Tribune

Silver économie: Posons les fondements

Par Marouane HATIM | Edition N°:5347 Le 10/09/2018 | Partager

Marouane Hatim est un économiste chercheur avec plusieurs casquettes. Docteur en sciences économiques de l’Université de Perpignan via Domitia, il détient également un master en Gestion de patrimoine de l’Université d’Aix-Marseille. Il exerce depuis 17 ans en banque privée, conseil patrimonial et investissement financier. Il est également enseignant formateur. Marouane Hatim est auteur de plusieurs recherches dans le domaine financier et vient de publier un livre sur la gestion de patrimoine et le comportement de l’épargne privée au Maroc (Ph. MH)

Le Maroc bénéficie d’une aubaine démographique, sa population étant majoritairement constituée de jeunes. Nombreux sont les débats politiques, études économiques et programmes ayant été consacrés à ce phénomène depuis les années 80 du siècle dernier. Aujourd’hui, l’environnement socioéconomique et démographique change de façon considérable et interpelle sur son impact économique et financier.

En effet, la «silvergénération» (les personnes de plus de 60 ans) progresse rapidement au Maroc (3,3% par an en moyenne entre 2014 et 2050), témoignant d’un vieillissement de la population. L’amélioration des conditions de vie (l’espérance de vie est passée de 68 ans en 2000 à plus de 74 ans en 2015), la transition démographique rapide et les efforts entrepris en termes de fécondité (2,5 enfants par femme en 2015 contre 5,6 en 1980) ont contribué à cette évolution.

Les plus de 60 ans représenteront 15% de la population en 2030 et 22,9% en 2050 contre 8,1% et 9,4%, respectivement en 2004 et 2014. Cette tendance sera marquée également par une urbanisation croissante de la population. Selon les projections du  HCP, la part des personnes âgées dans la population urbaine atteindra 23,8% en 2050 (9,2 en 2014) contre 21,4% en milieu rural (9,6% en 2014).

Cette lente mutation impliquerait sans doute d’importants défis pour l’économie marocaine et constituerait un grand enjeu sociétal. Selon les Nations unies, dans le rapport «Global Age Watch» de 2015, le Maroc arrivait à la 84e place du classement sur 96 pays étudiés dans une étude relative aux pays où le vieillissement est le mieux géré. Les critères retenus sont principalement la sécurité des revenus, l’état de santé, l’emploi, le niveau d’éducation et l’environnement social.

Plusieurs sujets deviennent cruciaux alors:

- La santé, domaine particulièrement sensible. L’accès aux soins tout court, encore plus pour les seniors, est un défi majeur. Actuellement, seuls 13,3% des plus de 60 ans en bénéficient. Pour cette population, la consommation des soins de santé augmente à un rythme exponentiel. L’autre défi dans ce défi, est d’élargir l’offre de spécialités dédiées aux personnes âgées. Les besoins en formation sont colossaux.  De nouveaux métiers médicaux et paramédicaux vont émerger, il va falloir s’y préparer d’ores et déjà.

- L’espace urbain, jugé actuellement inadapté aux besoins des personnes âgées. L’accessibilité est à un niveau quasi nul malgré la multiplication des débats sur le sujet. Cette situation est totalement défavorable pour la mobilité des personnes âgées (absence de toilettes publiques, transports inadaptés, mobilier urbain généralement en mauvais état,…). Des efforts importants sont à déployer dans tous les secteurs: transports et mobilité urbaine, espaces publics, administrations, etc.

- Les services financiers: jusqu’à présent, l’industrie financière devrait elle aussi déployer des produits et services plus ciblés envers les seniors. Aujourd’hui, le marché propose des offres spécifiques à différentes catégories - jeunes, étudiants fonctionnaires, MRE... classiquement recherchées pour leurs revenus potentiels ou besoins de financement. Bien que le niveau de la pension de retraite soit globalement faible, allant de 2.000 DH (CNSS) à 7.160 DH en moyenne (CMR), l’augmentation de l’espérance de vie des couches aisées de la population impose de se projeter dans l’avenir sur leurs besoins financiers.

- L’autonomie sociale: plusieurs éléments indiquent que ce sera un critère déterminant pour l’évaluation de la dépendance de cette partie de la population: moins de la moitié des 55-64 ans exercent aujourd’hui une activité professionnelle et seuls 10% de la population âgée de 60 ans et plus ont fait des études secondaires ou universitaires. Le changement d’organisation sociétale du fait du développement de l’urbanisation et l’accroissement induit de la nucléarisation des familles.

- Les transports et loisirs: actuellement rares sont les initiatives propres aux personnes âgées (l’ONCF avait introduit une offre dédiée aux seniors en 2009). La mobilité de ces personnes doit être favorisée pour maintenir leur inclusion sociétale et tirer profit des changements de comportement à venir. L’existence de dispositif ou d’offre dédiée serait de nature à rendre également le Maroc comme une destination touristique plus compétitive et plus visible pour un marché ciblé (Vieillissement de la population européenne: 1er fournisseur).

En somme, plusieurs secteurs seraient impactés et devraient s’adapter en déclinant des stratégies liées au vieillissement de la population. Le Maroc a intérêt à créer progressivement son marché silver et même à adapter son arsenal réglementaire dans ce sens. Les enjeux de la silver économie sont nombreux et représentent autant d’opportunités dans le contexte de développement humain et in fine, de création de valeur.

La responsabilité de l’Etat à ce sujet est claire. Il est question de promouvoir une vision commune (interministérielle: santé, tourisme, habitat, transport, culture, finances…) afin d’agir en démarche concertée et efficace et d’éviter les dérives potentielles en termes de cohésion et dynamique sociale, de développement humain et de création de richesse.

 

 

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