Entreprises

Digitalisation de l'administration: Le e-gov, victime des ministères en silo

Par Jean Modeste KOUAME | Edition N°:5337 Le 27/08/2018 | Partager
Très peu de départements adhèrent au partage de données
De sérieux problèmes de convergence entravent la logique transversale
«Le déploiement d’une plateforme digitale interconnectée avant la fin de l’année!»
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Saloua Karkri-Belkeziz, présidente de l’Apebi, décortique les problématiques liées au retard pris dans les chantiers de digitalisation de l’administration publique. Elle analyse les enjeux du digital en tant que solution de résorption des inégalités et de facilitation des démarches et procédures administratives. Ce qui relance la question de la convergence entre ministères. Tout l'enjeu est là... (Ph. S.K.)

- L’Economiste: Quels sont les principaux axes de la stratégie Maroc Digital 2020 ?

- Saloua Karkri-Belkeziz: Lancée en juillet 2016, la stratégie Maroc Digital 2020 repose essentiellement sur trois piliers. Le premier porte sur la transformation numérique de l’économie nationale. Ce qui prend en compte les projets e-gov, celui d'ériger le digital en outil de résorption des inégalités et d'impact citoyen, la transformation sectorielle intégrée. Le deuxième pilier consiste à faire du Maroc un hub numérique régional, aussi bien pour les activités de business process outsourcing (BPO) que de l'offshoring sur l'Europe avec un positionnement de choix en Afrique francophone. Le troisième pilier consiste à renforcer la place numérique du Maroc. Ce dernier axe concerne les points sur les infrastructures Datacom (avec le déploiement de Datacenters), le renforcement de la force de frappe RH ou encore le cadre légal. Le plan fixait des objectifs chiffrés, notamment la mise en ligne de 50% des démarches administratives, la réduction de la fracture numérique de 50% et la connexion de 20% des PME.

- Nous sommes à la veille de 2020, date échéance de la stratégie Maroc Digital. Qu’est-ce qui ne marche pas encore dans le déploiement? Pourquoi tant de retard pris?
- Effectivement, l'on ne sent pas encore un début de mise en œuvre d’une vraie stratégie digitale Maroc. D'ailleurs, dans son dernier discours, le Souverain a insisté sur le projet de Gateway gouvernemental qui existe déjà. Il a été mis en place par le ministère de l’Industrie. C’est un sujet que nous avons traité avec le ministre de tutelle. Nous avons bien compris qu’il y avait de la résistance. Je pense et espère maintenant que l’appel de Sa Majesté va inciter tous les départements à adhérer. Tout le défi aujourd'hui est que l’ensemble des ministères adhèrent au partage d’informations et ouvrent leur Data de manière à ce que le citoyen ait accès aux différents services. La technique ne pose pas de problème. Ce sont des choses qui peuvent se faire très rapidement!
Il faut également rappeler que la réglementation change et attendre la nomination royale du DG de l’Agence de développement du digital.

- Qu’est-ce qui devrait être fait dans les mois à venir?
- Il va falloir aller très vite! Si c’est vraiment la volonté de tous, l'on peut espérer qu’il y ait une plateforme digitale interconnectée opérationnelle avec l’ensemble des ministères avant la fin de l’année. Si nous sommes tous sollicités et impliqués, l’Apebi peut proposer des solutions et des plans d’actions concrets. Sur le chantier du social, le projet de Registre national social unique peut être mis en place très rapidement au niveau du ministère de l'Intérieur. Nous avons des compétences marocaines capables de mener ce type de projets.

- Comment comptez-vous accompagner le gouvernement pour rattraper le retard?
- Sur les grands projets, nous pouvons nous mettre en groupements d’entreprises, y compris les startups. Parce que les opérateurs ne sont pas tous de taille importante. Ensuite, accompagner le gouvernement pour former beaucoup plus d’informaticiens.  Sa Majesté a parlé de la première priorité. La seconde consiste à former des informaticiens par milliers. Si la fuite de cerveaux continue à ce rythme, nous ne trouverons pas de compétences techniques pour mettre en œuvre les différents projets. Ces deux priorités doivent être réalisées en parallèle. Il faut absolument que nous arrivions à lancer des formations accélérées, le plus tôt possible.

- Quel rôle devra jouer l’Agence du digital dans cet écosystème?
- L'Agence doit pouvoir fédérer les différentes administrations pour atteindre les objectifs fixés. Elle a un rôle stratégique et non technique. L’Agence est là pour aider les directeurs de systèmes d’information (DSI) à mutualiser les projets digitaux. Les ministères ont tous des projets de portail, e-services, système d’information géographique, signature électronique dans leur plan budgétaire... L’idée est de monter des projets mutualisés. Il faut rassembler tous ces portails en un seul en fonction des besoins du citoyen/usager. Tout le monde sera gagnant, en premier lieu l’Etat. Il y a énormément d’économies à faire. Il faut également que l’agence fasse de la sensibilisation, la formation en gestion de projets, sinon cela posera des problèmes de ressources humaines. Il va falloir aussi assurer une coordination avec le ministère de la Modernisation.

- Quels sont les projets de l’Apebi pour développer la culture du digital chez les PME?
- En tant que fédération, nous préconisons de relever le niveau d’informatisation des PME marocaines avec ce qu’on appelle le digital de base. C’est-à-dire permettre aux entreprises de maîtriser leurs stocks, leur prix de revient… Il y a des catégories d’entreprises qui ne sont même pas outillées. Il faudra donc que Maroc PME continue à financer une partie de la mise en place de systèmes d’information des PME (ERP également appelé progiciel de gestion intégrée). Mais cette fois-ci, au lieu de financer directement les entreprises, il va falloir développer des solutions mutualisées, avec des accès Cloud à l’exemple des ERP Microsoft, Sage, SAP, qui seront hébergées dans des datacenters et non au sein des entreprises. Maroc PME paierait 80% par exemple et l’entreprise les 20% restants. Avec ce scénario, les PME n’auront plus besoin d’acheter un serveur, ni de recruter des informaticiens ou encore acheter des licences… Pour y arriver, il faut que l’Agence de développement du digital travaille en étroite collaboration avec Maroc PME pour référencer des solutions par secteur afin d’avoir des ERP métiers.

- Comment l’Apebi compte incruster le digital au sein de la CGEM? Quels sont les chantiers déjà lancés ou en cours avec l’équipe Mezouar?
- A ma connaissance rien n’a été lancé, pour l’heure, sur le digital. Lors de la campagne élective, nous avons reçu l’actuel président de la CGEM (ndlr: Salaheddine Mezouar) et avons insisté sur ce dossier. Notre objectif est de travailler main dans la main avec les autres fédérations, secteur par secteur, pour les accompagner dans la transformation digitale des différents membres.

Propos recueillis par Modeste KOUAME

 

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