai vus pleurer doublement, leurs enfants lâchement assassinés, et pour l’élan de solidarité de la population à leur égard, ici».

    Jaouad MDIDECH

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