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Exclusif/Les leçons à tirer de la crise: Elles ne concernent pas que le système financier

Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5355 Le 21/09/2018 | Partager
La décennie écoulée a révélé nombre d’insuffisances structurelles
L’endettement atteint des niveaux sans précédent
Des craintes sur l’emploi avec l’escalade des restrictions commerciales
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Laurence Boone, Chef économiste de l’OCDE: «En une décennie, certaines leçons de la crise ont bien été retenues, mais il reste cependant beaucoup à faire...» (Ph. OCDE)

- L’Economiste: Comment jugez-vous l'impact des tensions commerciales avec les Etats-Unis?

- Laurence Boone: L’effet économique général des restrictions commerciales mises en place jusqu’à présent est relativement modeste, mais dans les secteurs directement concernés, nous avons déjà observé des réactions marquées des flux commerciaux et des prix. Par exemple, suite à l’imposition de droits de douane sur les machines à laver aux États-Unis, les prix payés par les consommateurs pour ces biens y ont grimpé de 20% entre mars et juillet. Les importations d’acier américaines en provenance de Chine, tout comme les exportations automobiles américaines vers la Chine, ont fortement chuté ces derniers mois. La mise en place plus large de droits de douane pourrait avoir des effets très dommageables sur les modèles de production. Ce qui affecterait non seulement les échanges mais aussi l’activité et le pouvoir d’achat dans les économies imposant ces restrictions. À long terme, l’intégration commerciale développe la capacité des économies à innover, à gagner en productivité et à croître durablement. Si l’escalade des restrictions commerciales se poursuit, c’est donc la création d’emplois qui peut être en péril.

- 10 ans après, les institutions financières ont-elles remédié aux erreurs à l'origine de la crise? Le système est-il plus sûr et sommes-nous aujourd’hui à l’abri?
- En une décennie, certaines leçons de la crise ont bien été retenues, mais il reste cependant beaucoup à faire. Le système bancaire est maintenant mieux armé pour faire face à des revers éventuels. Grâce aux réformes entreprises par la communauté internationale et les institutions nationales, les banques sont mieux régulées et mieux capitalisées qu’il y a dix ans, et les mesures macro-prudentielles contribuent à davantage de stabilité.
Néanmoins, d’autres sources de risques financiers ont émergé, ou réapparu. Au niveau global, l’endettement atteint aujourd’hui des niveaux sans précédent. C’est en partie le fait de l’accroissement massif de la dette publique dans de nombreux pays, mais aussi de la dette des entreprises non financières. De plus, les prix des actions et les prix immobiliers sont revenus à des niveaux très élevés dans certains pays, ce qui demande une vigilance accrue. Enfin, les risques se sont en partie déplacés du secteur bancaire vers des institutions non bancaires («shadow banking»), moins régulées, et dont la capacité à résister à des chocs reste largement inconnue.
De manière plus générale, les leçons à tirer de la crise ne concernent pas que le système financier. La décennie écoulée a révélé nombre d’insuffisances structurelles, allant du ralentissement de la productivité à l’inadéquation des systèmes éducatifs aux besoins du marché du travail dans certains pays. Les inégalités de revenu se sont accrues et l’égalité des chances reste loin d’être une réalité pour certains. C’est aussi à cela qu’il faut remédier pour ne pas reproduire les erreurs du passé.

- Le défi était de repenser notre vision de la macroéconomie, avons-nous réussi à le faire?
- La crise a été une leçon d’humilité pour les économistes. À l’OCDE, nous avons beaucoup fait évoluer notre manière d’analyser l’économie et de fonder nos recommandations au cours de ces dix années. D’une part, la crise nous a appris douloureusement l’importance de suivre de près ce qui se passe dans la sphère financière – et qu’une débâcle du système financier peut avoir des effets réels profonds et prolongés. Nous avons en conséquence développé un ensemble d’outils d’analyse pour identifier en amont les vulnérabilités qui peuvent conduire à de sévères récessions, ainsi que les politiques publiques les mieux à même d’en minimiser le risque. D’autre part, notre approche de l’économie a également évolué pour prendre entièrement en compte, au-delà de la croissance du PIB, les effets de distribution, les conséquences des choix de politiques publiques pour les inégalités, et les différentes dimensions du bien-être des populations. En un mot, placer pleinement l’humain au centre de l’élaboration des politiques publiques.

Bio

Laurence Boone est Chef économiste de l’OCDE et représente l’Organisation aux réunions préparatoires sur le volet financier du G20. Avant de rejoindre l’OCDE, elle était Chef économiste du Groupe Axa. Elle était membre du conseil d’administration de Kering et continue de siéger au Comité stratégique de l’Agence France Trésor. Elle est membre du Cercle des Économistes et de la SDA Bocconi.
Précédemment, elle a exercé plusieurs fonctions: Conseillère spéciale auprès du Président de la République française; Chef économiste et DG à Bank of America Merrill Lynch; DG et Chef économiste de Barclays Capital; économiste à l’OCDE; économiste au CEPII en France et analyste quantitative chez Merrill Lynch Asset Management.

Propos recueillis par Fatim-Zahra TOHRY

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