Chronique

En marge d’un sommet problématique du «G7»

Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5292 Le 12/06/2018 | Partager

Successivement directeur à la BNDE (Banque nationale pour le Développement économique, aujourd’hui disparue), haut fonctionnaire et professeur d’université, Mohammed Germouni (diplômé de Sciences Po et docteur ès-Sciences éco de Grenoble en France) a publié deux ouvrages de référence. Un sur l’ingénierie et l’investissement, le deuxième, qui gagnerait à être davantage connu, sur le bilan du protectorat: «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard»,Ed. L’Harmattan, Paris, 2015

L’histoire a enregistré des circonstances où une accentuation de protectionnisme a débouché sur des guerres commerciales internationales et finalement sur des guerres politiques entre belligérants. 

Ce qui se joue actuellement  et probablement à travers le monde dépasse le simple différend  relatif à quelques références et niveaux de tarification douanière, suite aux récents bouleversements ciblés par une nouvelle administration américaine proclamant  vouloir servir d’abord l’Amérique et les Américains.

Au-delà de slogans de campagne devenus programme, il s’agit en fait d’y voir, ni plus ni moins, qu’une confrontation multiforme que la superpuissance en titre  livre bruyamment pour maintenir une suprématie  de plus en plus contestée notamment par la Chine.

La bataille commerciale  et tarifaire engagée récemment  n’en est qu’un aspect le plus visible  touchant les océans, l’espace ou la recherche scientifique civile et militaire. Certes, le monde contemporain a toujours connu des déséquilibres plus ou moins notables  du commerce et de la finance entre nations, du genre de ceux occupant le devant de la scène actuelle, mais sans alimenter un aussi haut niveau de tension internationale.

Ainsi, et en particulier  depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à la fin de celle du Vietnam, les USA avaient  rarement enregistré un déficit de leur balance courante extérieure, et ce pays était considéré comme prêteur net du reste du monde.

La balance courante, enregistrant les relations entre épargne et investissement d’un pays, indiquait dans le cas de cette «hyper puissance» que son épargne était alors nettement supérieure à son investissement, faisant d’elle le principal prêteur des autres nations.

La plus grande nation débitrice, jamais connue
dans l’histoire de l’humanité

Mais depuis les années quatre-vingt du siècle dernier, changement de statut, ce grand pays est devenu puis demeuré depuis la plus grande nation  débitrice, jamais connue dans l’histoire de l’humanité, et principal importateur  net de capitaux.

Le Japon naguère largement considéré encore comme un pays en voie de développement, il y a à peine une bonne génération, était quant à lui devenu le plus grand pays créditeur au monde, avec un excédent de sa balance courante  de l’ordre de 4% de son produit intérieur brut en 1986. Il  fut aussitôt désigné par les USA en particulier comme le premier responsable, voire le coupable, de l’explosion de ses «déséquilibres» commerciaux de l’époque.

A une  rencontre au sommet du G5 en 1985, au Plaza de New York, demeurée historique depuis par ses décisions, ce pays fut obligé d’adopter des plafonds dits «volontaires» sur certaines exportations vers les USA, et  en outre devant réévaluer sa monnaie, le yen, par rapport au dollar américain.

Ce qui sera l’origine des bulles ultérieures  successives d’actifs immobiliers et de titres japonais ayant entraîné notamment une chute de son taux de  croissance ainsi qu’une grave déflation dont il ne s’est pas relevé depuis.

Bis repetita, quelques années plus tard, ce sera le tour de la Corée du Sud, pays  dont les importants excédents commerciaux seront  jugés  les principaux coupables   à l’origine du déficit commercial des USA, voire soupçonné d’avoir trafiqué son taux de change vis-à-vis du dollar américain. Cela avait provoqué la fameuse crise de l’Asie du Sud-Est du début des années quatre-vingt-dix du dernier siècle, obligeant la Corée de revoir ses performances commerciales à la baisse.

«Made in China 2025»

Le déficit  commercial américain s’aggravant régulièrement, des accusations similaires visent, depuis le début du nouveau siècle, la Chine d’en être déloyalement responsable  avec son taux de change semi fixe.

Les résultats de sa spectaculaire croissance fondée sur les exportations, en l’espace d’une génération, lui permettant d’importants achats  d’actifs et de titres, devenant un des principaux créanciers du Trésor américain, sont aujourd’hui au centre des discussions sur les «déséquilibres» mondiaux. L’excédent chinois est cependant en train de diminuer plus rapidement qu’anticipé, n’étant plus que de l’ordre de 2%  du PIB actuellement  contre  10% en 2008. 

Le plan à long terme  adopté en 2015, connu sous  l’appellation «Made in China 2025», projetant de dominer certaines des principales nouvelles générations d’industries allant de la robotique, des véhicules électriques, voitures sans chauffeur, de l’intelligence artificielle, la biotechnologie et l’aérospatiale», avait déjà donné le ton d’une compétition en forme de duel.

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Signes avant-coureurs d’une guerre de positions

Les  nouveaux tarifs douaniers américains notamment sur l’acier et l’aluminium  et bientôt les véhicules provenant de Chine, d’Europe et même du Canada marquent le démarrage  de signes avant-coureurs d’une guerre de positions dépassant la simple problématique commerciale.

Ciblant le secteur aéronautique américain, dont la Chine est un des principaux clients du groupe  Boeing avec un carnet de commande de 7.000 aéronefs sur vingt ans de l’ordre du trillion de dollars, à son tour, la partie chinoise va relever ses tarifs douaniers  sur les avions et leurs pièces détachées. Intervenant en pleine  campagne des élections mi-mandat, l’État de Washington avec son site d’assemblage d’avions de Renton dont la grande part de la population y est  employée, de telles mesures  ne constituent pas un simple hasard de calendrier.

Il en est de même de l’usine américaine d’assemblage Boeing près de Shanghai pratiquement terminée qui se trouve à son tour remise ainsi en cause. Il en est de même de l’industrie des panneaux solaires, par exemple jusqu’ici produits en Chine par les importantes sociétés du secteur dont Sun Power, à moins d’une exemption des 30% de nouveaux droits imposés. L’installation décidée d’une filiale américaine en Floride par le groupe chinois Jinkosolar pourrait être aussi compromise. 

Au total, les effets récessifs sur le  niveau d’activité générale commencent à se ressentir dans bon nombre de secteurs de plusieurs États américains affectant par exemple jusqu’aux fournisseurs des  entreprises de montage de voitures, de matériaux de construction ou même de simples brasseries de cidre  qui sont dans l’attentisme.

Plus récemment, les USA semblent  s’intéresser également aux excédents commerciaux record de l’Allemagne, non sans avancer également le soupçon de «pratiques déloyales», sachant cependant que cette première économie européenne  utilise une monnaie commune à plusieurs États, l’euro.

Il est évident que des groupes et des secteurs connaissent une perte de bien-être à la suite d’une libéralisation des échanges mal conduite par les États, et les pertes sont en général plus que compensées par les avantages d’autres groupes de chaque pays.

Ne vaudrait-il pas mieux pour l’ensemble que chaque nation concernée mette en place des mécanismes internes réels de compensation responsable entre gagnants et perdants d’un tel échange, à travers une politique de redistribution et de formation permanente adaptée, au lieu d’opter pour des mesures et contre mesures protectionnistes, tant celles-ci réduisent un bien-être économique global  et menacent un équilibre  mondial relativement précaire.

Enfin, un sommet vraiment problématique jusqu'à sa fin. Un futur encore plus incertain pour l'échange connu naguère.

Le moins mauvais des systèmes actuellement connus

À l’instar de la démocratie, le libre échange n’est pas une panacée ni une fin en soi mais simplement le moins mauvais des systèmes actuellement connus, signifiant  l’absence de protectionnisme, avec une situation où les biens et services traversent les frontières internationales essentiellement sur la base  de l’avantage comparé. Les obstacles tarifaires et non tarifaires  font d’habitude l’objet de confrontations et de débats internationaux permanents, et  dans les pays démocratiques à l’image idéale des USA, les dirigeants nationaux s’appuient sur des électeurs qui craignent des incursions étrangères sur leurs marchés et qui demandent des conditions qui favorisent leurs produits par rapport à ceux des autres. Ces confrontations se déroulaient naguère dans des enceintes multilatérales  du Gatt d’abord , de l’OMC ensuite, pour faire progresser un commerce libre et ouvert si possible au plus grand nombre. L’unilatéralisme a été imposé, et le protectionnisme peut ainsi prendre comme on sait des formes multiples, des taxes et droits de douane sur les importations, des règles non tarifaires sous forme de  contingents, de normes de qualité, ou d’appellation, parfois des subventions  aux entreprises nationales, sinon d’autres restrictions  du genre qui tendent à exclure les  biens et services étrangers des marchés nationaux.

                                                                          

Comment Trump a sabordé le dernier sommet

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Le président américain Donald Trump a fait volte-face le week-end dernier contre ses alliés d’Europe et du Canada, qu’il a menacés de droits de douane alourdis, après un sommet du G7 qui s’est fini en fiasco, selon de nombreux observateurs. Trump a brusquement retiré son soutien au communiqué final du sommet de deux jours à La Malbaie (Québec, est du Canada), malgré le compromis qui avait été forgé de haute lutte sur les questions commerciales.

Sa délégation et lui-même avaient pourtant donné leur aval à ce document en 28 points péniblement négocié par le «Groupe des sept» (Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Japon). Donald Trump a justifié ce camouflet infligé aux vieux alliés des Etats-Unis par des propos de Justin Trudeau, l’hôte du sommet, lors de sa conférence de presse de clôture.

Le Premier ministre du Canada, pays frappé comme l’Europe et le reste du monde de nouveaux droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium, a redit à cette occasion que ces taxes étaient «insultantes», au regard de l’histoire entre les deux pays. Comme l’Union européenne, il a confirmé des représailles pour juillet. Face à ce brusque revirement, la France a dénoncé l’ «incohérence» de la délégation américaine tandis que l’Allemagne a accusé Trump de «détruire» la confiance des alliés à coups de tweets.

Le cliché viral diffusé au dernier G7, où Donald Trump semble tenir tête au reste du monde, résume à lui seul les nouvelles fractures occidentales. Cette photo, aux allures de composition de peinture, a été l’une des plus partagées, commentées ou détournées sur les réseaux sociaux, tant elle paraît synthétiser plus que tous les discours l’état du monde après le fiasco du sommet des pays industrialisés au Canada.

 

 

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