×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Reportage

    La lente agonie du géoparc M’Goun

    Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5418 Le 24/12/2018 | Partager
    geoparc_mgoun_018.jpg

    A Azilal, une représentation miniature du dinosaure, alors que celui découvert dans la région est haut de 20 m et pèse 50 tonnes (Ph. JM)

    Labellisé patrimoine mondial de l’Unesco en 2014, le géoparc M’Goun, 5.730 km2, souffre de nombreux couacs qui sapent l’essence même de ce site. Une grotte vandalisée, des constructions en béton juste en face des cascades d’Ouzoud, une méconnaissance inquiétante des jeunes du patrimoine géologique et paléontologique.

    LES amoureux de la nature, du géo-tourisme, et les spéléologues tirent la sonnette d’alarme: le géoparc M’Goun, labellisé depuis 2014 «Global Géoparc» par l’Unesco, est soumis à rude épreuve. Couvrant 22 géosites à préserver, ce patrimoine naturel et géologique, riche en géotopes, flore, faune et autres sites d’une valeur écologique, archéologique, historique et culturelle certaine, subit une offense infligée surtout par les humains.

    L’esprit même d’un géoparc mondial, tel que défini par l’Unesco, est bafoué: un espace géographique unifié, où les sites et paysages de portée géologique internationale devraient être gérés selon un concept global de protection, d’éducation et de développement durable.

    Lors d’une visite récente de terrain effectuée par une douzaine d’associations de spéléologie -encadrées par la Fédération marocaine de spéléologie (FMS)-, l’on a constaté quelques dégâts qui altèrent l’essence même d’un géoparc, censé préserver sa nature, donner un coup de fouet au tourisme, en particulier le géo-tourisme et impulser un développement durable de la région.

    Premier dégât constaté, la défiguration par des malfaiteurs d’une grotte fraîchement découverte par la jeune association de spéléologie Béni Ayat (de la commune rurale éponyme, relevant de la province d’Azilal). Dénommée par les spéléologues «la Perle des Béni Ayat», cette grotte, «un petit bijou niché dans du lias carbonaté datant du jurassique inférieur», indique Mamoun Lamrani Marrakchi, président de la FMS, a été vandalisée par des charlatans à la recherche d’un trésor imaginaire.

    cascades_douzoud_018.jpg

    Les cascades d’Ouzoud, 110 mètres de haut, en plein géoparc M’Goun, en face, un chantier pharaonique est en train d’être réalisé (Ph. JM)

    Ces derniers «ont creusé le long de la cavité, déformant ainsi son apparence en brisant les spéléothèmes qui embellissent ses parois», se désole Lamrani. Pour préserver ce géotope de futures intrusions malsaines, les spéléologues proposent un plan d’aménagement touristique de la cavité, «seul moyen de sa protection qui permet également de participer au développement durable de la commune Béni Ayat et des communes avoisinantes», ajoute Lamrani. 

    Le géoparc M’Goun fourmille, en effet, de cavités de ce genre. La FMS connaît assez bien ce site, alors qu’il n’était encore qu’un projet, pour avoir répertorié et localisé sur carte, en 2007-2008, 154 grottes et gouffres dans les provinces de Béni Mellal et Azilal à la demande des responsables du projet M’Goun de l’époque. 

    La deuxième trahison de l’esprit du géoparc M’Goun constatée par la caravane des spéléologues dans la région, elle a lieu sur le site des cascades d’Ouzoud, répertorié par l’Unesco comme étant un lieu à dénaturer.

    Or, voilà des cascades d’eau d’environ 110 mètres de haut, sur trois paliers, sur l’oued Ouzoud (à 1.060 m d’altitude), -la 4e plus haute chute d’eau d’Afrique-, en face desquelles un chantier jugé «pharaonique» est en train d’être réalisé.

    Un hôtel 5 étoiles, construit en béton couvert de couleurs locales, «ne respectant ni n’épousant son environnement, qui signe l’arrivée de l’industrie touristique dans le géoparc», s’inquiète la FMS dans son rapport dressé après la fin de cette caravane.

    Entorse à l’esprit écologique

    Cette industrie, souligne le rapport, n’a pas sa place dans un espace censé être protégé. C’est tout le contraire de l’esprit écologique du parc. Elle est au sens opposé du développement durable, d’écotourisme et du développement tout court de la région.

    Par essence, cette machine sera grande consommatrice d’eau et, par ricochet, grosse productrice de déchets: eaux usées et polluées par les produits cosmétiques utilisés, chlore des piscines, insecticides…, «qui s’infiltreront jusqu’à la nappe phréatique et jusqu’aux châteaux d’eau nourriciers de toute la population autochtone», s’alarme la FMS.

    Deux autres désagréments causés par cet établissement causeraient des conséquences néfastes sur la population locale: d’abord il n’emploiera qu’une main-d’œuvre étrangère à la région, ou parfois, localement, des petits emplois de ménage et d’entretien très mal rémunérés. Cet établissement nuira ensuite à bon nombre d’auberges et de maisons d’hôtes locales en leur subtilisant et leur clientèle et leur personnel.

    Le petit commerce court aussi un danger: «les aubergistes et les maisons d’hôtes traditionnels ont l’habitude de se ravitailler chez les petits paysans, bouchers et autres commerces locaux. Alors que la grande machine va se ravitailler auprès des grands marchands grossistes en dehors de toute la circonscription administrative de la province d’Azilal», alerte la FMS.

    la_grotte_beni_ayat_018.jpg

    La grotte Béni Ayat, un petit bijou niché dans du lias carbonaté datant du jurassique inférieur (Ph. JM)

    Aujourd’hui, les spécialistes s’inquiètent: où est l’esprit géoparc? Où est le développement durable, l’écotourisme et le tourisme durable quand on a permis un tel projet au cœur d’un site protégé? s’interrogent-ils. Autre entorse à l’esprit du géoparc, constate la caravane, a trait, cette fois-ci, au mépris d’un patrimoine géologique et paléontologique, partie intégrante du site: le dinosaure.

    Ni les autorités locales ni la population de la région n’auraient conscience de la juste valeur de cet héritage, ce géant animal ayant vécu sur cette terre marocaine il y a plus de 150 millions d’années.

    Or, il est scientifiquement attesté que l’un des plus grands dinosaures connus au monde a été découvert à Taghbalout (Iouridène, Demnate). Il est nommé Breviparopus taghbaloutensis.  C’est un sauropode géant qui a laissé les traces de ses pas le long d’une piste de 90 m, avec des empreintes de pas atteignant des dimensions record: 1,15 m. La reconstitution de ce géant animal (proche de Brachiosaurus) le porte à une hauteur de 20 mètres, une longueur de 30 m, et un poids de 50 tonnes.

    Age: jurassique supérieur, 150 à 140 millions d’années. Paradoxe, une fois à Azilal, la capitale du géoparc, le visiteur jaloux de ce patrimoine est fortement déçu: au lieu d’une représentation de cet animal à la mesure de sa grandeur, physique et paléontologique, il se trouve face à une miniature représentation de celui-ci, qui orne, lamentablement le trottoir de la principale avenue de la ville.

    Pis encore, la caravane des spéléologues, une fois sur place, constate avec tristesse que les jeunes de la ville «méconnaissent lamentablement la richesse de cet héritage, n’y sont pas sensibilisés et ne pourront donc pas faire la promotion de leur région», s’inquiète Mamoun Lamrani.

    Vulgarisation du site de M’Goun

    L’association marocaine de spéléologie, la première ONG maroco-marocaine de ce genre dans le pays, relevée aujourd’hui par la Fédération marocaine de spéléologie, organise chaque année une rencontre stage qui rassemble tous les spéléologues marocains afin de les constituer en réseau et de leur faire connaître les plus importants karsts du Maroc. Après les rencontres stages de Ben Slimane, Taza, Béni Mellal, Khénifra, Chefchaouen et Bab Boudir, la septième rencontre a eu lieu en septembre 2018 dans la province d’Azilal sous le thème: promotion et vulgarisation du géoparc M’Goun et le rôle du spéléologue marocain dans la valorisation et la protection du patrimoine karstique et endokarstique.

    Les 22 géosites à préserver

    1. Cuvette synclinale d’Aït Attab
    (par Oulad Ayyad)
    2. Cuvette synclinale d’Aït Attab
    (par Afourer)
    3. Lac de Bine El Ouidane
    4. Formation «Marnes chocolat» d’Azilal
    5. Cascades d’Ouzoud
    6. Pont natural d’Imin Ifri
    7. 8. 9. 10. Empreintes de pas de dinosaures, Iouaridène
    11. Empreintes de pas de dinosaures,
    Aït Blal
    12. Gravures rupestres,Tizi-n-Tighist
    13. Paysage géologique à Bougal
    (Taghia) près d’Abachkou
    14. Paléo-barrage de Tizi-n-Tighza, entrée de la vallée des Aït Bou Guemmez
    15. Empreintes de pas de dinosaures,
    Ibaqualliwn
    16. Lamellibranches de Tizi’n Tirghist, Jbel Azourki
    17. Panorama géologique de Zaouiat Ahansal
    18. Zaouiat Ahansal
    19. Ride de Talmest
    20. Falaise des Aït Abdi
    21. Cathédrale Mastfrane
    22. Greniers de falaise d’Aoujgal

                                                                                      

    Développement durable

    geoparc_mgoun_2_018.jpg

    Le 17 novembre 2015, les 195 Etats membres de l’Unesco ratifient la création d’un nouveau label, les géoparcs mondiaux Unesco, pendant la 38e Conférence générale de l’organisation. L’adoption de ce label montre l’importance accordée par les gouvernements à la gestion holistique de sites et de paysages géologiques exceptionnels.

    Le Maroc devient ainsi le premier pays arabe et africain à intégrer le Réseau mondial des géoparcs, qui compte actuellement 140 territoires répartis dans 38 pays. Il a pu obtenir ce label en répondant à deux critères: un territoire qui recèle un patrimoine naturel, géologique, culturel et architectural riche et varié, et une stratégie de développement socioéconomique, s’appuyant notamment sur le géotourisme et le tourisme durable.

    Néanmoins, n’a été labélisée par l’Unesco que moins de la moitié de la superficie proposée du parc, soit 5.730 km2, pour une étendue de 12.791 km2 (comprenant les deux provinces de Béni Mellal et Azilal).

    Faute de budget, cette décision a été acceptée. Cette superficie ne comprend que la partie du Haut Atlas dominée par le mont M’Goun et qui comprend 15 communes: Azilal, Demnate, Tilouguite, Zaouiat Ahensal, Tabant, Aït M’Hamed, Aït Taguella, Agoudi N’Lkheir, Aït Abbas, Aït Boulli, Aït Blal, Sidi Boulkhelf, Tifni, Anergui et Boutferda.

    Jaouad MDIDECH

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc