Tribune

Commerce international: Entre incertitude et risque de guerre

Par Ahmed AZIRAR | Edition N°:5348 Le 12/09/2018 | Partager

Ahmed Azirar est docteur d’Etat ès sciences économiques, expert en commerce international et intelligence économique (Ph. L’Economiste)  

Depuis la Seconde Guerre mondiale, le volume du commerce mondial des marchandises a crû d’environ 1,5 fois plus rapidement que le PIB mondial. Dans les années 1990, sa croissance a même été plus de deux fois plus rapide. Les produits manufacturés ont pris leur envol.

Le monde en développement a vu sa participation croître, mais, au lendemain de la crise financière mondiale de 2008, le ratio de la croissance du commerce à celle du PIB est tombé à environ 1,1. En 2016, pour la première fois depuis 2001, ce ratio est passé en dessous de 1, tombant à 0,6. La remontée relative enregistrée en 2017, semblait se poursuivre début 2018. Mais pas pour longtemps, car l’annonce d’une guerre commerciale a vite fait de projeter de sérieuses incertitudes sur l’avenir.

Cette évolution rappelle que le commerce international a toujours été au centre de la chose politique. Et le libre-échange, un vœu pieux. Aujourd’hui plus que par le passé. La période d’entre les deux élections américaines, celle de 1992 et celle de 2016, a levé une partie du voile mystificateur.

Lors de la campagne pour les présidentielles américaines 1992, qui s’est déroulée en plein essor mondialiste, et qui a amené Clinton aux commandes, Ross Perot, milliardaire conservateur populiste et candidat malheureux, avait pourtant fait feu de tout bois, autour de la dénonciation de l’Alena  et de la dette publique. Il n’a pas été entendu, mais avait réussi, tout de même, à attirer l’attention sur le fait percutant que «le problème des Etats-Unis n’est pas tant la faiblesse des coûts de main-d’œuvre en Chine, que le risque de rattrapage technologique par les ingénieurs et les chercheurs chinois». 

Cette alerte, Paul Samuelson l’a modélisée dans une de ses ultimes contributions à la théorie du commerce international. Interpellé par l’apologie excessive faite à la globalisation par les économistes «mainstream», il a élaboré un scénario en deux actes qui démontre la défaite commerciale inévitable des Etats-Unis face à une Chine devenant technologiquement performante.

Samuelson ne s’était pas laissé berner par la mondialisation galopante, sa structure productive organisée en chaînes de valeur mondiales et par les adeptes nombreux, chercheurs et institutionnels, de la globalisation (OMC créée en 1995). Il fallait attendre les élections de 2016 pour assister au succès des idées de Perrot, vigoureusement reprises et gonflées par Trump. Se posent alors quelques questions:

D'abord, pourquoi ce qui a fait échouer l’un a-t-il fait élire le second?  Deux évolutions majeures ont eu lieu entre-temps. Un, la Chine a émergé comme on s’y attendait, et ne se contente plus de copier les technologies pour en créer de plus en plus. Deux, le paradigme du libre-échange a été «paradoxalement exalté et mis en difficulté par la mondialisation», ce que la crise mondiale de 2008 a mis en exergue.

Pour gagner, Trump a non seulement politisé à outrance le commerce international, mais il a en plus agité le spectre de multiples peurs. Selon lui, la Chine défie avec succès les USA d’abord économiquement, en utilisant des moyens peu loyaux; elle les défie ensuite géo-stratégiquement; et met, enfin, la sécurité nationale des USA en danger.
Fort de l’antécédent Perrot, Trump a fait des promesses populistes fortes et s’est mis à les appliquer pour que «America (soit) great again». Bien plus, le péché originel d'intelligence avec les Russes, qui lui colle à la peau, suspend une épée de Damoclès sur sa tête, et le pousse à toujours plus de surenchères et plus de provocations. Pendant ce temps, la Chine ex-communiste se présente aux yeux du monde comme le défenseur du libre-échange, poursuit sa montée en gamme et trace sa route de la soie à rebours.
Ensuite le commerce international et l'économie mondiale sont-ils en danger, du fait que Trump menace de quitter l'OMC?

On serait tenté de répondre par l’affirmative. Car le président US a déjà quitté entre autres l'Unesco, l'accord de Paris sur l'environnement, l'accord nucléaire avec l'Iran... Il semble convaincu qu’il a tout à perdre intérieurement s'il lâche prise! A l’inverse, les USA ont déjà menacé avant lui de quitter l'ONU sans suite.

De plus, les liens entre les USA et la Chine sont trop forts, y compris financièrement, pour pouvoir les dénouer rapidement. Sans oublier que la pression anti-Chine/mondialisation date bien avant Trump. Elle remonte à Bush et s'est poursuivie avec Obama.
L’OMC, accord multilatéral, devrait selon toute vraisemblance continuer d’exister, avec difficulté certes, si les USA viennent à claquer la porte.  La vraie question reste celle des pays les moins avancés. Au moment où les USA exigent un traitement spécifique et veulent que l'OMC revienne sous leur coupe exclusive, le traitement spécifique promis aux PMA  attend de longue date! Le Doha Round en souffrance depuis 2001, personne n'en parle plus.

La Chine a encore compris: elle s'engage dans la brèche et exécute son Africa Round à coup de soixantaines de milliards de dollars sans condition aucune (à comparer avec les 3 MM promis par Macron pour son nouvel engagement Afrique, dont à peine 1,5MM d'argent frais!).
Enfin, quelles perspectives alors?

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«Trump revendique de longue date une stratégie de fermeté sur le commerce international. Son élection lui a permis de passer à l’acte retirant coup sur coup son pays de plusieurs accords» (Ph. AFP)

La crise multiforme de 2008 laisse une empreinte forte sur les relations internationales. Aux divers niveaux économique, militaire, énergétique, écologique et humain. Le commerce international devrait en principe rapprocher les gaps entre les nations. A condition qu’il soit équitable. Et pour ce faire, les instances internationales de régulation ont un rôle urgent à jouer.

L’OMC, en ce qui la concerne, nécessite des réformes urgentes. Son système de règlement des différends, son manque de différenciation entre pays face aux exigences multilatérales et le statut spécifique des petites économies qui attend d’être appliqué.  L’Union européenne, première puissance commerciale mondiale, devrait jouer un rôle efficace de médiation. Faible acteur politico-militaire, l'UE a tout à perdre, si le système commercial mondial venait à péricliter.

En accélérant sa propre cadence d’ouverture pour contrecarrer le blocage du TTIP  par Trump, en signant avec le Canada, le Japon, la Chine, elle ne résout que partiellement le problème. Elle est appelée à une mission plus difficile: la médiation entre la Chine et les USA. A-t-elle les dirigeants capables pour réussir, est une autre question. Il reste entendu que le toilettage du système mondial, commence par le retour des pays à de bonnes pratiques internes en résolvant leurs propres problèmes de compétitivité.

Et arrêter de rejeter leurs difficultés sur le reste du monde! A moins que tout cela ne soit que de la pure diversion et que les USA préparent le lancement imminent d'une nouvelle génération de technologies qui les remettraient en scelle. Ceci étant, le «capitalisme sans capital» (GAFA ) continue de prospérer!

La Russie se refait une santé, malgré les sanctions de Trump et consolide ses relations avec la Chine (encore elle!). Quant aux pays du Mena, ils restent embourbés dans leur malédiction du pétrole, que leur manque de démocratie accentue et fait perdurer.

 

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