Enquête

Al Hoceïma, un an après la tempête et les arrestations

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5285 Le 01/06/2018 | Partager
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Al Hoceima est l’une des plus belles villes du nord du Maroc. Elle est plus connue sous le surnom de «la perle de la Méditerranée». Derrière cette image de carte postale, l’ébullition des manifestations, les arrestations... (Ph. J.M.)

La ville est calme, une année après les arrestations des activistes du Hirak, mais la tension est palpable et l’amertume se lit encore sur les visages. Plusieurs chantiers sont lancés: assainissement, réfection de chaussées, électrification publique, dessalement de l’eau de mer… En tout 530 projets devraient être exécutés, dont la création d’une université pluridisciplinaire, qui bute sur un problème de foncier.

AL Hoceïma, un an après les arrestations des activistes du Hirak. Que devient cette ville contestataire du Nord, qui a connu entre 2016 et 2017, après le décès du poissonnier Mouhcine Fikri, le mouvement de protestation social le plus long dans son histoire. Notre voyage commence sur la voie express, longue de 148 km, reliant Taza et Al Hoceima.

Avis aux voyageurs empruntant cette route: les travaux de construction et de dédoublement de voies vont bon train, et il n’est pas certain qu’elle soit prête à l’usage pendant cet été 2018, malgré les travaux menés à pas de charge et l’information livrée par le ministère du transport, en janvier dernier, annonçant que 80% des travaux sur cette route sont finalisés.

Sur nombre de tronçons, les automobilistes sont dirigés vers des déviations pour rouler sur des pistes longues de plusieurs kilomètres, et doivent prendre leur mal en patience s’il arrive qu’un camion poids lourd les devance, un nuage de poussière se répand partout et cache leur vision. C’est notamment le cas lorsqu’ils s’approchent des tronçons où des viaducs et des ponts sont en train d’être fondés, sur les oueds Larbae et Tarmast.

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Place du Rif (ex-Florido) le 15 mai 2018 (Ph. J.M.)

D’une enveloppe budgétaire estimée à 3,3 milliards de DH, cette route devait être finalisée en 2015. Elle figure parmi les revendications des activistes du Hirak d’Al Hoceima pour désenclaver le nord. Si les travaux y sont menés d’arrache-pied, c’est grâce à ce dernier.

Nous trouvons une ville calme ce jour du 15 mai 2018, alors qu’en cette même période de l’année précédente elle était en ébullition, sens dessus dessous, le mouvement social du Hirak avait alors atteint son paroxysme. Une présence des forces de l’ordre remarquée (voitures de police en ronde…), sans être excessive, dans plusieurs artères de la ville. 

Les visages sont plutôt crispés et les regards méfiants dans le marché que nous visitons, à une centaine de mètres de la place Florido (Rif), ancien cœur de la ville. Les étals du poisson sont variés, mais les prix ne sont pas si abordables, dans une ville réputée naguère par sa méditerranée poissonneuse, les marchands demandent 15 DH le kg pour les sardines, voire 50 DH pour la raie…Nous prenons quelques photos de ces étals avec notre téléphone portable, un poissonnier aperçoit la scène, court vers nous et essaie de nous l’arracher des mains, sous prétexte que nous n’avons pas le droit de le prendre en photo. Il a fallu déployer une mine de patience pour lui expliquer qu’aucune photo n’a été prise de lui, et nous lui tendons même le téléphone pour vérifier de lui-même. Les vidéos et les photos postées sur les réseaux sociaux ne se comptent plus, et font désormais peur, une espèce de méfiance s’est installée à Al Hoceïma.

La tension est palpable, le calme de la ville, une année après les arrestations des activistes du Hirak, à leur tête Nasser Zefzafi,  n’est qu’apparent: les visages dégagent une certaine amertume, et les marchands que nous interrogeons ne sont pas trop loquaces, si à peine ils balbutient quelques syllabes en guise de réponse.

La ville n’est plus comme avant:«il y a un avant et un après mai 2017», comme nous l’a décrit l’un de nos interlocuteurs. «Que voulez-vous, nous sommes traumatisés. Il n’y a pas une famille qui n’est pas touchée directement ou indirectement par la vague d’arrestations…», ose lâcher un marchand de légumes.

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Tourisme: très dur réveil

A deux cents mètres du marché, la place Moro viejo, une corniche avec une vue imprenable sur la turquoise Méditerranée, la plage Quemado, le port de la ville, et l’hôtel Mercure, un 5 étoiles tutoyant les douces vagues. Nous ne croisons pas le moindre touriste sur notre chemin, depuis le déclenchement du Hirak, Al Hoceima vit des journées sombres au plan touristique: les étrangers, les Espagnols habitués à visiter la ville, et même les locaux, ne s’y aventurent plus.

Il y a une chute vertigineuse des nuitées, et même aux environs. A moins de 8 kilomètres d’Al Hoceima, Majid, un Maroco-espagnol, possède un charmant petit hôtel du nom de «Casa Paca», situé sur une colline juste en face de la mer, à quelques mètres de la plage Sfiha. Il a ressenti fortement la désertion des touristes depuis le Hirak.

«2017? Une année creuse. Les Espagnols, et même les Marocains, ne se bousculent plus au portillon de mon établissement, j’ai peu de réservations. Nous commençons à peine à souffler en ce mois de mai 2018, et tout va bientôt s’arranger Incha allah», espère-t-il. La deuxième quinzaine de ce mois de mai, son établissement a en effet affiché complet.

A une centaine de mètres de cet établissement, nous constatons des travaux menés sur une place à proximité de la plage Sfiha, qui encombrent l’accès à cet hôtel, tout un chantier. Ils concernent la construction d’une station de dessalement de l’eau de mer. Un projet intégré dans le programme «Al-Hoceima, Manarat Al Moutawassit» (Al Hoceima, ville phare de la Méditerranée), en sus du projet du barrage sur l’oued Ghiss.

«Ces jeunes ne demandaient pas le ciel, seulement un peu de dignité, il faut les lâcher…Cette ville, mon ami, est meurtrie»

Quelques vendeurs d’anciens objets occupent la place Moro Viejo, étalant leur marchandise à même le sol, juste derrière une muraille qui garde encore intacts des graffitis portant des slogans: «Vive le Rif, à bas ceux qui n’aiment pas le Rif…Non à la militarisation…», peut-on lire encore sur un pan de ce mur.Nous abordons l’un d’eux, un trentenaire, le dos sur le mur.

Plutôt disert, celui-là, il nous raconte son aventure d’immigré en Italie avec ses parents, jusqu’au jour où eut lieu cette altercation qui a tourné mal avec un Italien, qui lui a valu des poursuites judiciaires,voire une expulsion manu-militari.

«Nous, les gens d’Al Hoceima, nous abhorrons l’humiliation. Je préfère vivre ici, au moins je suis chez moi. J’ai vécu tous les événements du Hirak, ces jeunes ne demandaient pas le ciel, seulement un peu de dignité, il faut les lâcher…Ils ne méritent pas la prison…Et leurs familles non plus, elles ne méritent pas leur souffrance. Cette ville, mon ami, est meurtrie…», se désole t-il, en regardant autour de lui pour s’assurer que personne d’autre que nous n’était en train de l’écouter.

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Un marché non loin de la place du Rif (ex-Florido) le 15 mai dernier. Les étals du poisson sont variés, mais les prix ne sont pas si abordables, dans une ville réputée naguère pour sa méditerranée poissonneuse, les marchands demandent 15 DH le kg pour les sardines, voire 50 DH pour la raie… (Ph. J.M.)

6,5 milliards de DH engagés dans des projets

Quelque 530 projets sont en cours d’exécution ou seront exécutés, selon le ministère de l’Intérieur, dans le cadre du programme «Al Hoceïma, Manarat Al Moutawassit», pour lesquels 6,5 milliards de DH sont engagés. Projets qui se recoupent en gros avec les revendications des activistes du Hirak.

Dont la création d’une université pluridisciplinaire à Al Hoceima, un projet «qui bute sur un problème foncier», selon nos sources. Pour nous en parler, mais aussi des souffrances des familles de détenus du Hirak dont le procès se poursuit à Casablanca, nous fixons rendez-vous avec Mohamed Ahamjik, le frère de Nabil détenu à la prison d’Oukacha, l’un des créateurs de la commission des familles des détenus incarcérés à Casablanca.

Nous le rencontrons sur la terrasse du Miramar, un café-restaurant offrant une superbe vue sur la baie, là-même où les leaders du Hirak avaient l’habitude de se réunir après leur journée de protestation, pour faire le bilan de leur action. 36 ans, Mohamed est l’aîné d’une famille de 6 enfants, dont le père décède en 1997 quand il avait 14 ans.

C’est sa mère qui prend son courage à deux mains pour les élever, jusqu’à l’arrestation de Nabil, le N°2 du Hirak, le 5 juin 2017, une semaine après celle de Nasser Zefzafi. Comme des milliers de jeunes d’Al Hoceima, Mohamed est au chômage, malgré un diplôme décroché en hôtellerie.

Les idées claires sans excès, il nous parle de certains projets qui lui tiennent particulièrement à cœur. Un théâtre, un musée, un centre culturel, une voie express…, tout cela c’est bien beau, commente-t-il.

Mais ce dont Al Hoceima a particulièrement besoin, ajoute-t-il, «c’est des projets structurants au niveau du tourisme, de la pêche, pour que les jeunes trouvent du travail, et une université pour qu’ils ne soient plus obligés d’aller à Oujda ou à Tétouan poursuivre leurs études. Les filles, ici, sont obligées d’arrêter leurs études après le bac, la pression familiale est si forte qu’elles abandonnent leur cursus faute d’une université sur place».

Des projets, il y en a, reprend-il, mais la plupart sur le papier, «Nous avons envie que les pouvoirs publics fixent des délais, des dates précises pour leur réalisation. Nous avons besoin qu’Al Hoceima devienne une destination touristique, et l’Etat a un rôle à jouer en la matière, comme il l’a fait pour la destination Marrakech, connue désormais à l’échelon international».

Tous les atouts sont en effet là pour transformer Al Hoceima et ses environs en une zone touristique de premier plan: des plages au sable fin s’étendant sur des dizaines de dizaines de kilomètres, la proximité avec l’Europe (l’Espagne), la voie express en cours de finalisation, une rocade (Tanger-Al Hoceima) longue de 500 Km, un parc national abritant les sites côtiers les mieux préservés de la côte méditerranéenne s’étendant sur 48.000 ha…Une costa del sol sur la rive marocaine de la Méditerranée n’est pas une chimère, pour peu que l’on mette les moyens.

                                                                      

Chronologie du mouvement de protestation social le plus long de l’histoire de la région

■ 28 octobre 2016: Mort de Mouhcine Fikri, un vendeur de poisson âgé de 30 ans, broyé par une benne à ordures après la confiscation de sa marchandise par la police.

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■ 30 octobre 2016: Le soir des funérailles de Mouhcine Fikri, des milliers de personnes se rassemblent dans le centre d’Al Hoceima, demandant une enquête sur la mort tragique du poissonnier. Quelques images filmées par un téléphone portable sur les circonstances de cette mort circulent sur les réseaux sociaux.
Le Roi donne ses instructions «pour qu’une enquête minutieuse et approfondie soit diligentée et pour que des poursuites soient engagées contre quiconque dont la responsabilité serait établie dans cet incident». Manifestations et marches de solidarité ont lieu dans plusieurs villes du Royaume, réclamant une enquête sur la mort tragique de Fikri.

■ 26 mai 2017: Les manifestations jusque-là pacifiques du mouvement rifain dégénèrent, lorsque Nasser Zefzafi, son leader, fait intrusion dans une mosquée pour interrompre les prêches de vendredi de l’imam d’une mosquée, l’accusant de connivence avec le makhzen, et l’obligeant à quitter le lieu de culte. Un mandat d’arrêt est alors lancé par le Procureur du Roi contre lui pour avoir fomenté des troubles dans une mosquée et nui à la liberté de culte.

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■ 29 mai 2017: Arrestation de Nasser Zefzafi pour crime présumé d’entrave à la liberté de culte. Il est transféré ainsi que plusieurs de ses codétenus à Casablanca pour être interrogé par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). Les ONG des droits de l’homme dénombrent plus de 300 arrestations.

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■ 6, 7 et 8 juin: Une enquête sur les événements ayant secoué Al Hoceima au cours des 7 derniers mois est menée par la coalition marocaine des droits de l’Homme, qui regroupe 22 associations. Suite à quoi elle émet un rapport où elle dénonce l’usage «excessif» de la force lors des interventions des forces anti-émeute, avec l’usage de matraques et de bombes lacrymogènes face aux manifestants.

■ 26 juin 2017: Le jour de l’Aïd El-Fitr, un gigantesque rassemblement est organisé à Al Hoceima pour demander la libération immédiate des prisonniers. Intervention des forces de l’ordre, on dénombre des dizaines de blessés graves.

■ 29 Juillet 2017: Le Roi gracie 40 détenus «impliqués dans les événements d’Al Hoceima (…) n’ayant pas commis des crimes ou des actes graves», dont Silya Ziani. Les forces de l’ordre se retirent d’une partie de la ville d’Al Hoceima.

■ 29 août 2017: Des peines allant jusqu’à vingt ans de prison ferme ont prononcées par le tribunal de première instance d’Al Hoceima contre 9 activistes du Hirak.

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■ Octobre 2017: Début du procès de 54 détenus du Hirak à Casablanca, poursuivis pour «atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat», «tentatives de sabotage, de meurtre et de pillage» ou «conspiration contre la sécurité intérieure», des chefs d’inculpation passibles de peines allant jusqu’à vingt ans de prison.

■ 24 octobre 2017: Limogeage par le Roi Mohammed VI de trois ministres et d’un secrétaire d’Etat, suite au rapport de la Cour des Comptes sur les dysfonctionnements relevés dans l’exécution du programme de développement «Al Hoceima Manarat Al Moutawassit».

■ 23 mai 2018: Début de la grève de la faim de Nasser Zefzafi

■ Dimanche 27 mai 2018: Un sit-in à Casablanca sur la place des Nations unies (ex-Maréchal) organisé par le comité du soutien du Hirak, pour commémorer une année après la vague d’arrestations.

                                                                      

Des chantiers et des travaux partout

Dans nombre de quartiers de la ville, des travaux de restructuration vont bon train: assainissement, réfection de la chaussée, électrification publique, pose de pavés dans quelques rues, renouvellement du réseau d’eau potable… C’est le cas du boulevard Mohammed V que nous trouvons fermé à la  circulation.

En plein milieu, des ouvriers sur leurs camions sont à pied d’œuvre. Les travaux de réfection de la chaussée et des trottoirs sur ce boulevard sont lancés juste après la visite qu’effectua, en cette même période de l’année dernière, une délégation ministérielle conduite par le ministre de l’intérieur, Abdelouafi Laftite, pour faire le point sur les projets de développement socio-économique en cours dans la région.

Les riverains prennent leur mal en patience. Un pompiste est excédé: «Ça fait une année que ça dure. Oui, il y a des travaux partout dans la ville, mais à quoi servent-ils si les jeunes continuent à ne pas trouver de travail pour gagner leur vie, c’est le plus important pour nous. Autrement, il ne leur reste qu’une seule issue, le chemin de l’exil…», se plaint-il.

L’été de l’année dernière, suite aux persécutions consécutives au Hirak, mais aussi à cause du chômage endémique que connaît la ville, l’exode des jeunes d’Al Hoceima vers l’Europe a fortement augmenté. En août dernier, «près de 600 personnes auraient été secourues au large de Tarifa en une seule journée», recense le journal britannique The Guardian qui a publié un article reliant le mouvement de protestation du Hirak à la crise migratoire.

Le journal a mis l’accent sur la situation de la région rifaine, soutenant qu’elle «alimente l’exode vers l’Europe».

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