Tribune

Boire ou irriguer, il faut choisir…

Par Yassine JAMALI | Edition N°:5300 Le 25/06/2018 | Partager

Yassine Jamali est agriculteur et docteur vétérinaire (Ph. YJ)

Depuis toujours, la pluie a déterminé l'abondance des récoltes et par conséquent la prospérité économique au Maroc. Dans le but d'échapper aux sécheresses récurrentes, l'irrigation a été développée, à partir des barrages ou des nappes souterraines.

Assez rapidement le niveau des nappes a enregistré une baisse régulière. Les puits sont passés de 15 à 50 m de profondeur, puis ont été remplacés par des forages de plusieurs centaines de mètres exploitant des nappes phréatiques fossiles, qui mettent des centaines d'années à se renouveler.

Pour économiser cette eau dont on commençait à mesurer la rareté, le goutte-à-goutte s'est présenté comme la panacée. Pourtant les nappes ont continué et continuent à baisser, arrivant à épuisement dans certaines zones du Souss, du Haouz...

Autrefois, les inquiétudes à propos de l’eau, qu'il s'agisse de la pluviométrie, du niveau des barrages, de la diminution des eaux souterraines, étaient en relation avec l'agriculture, principal consommateur d’eau. Aujourd'hui on commence à s'inquiéter de la concurrence entre la demande agricole et les besoins en eau potable et domestique.

Le manque d’eau était considéré comme le problème des agriculteurs; à présent chacun prend conscience que l'agriculture irriguée est un facteur aggravant de la pénurie d'eau.

Dessiner une véritable pyramide de Maslow

L'arbitrage difficile entre l'usage agricole et l'usage domestique est posé dès aujourd'hui.
Les priorités d'usage de l'eau permettent de dessiner une véritable pyramide de Maslow. Le premier besoin est la boisson, suivi de l'hygiène domestique. Puis vient la production agricole vivrière, puis la production agricole commerciale. Ensuite vient l’industrie.
Aujourd'hui le stress hydrique menace non seulement la production agricole mais aussi l'approvisionnement en eau des centres urbains. Cette tendance est appelée à s'aggraver à l'avenir d'après les études de la Banque mondiale et de la FAO, qui classent le Maroc parmi les 20 pays du monde les plus exposés à la sécheresse.

Le stress hydrique est mesuré par la quantité d'eau disponible pour chaque citoyen. Dans les années 60, chaque marocain recevait en moyenne 2.500 mètres cubes d'eau par an sous forme de pluie et de neige. Aujourd'hui, en raison de la croissance démographique et du changement climatique, il en reçoit 600 tonnes, soit le quart...

L'eau est le pivot de la production agricole, mais surtout le pivot de la vie.
Nous devons admettre cette implacable évidence: l'eau est notre plus grand handicap. Et on ne peut baser son développement sur ses handicaps. Avec un prix de revient de plus de 10 DH par mètre cube, le dessalement d'eau de mer n'est pas une solution viable pour le moment.
Le goutte-à-goutte permet des économies en eau mais il n'a pas empêché les nappes phréatiques de continuer à baisser, parfois jusqu'à épuisement.

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Le goutte-à-goutte permet des économies en eau mais il n’a pas empêché les nappes phréatiques de continuer à baisser, parfois jusqu’à épuisement (Ph. L’Economiste)

L'autosuffisance alimentaire était envisageable pour un Maroc de 20 millions d'habitants. Pour 35 millions, c'est un rêve dangereux. Quant à l'agriculture d'exportation... Il faut regarder la réalité en face: exporter des fruits et légumes c'est exporter de l'eau, élément de plus en plus rare, au risque de mettre en danger l'approvisionnement en eau des villes et villages, avec tous les risques qui en découlent. On ne peut plus, on ne doit plus aujourd'hui voir le Maroc comme une puissance agricole exportatrice.

Et maintenant? Un rapport de la FAO recommandait en 2014 «les solutions basées sur la gestion de l’eau verte et la complémentarité eau verte/eau bleue surtout en vue d’améliorer la productivité du blé dans le bour, et la réduction des pertes d’eau par évaporation».
L'eau bleue étant l'eau qui s'infiltre et ruisselle vers les fleuves, les nappes, les barrages (et peut servir pour l'irrigation) et l'eau verte étant la part de pluie directement disponible pour les plantes. Cela signifie que malgré la rareté et l'irrégularité de la pluie, cette eau reste la plus économique à exploiter et surtout, la seule à pouvoir être exploitée sans porter préjudice aux besoins primaires des citoyens, contrairement à l'eau d'irrigation.

Les efforts ont toujours porté sur l'agriculture irriguée, et l'agriculture pluviale a plus ou moins été laissée à son archaïsme et c'est une des raisons de la faiblesse de ses rendements. Peu de recherches lui ont été consacrées, mis à part la vulgarisation du semis direct.

L'assurance-sécheresse est un autre point positif car elle sécurise l'investissement de l'agriculteur en cas de mauvaise année. Mais l'agriculture pluviale ne fait pas l'objet d'une approche systémique: des études doivent être menées sur les besoins en oligo-éléments, en matière organique, sur les successions de cultures, sur la complémentarité et la concurrence entre élevage ovin et céréaliculture... 

La sélection génétique doit donner la priorité à la résistance au stress hydrique et s'intéresser aux aptitudes des variétés ancestrales, avant qu'elles ne disparaissent totalement.

Quand le bour va, tout va

DE façon générale, les spécificités et les contraintes de l’agriculture pluviale dite «bour» sont si nombreuses et si importantes qu’elles justifient amplement la création d’un organisme exclusivement dédié au développement de l’agriculture bour et à la coordination de toutes les structures touchant à ce secteur. Investir de l’argent et des efforts dans l’agriculture pluviale est amplement justifié par l’impact de ce secteur sur l’économie nationale: aujourd’hui comme hier, les années pluvieuses sont des années prospères pour notre pays. Quand le bour va, tout va. L’agriculture pluviale reste une des locomotives majeures de notre économie et de ce fait il est injuste qu’elle garde ce statut de parent pauvre du secteur agricole.

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