Economie

Les centrales Noor II et III prises en otage

Par Hassan EL ARIF | Edition N°:5328 Le 03/08/2018 | Partager
Une ardoise de 260 millions de DH bloque la réception des projets
La société marocaine Prominox intente un procès contre le chinois Sepco
L’entrée en service des stations compromise

Les centrales solaires Noor II et Noor III d’Ouarzazate seront-elles livrées dans les délais? Rien n’est moins sûr. La société Prominox qui a construit les six bacs de stockage de chaleur nécessaire à la production de l’énergie électrique pendant la nuit poursuit en justice Sepco III, la partie chinoise du projet.

N’ayant pas été payée, Prominox a introduit une action en référé auprès du tribunal de commerce de Marrakech en novembre dernier pour demander «l’arrêt du chantier et le retour à l’état initial». Le montant de l’ardoise s’élève à 260 millions de DH, sans compter les pénalités de retard. Dans un jugement en date du 26 décembre 2017, la justice a tranché en faveur de Prominox.

Sepco aurait décidé de faire appel, avant de demander au tribunal de Marrakech, le 9 janvier dernier, de revenir sur son jugement. Ce qui n’existe pas dans la procédure judiciaire puisque la même affaire est en appel. A ce jour, le tribunal n’a toujours pas rendu officielle sa décision au sujet de la demande de rétractation.

En attendant, la société Prominox, basée à Casablanca, a initié en juin dernier une action en référé cette fois-ci auprès du tribunal de commerce de la métropole pour demander «l’arrêt des travaux et le retour à l’état initial».

Plus d’un an de retard

Les deux dossiers sont maintenant suspendus à la rentrée judiciaire en septembre. L’Economiste a envoyé le 18 juin une demande d’information au sujet de cette affaire à Masen en vain.

Les deux centrales solaires de la station Ouarzazate ont nécessité un budget de 1,9 milliard de dollars (environ 19 milliards de DH). D’une capacité installée de 200 MW, Noor II accuse un retard d’un an alors que Noor III (150 MW) aurait dû entrer en service depuis un an et demi.

Le projet Noor II est actuellement finalisé à 100%. Les tests techniques seraient en cours. Selon le communiqué officiel de Masen (daté du 26 avril 2018) suite à la réunion du même jour avec le Souverain sur l’état d’avancement des chantiers, Noor II aurait dû être opérationnel «dès le mois de mai 2018» en même temps que Noor IV. La société Prominox ne lâchera pas prise et compte aller jusqu’au bout pour obtenir gain de cause.

En ce qui concerne Noor III, les travaux de construction sont réalisés à environ 95% dans lequel la société Prominox est impliquée. Sa mise en service était programmée pour octobre prochain.
La station solaire Ouarzazate compte quatre composantes. Seul Noor I produit actuellement l’équivalent de 150 MW d’électricité depuis 2016.
Aujourd’hui, Prominox qui emploie 350 employés sur le chantier d’Ouarzazate est asphyxiée et ne peut faire face à ses obligations financières. Elle a déjà été obligée de licencier plusieurs centaines de salariés.

La société a déjà été partenaire de la société espagnole Sener pour la construction des équipements de la tour centrale de la concentration solaire Noor III et a été payée dans les temps. Les problèmes d’impayés risquent de retarder la livraison et l’entrée en service des stations Noor II et III.

La société spécialisée dans la construction de chaudronneries en inox, acier et divers alliages et de tuyauteries n’est pas la seule entreprise à détenir une créance sur les projets portés par Masen. Une quinzaine de PME locales ont manifesté en mars dernier devant le site de la station solaire pour réclamer le paiement de leurs prestations. Ils ont également saisi le gouverneur d’Ouarzazate, ainsi que les directions de Masen et d’ACWA Power.

Ce qui leur a permis de recevoir des acomptes sur leur facture. Mais à ce jour les créances n’ont pas encore été totalement épongées. «J’ai reçu un paiement de 400.000 DH sur une facture totale de 500.000 DH. Après mes multiples relances, le responsable de Sepco ne répond plus à mes appels téléphoniques», confie à L’Economiste le gérant d’une agence de location de voiture.

Le patron d’une agence similaire ayant pignon sur rue à Agadir a été jeté en prison pour défaut de paiement d’une flotte d’une quarantaine de véhicules achetés en leasing et loués aux employés de la société chinoise.

Sepco est un contractant lié à ACWA. Son rôle se limite à construire les centrales solaires. Un travail pour lequel elle fait appel à son tour à des sous-traitants. Pendant les travaux de construction, elle a fait appel à des milliers d’ouvriers chinois.

L’on est en droit de s’interroger sur la facilité avec laquelle des salariés étrangers sont recrutés alors que les ouvriers locaux manquent cruellement de travail. Plusieurs dizaines ont d’ailleurs régulièrement manifesté à Ouarzazate pour réclamer un emploi dans le mégaprojet.

Par ailleurs, la centrale solaire d’Ouarzazate devait être un moteur pour l’économie nationale et surtout locale. Mais en raison des problèmes d’impayés, elle risque surtout de devenir un mouroir pour entreprises. Une dizaine aurait déjà fermé.

La réception des chantiers pas encore assurée

Le schéma classique dans les appels d’offres consiste à assurer la réception du chantier ou du service. Une phase qui permet de s’assurer que le travail a été effectué dans les règles de l’art et qu’aucune anomalie n’a été relevée. Or, cette procédure n’a toujours pas été effectuée. Les tests ont déjà démarré, sur des équipements dont la conformité n’a pas encore été formellement constatée. Une faille qui pose un problème de responsabilité du projet, qui ne peut être endossée par le sous-traitant à l’image du schéma classique dans ce type de projet.
L’étape suivante consiste à transférer la propriété juridique des projets Noor II et Noor III à ACWA Power puis à Masen. Une procédure qui sera impossible à réaliser puisque,  faute de paiement intégral ou d’une entente entre Sepco et Prominox, la propriété n’a pas encore été assainie. En d’autres termes, on ne peut transférer un bien qui appartient à autrui. «Sepco devra assainir la propriété des projets en question avec notre société et la multitude de sous-traitants avant de pouvoir procéder à leur transfert», déclare à L’Economiste Tarik Aitri, DG de Prominox. Dans ces conditions, l’entrée en service des parcs solaires est compromise.

 

 

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