Société

Quand le monde arabe invente sa propre liberté sexuelle

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5406 Le 06/12/2018 | Partager
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A travers un essai de 290 pages, Chakib Guessous égrène les différentes unions hors mariage régulier qui ont vu le jour un peu partout dans le monde arabe. Il montre comment les concepts traditionnels s’imposent comme de nouvelles formes de conjugalité

Comment les jeunes et les moins jeunes, avec la montée du salafisme dans le monde arabe, se débrouillent-ils pour justifier des relations sexuelles hors mariage traditionnel? Telle est la question à laquelle s’attaque le sociologue Chakib Guessous dans un essai appelé «Mariage et concubinage dans les pays arabes*».

LE mariage traditionnel, on le connaît, les trois religions monothéistes l’ont imposé aux croyants pour éviter les «turpitudes» et, surtout, pour perpétuer le genre humain et la domination du sexe masculin. Mais, actuellement, ce mariage régulier traditionnel bat de l’aile partout dans le monde, le Maroc et les pays arabes en général n’en font pas exception.

Divorces de plus en plus fréquents, réduction de la fécondité, recul de l’âge du mariage, célibat définitif…, tout cela a induit une perte de confiance en l’institution du mariage classique et un engouement pour l’union libre ou le concubinage.

En Europe, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et, surtout, à partir des années 1960-70, une révolution sexuelle y est enclenchée, les couples boudent le mariage classique, coûteux et trop formel, pour s’acheminer vers des unions plus souples, où l’amour et la passion n’en demeurent pas moins forts.

Triple interdiction: Religion, droit et société

A l’aube de ce millénaire, nombre de pays arabes vivent la même situation que l’Europe cinquante ans plus tôt: accès des filles à l’école, des femmes au monde du travail, recul de l’âge du premier mariage, réduction de la fécondité…

Mais la comparaison s’arrête là: les pays européens ont vécu cette transition démographique et sexuelle en harmonie avec les libertés individuelles et le droit positif qui s’adaptait aux exigences de la société moderne. L’union libre et l’adultère n’y sont plus criminalisés. Plus que cela, le concubinage devient une institution normale, socialement et moralement acceptée, voire protégée par la loi, et les enfants qui   en sont issus bénéficient des mêmes droits et avantages que dans le mariage classique.

Telle n’est pas la situation des pays arabes en ce 21e siècle. Le besoin sexuel des jeunes y est pressant, impérieux. Ceux-ci, à défaut du mariage ou de son retard, se heurtent pour le satisfaire à une triple interdiction: celle de la religion, du droit positif et de la société.

Que faire? Comment les jeunes et les moins jeunes, avec l’islamisation des sociétés arabes et la montée du salafisme, se débrouillent-ils pour encadrer des relations sexuelles hors mariage, tout en respectant le dictat religieux? Une relation conjugale «halal», quelques sociologues (Abdessamad Dyalmy et Sanaa El Aji…) ont abordé cette problématique dans leurs travaux. Aujourd’hui, Chakib Guessous, dans un essai de 290 pages, nous égrène les différentes unions hors mariage régulier qui ont vu le jour un peu partout dans le monde arabe.

Engouement pour les mariages temporaires

Certaines formes de ces unions existaient déjà avant même cette poussée islamiste. C’est le cas du mariage coutumier, -orfi- (chez les sunnites), du zawaj al moutaâ -temporaire- (chez les chiites), tous les deux conformes aux préceptes strictement religieux de l’islam (lecture de la fatiha et présence des témoins), unions qui se contractaient au-delà du formalisme juridique imposé par le droit positif actuel.

Dans les milieux estudiantins, encouragés en cela par les théologiens, et pour éviter le zina (fornication), des jeunes ont exploité cette brèche religieuse pour contracter ce mariage coutumier «rénové», sans l’intention de fonder une famille.

Un troisième type de conjugalité mis en exergue par l’auteur, qui a lieu notamment dans les pays du Golfe, est appelé nikah al-misyar. Il s’agit d’un montage juridique, «qui permet à deux personnes de s’unir dans le cadre d’un mariage musulman régulier, mais où la femme renonce à certains droits» de l’union maritale musulmane: la cohabitation permanente des époux, le partage équitable des nuitées en cas de polygamie et l’entretien financier du foyer et de l’épouse, la nafaqa.

Au Maghreb comme dans les autres pays arabes, c’est l’engouement pour les mariages temporaires. Ces unions arrangées n’excluent cependant pas l’amour et la passion. «La satisfaction du besoin amoureux et sexuel avec la personne aimée prime sur tout et devient absolue, impérieuse. (…) En réalité, ces formes de conjugalité sont un sésame de liberté sexuelle», conclut Guessous.

Jaouad MDIDECH

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*Editions La Croisée des Chemins, novembre 2018, 290 pages, 90DH.

 

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