Société

Festival du film de Oukacha: Exister autrement en prison

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5317 Le 18/07/2018 | Partager
6 films en compétition, des ateliers de musique, de danse et de théâtre…
Un jury de jeunes détenus
L’éducation par l’image
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Clap de fin pour la première édition du festival. Les heureux gagnants en compagnie d’artistes, des dirigeants  du centre et des acteurs de la société civile (Ph. Bziouat)

Il n’y avait pas de tapis rouge, pas vraiment de paillettes, mais il y avait tous les autres ingrédients pour faire un vrai festival de film. Des stars nationales: Aziz Dadas, Khadija Assad, Naima Ilyas, Hatim Idar, Kalila Bounaylate et Amal Ayouch en maîtresse de cérémonie. Une sélection de film rigoureuse et un jury présidé par Nasser ben Abdeljalil, le héros national qui a escaladé l’Everest. Nous sommes au centre de réforme et d’éducation de Aïn Sebaâ, autrement dit la prison pour mineurs, où se clôturait hier la première édition du festival du film de Oukacha. Une initiative réalisée grâce à un partenariat entre 3 associations: Sqala, Relais et prison et Young in prison. Le projet né sur une idée de Catherine Barut, vice-présidente de l’association Sqala, a pris près d’un an et demi pour mûrir, «avec le soutien total de l’administration pénitentiaire», précise-t-elle. L’objectif étant de développer l’éducation à l’image afin que les jeunes puissent analyser et porter un autre regard et développer un point de vue critique sur ce qui les entoure. «Aujourd’hui avec une école qui ne fait plus son travail, des quartiers qui n’assument plus leur rôle d’encadrement et d’éducation par les aînés, des familles démissionnaires… les jeunes, laissés à eux-mêmes, n’ont plus en face d’eux qu’un flux d’images provenant des réseaux sociaux. Des images, souvent violentes,  qui conditionnent ces adolescents ne leur donnant comme issue que deux voies possibles: la délinquance ou le radicalisme. C’est pour cette raison que cette éducation à l’image est importante pour nous. Elle représente la porte d’entrée pour un processus de réinsertion et de reconstruction de soi, et une manière de lutter contre les comportements à risque», explique Fatna El Bouih, présidente de l’association Relais et prison. 

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Les jeunes détenus ont présenté une performance de musique de grande qualité après seulement 5 jours d’atelier avec le musicien Jauk El Maleh. Idem pour le théâtre et la danse contemporaine (Ph. Bziouat - Les visages ont été modifiés)

6 films ont été sélectionnés pour ce festival qui a débuté le 10 juillet pour se clôturer mardi 17.  «Les chevaux de Dieu»  de Nabyl Ayouch, traitant des attentats de Casablanca en 2004; «L’orchestre de minuit» de Jérôme Cohen-Olivar qui raconte l’histoire de la mémoire des juifs du Maroc; «Hayat» de Raouf Sebbahi et «Number one» de Zakia Tahiri donnent un aperçu sur la situation de la femme tandis que «Au Pays des merveilles» de Jihane El Bahhar et «Pluie de sueur» de Hakim Belabbes racontent chacun à sa manière le Maroc rural. «La sélection des films est très importante, d’abord nous ne voulions présenter que des films marocains pour offrir un autre regard sur le Maroc aux jeunes pénitenciers, ensuite par les différentes thématiques des œuvres qui parlent d’un Maroc pluriel avec ses différentes composantes: masculine, féminine, rurale, urbaine, musulmane et juive… Nous voulions surtout éviter de présenter  des films qui leur rappelleraient leur quotidien de détenu», commente  Catherine Barut.  Après chaque projection de film, qui a réuni à chaque fois quelque 450 spectateurs, des débats étaient ouverts sur les sujets de sociétés afin d’amener une réflexion sur les messages véhiculés et développer chez les jeunes une capacité à dialoguer. Une trentaine de jeunes ont été sélectionnés pour participer à des ateliers. Une formation à la critique de l’image a été réalisée par Roland Carré, docteur  en études cinématographiques de l’Université  Rennes 2, un atelier de musique animé par le musicien militant Jauk El Maleh, du théâtre avec Hosni Al Moukhlis, metteur en scène et directeur artistique de la troupe du Théâtre de l’opprimé et enfin des ateliers de danse avec le chorégraphe Wadji Gagui, fondateur de la compagnie de danse Col’jam. Des performances, fruits de ces résidences, ont d’ailleurs ponctué la cérémonie de remise des prix. 10 candidats ont été également sélectionnés parmi la trentaine pour constituer le jury qui a attribué 5 prix: Meilleure musique, meilleure actrice, meilleur acteur, le prix du public et le prix du meilleur film. Les trophées sont, quant à eux, signés par la marque Koun. Une marque issue du projet Ressourc’in,  qui s’inscrit dans une démarche d’économie circulaire et d’écologie alliant développement durable et insertion professionnelle en transformant de simples matières destinées à être jetées (déchets plastiques...) en pièces de design uniques, dans une démarche à la fois éthique et esthétique (cf. L’Economiste n°5313).

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Un public joyeux constitué de jeunes détenus mais également d’artistes, de journalistes et de personnalités telles que le consul de France à Casablanca ou la représentante de l’ambassadeur des Pays-Bas (Ph. Bziouat - Les visages ont été modifiés)

Pour présenter les membres du jury (anonymat oblige), les promoteurs du projet ont demandé aux jeunes de se présenter par l’image. Des collages ont été réalisés accompagnés de bribes de phrases. C’est ainsi qu’on apprend que le vœu le plus cher d’Achraf, 18 ans, est «de travailler dans une radio pour résoudre les problèmes des gens» alors que Younes, même âge, est «rongé par un sentiment de culpabilité» et demande «pardon». Ayoub, 19 ans, «rêve lui d’être le capitaine de (son) bateau: (sa) vie» tandis que Mounir cite: «Ma colère se dissipe et j’ai un visage serein chaque fois que je ressens une cohésion et une entente avec mes proches». Une lueur d’espoir est née à travers des jeunes en détention, soutenus par un collectif d’associations, et qui ne perdent pas foi en la vie.

 

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