Justice

Affaire Bouâchrine: Le «sexe» restera à huis clos au tribunal

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5281 Le 28/05/2018 | Partager
Pas de publicité pour protéger les victimes et leurs familles
L’accusation attaque avec des vidéos
En face, la défense est à la peine
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Le procès du directeur de publication d’Akhbar Al Yaoum se tient à huis clos. Cette mesure judiciaire sera fort probablement levée lors de l’audition des témoins et des plaidoiries (Ph. Jarfi)

Rarissime: une audience en pleine nuit! La voix du muezzin déchire le silence nocturne où est plongée la Cour d’appel de Casablanca. Avocats, policiers, journalistes arrivent au compte-goutte sur les lieux. Il est 22h en ce soir du 23 mai qui correspond au 7e jour du mois de Ramadan. Sexe, pouvoir et argent servent d’ingrédients à l’affaire Bouâchrine.

Du nom du directeur de publication d’Akhbar Al Yaoum qui comparaît depuis le 8 mars 2018  devant  la chambre criminelle pour plusieurs chefs d’accusation. «Traite humaine via l’exploitation du besoin et de la faiblesse de ses victimes, exploitation sexuelle, tentative de viols, harcèlement sexuel…», selon le parquet de Casablanca. 

Ce procès, qui tient l’opinion publique en haleine, se déroule à huis clos depuis plusieurs audiences. Ainsi en a décidé la justice pour des raisons «de moralité et d’ordre public», comme le prévoit l’article 302 du Code de procédure pénale. Sa décision s’appuie sur d’autres motivations: «La protection de la dignité, de l’honneur et de la vie privée des victimes et de leurs familles», relève Me Jaouad Touimi Benjelloun. Cet avocat est l’un des représentants de la partie civile qui a demandé  un procès à huis clos.

Une cinquantaine de vidéos forment le noyau dur des accusations portées contre Taoufik Bouâchrine. On y voit le suspect dans «des postures intimes» notamment avec des femmes salariées de son entreprise de presse, selon le procès-verbal de la police judiciaire.

La projection des vidéos est faite après la rupture du jeûne à cause de  la sensibilité morale de leur contenu.
Dans quelle ambiance se déroulent ces audiences à huis clos? «Les victimes sont gênées même si elles s’attendaient à voir ces scènes, mais le choc est là. Certaines victimes tremblent, pleurent...», rapporte Me Touimi Benjelloun.

Au même titre que notre interlocuteur, certaines de ses consœurs et confrères confient être «embarrassés». Ils leur arrivent de quitter la salle d’audience. «J’étais personnellement incapable de poursuivre la visualisation des séquences», confie un plaideur. L’une des avocates est sortie de la salle d’audience n°8 pour «griller» une cigarette et boire un café. La tension que dégage ce procès est «trop forte».

Ainsi, 17 vidéos ont été projetées à huis clos jusqu’au mercredi dernier. A l’heure où nous mettions sous presse, l’examen des autres pièces à conviction était programmé pour vendredi 25 mai. Seuls sont présents, les juges, les avocats, les plaignantes (8 avec les déclarantes) et l’accusé.

Le droit à un procès équitable exige que le mis en cause soit interrogé sur le contenu de chaque vidéo. «Est-ce que c’est vous?», demande à la fin de chaque projection, le président de l’audience, Bouchaïb Farih. «Négatif», rétorque l’accusé en soutenant «qu’il s’agit de vidéos fabriquées de toutes pièces». C’est cette position que défendent publiquement ses avocats face aux cliquetis des flashes et aux projecteurs des caméras.

A chacune de leur sortie, les journalistes se ruent sur les plaideurs pour prendre des déclarations. Du genre les images «ne sont pas claires». Malgré ses contestations, la défense ne compte pas réclamer une expertise technique. «Pourquoi donc? Nous sommes convaincus qu’il s’agit de fausses vidéos», répond aux journalistes l’un de ses avocats, Abdelmoula El Mrouri.

La défense conteste aussi la légalité des pièces à conviction saisies le 26 février 2018 à Casablanca: perquisition du bureau du directeur de publication, constatation des faits enregistrés dans des CD, extractions des vidéos à partir d’un enregistreur numérique. «Nous avons réclamé à la justice d’écarter ces pièces du dossier. Elle n’a pas donné suite à notre requête. Que voulez-vous qu’on fasse? Se révolter contre la Justice?», poursuit la défense. 

Le procureur du Roi, Jamal Zenouri, défend depuis le début de ce procès la fiabilité de ces preuves et le professionnalisme de la police judiciaire (cf. L’Economiste du 17 avril 2018).

Quant à la partie civile, elle n’en démord pas dans cette bataille à la fois judiciaire et médiatique. «L’accusé nie les faits. C’est son droit. Mais les vidéos sont là. Taoufik Bouâchrine bouge, parle, s’allonge sur le canapé», précise Me Touimi Benjelloun.

Son confrère, Abdelfettah Zahrach, insiste à son tour sur la véracité des faits: «Si vous regardez ces vidéos, vous aurez du mal à croire qu’il s’agit de Bouâchrine l’éditorialiste. Elles sont la preuve éclatante des actes reprochés à l’accusé. Nous allons réclamer des dommages-intérêts pour les victimes qui sont dans un état psychologique critique».

Les plaignantes veulent aller jusqu’au bout de la procédure afin de couper court au moindre doute. «Si les vidéos ne sont qu’un montage comme le prétend nos contradicteurs, pourquoi ne réclament-ils pas une expertise judiciaire?», demandent les avocats de la partie civile.

                                                                             

Ecrans et poudre aux yeux

La décision de tenir le procès Bouâchrine à huis clos a déplacé le débat du prétoire à l’écran. Les dérives verbales de Mohamed Ziane sont encore vives dans les esprits. L’ancien bâtonnier de Rabat fait partie des défenseurs de l’éditorialiste d’Akhbar Al Yaoum dans cette affaire de mœurs (lire ci-dessus). Les déclarations de ce plaideur «ont réduit le débat» judiciaire  «à une histoire de c... pour dédouaner son client», se désolent des avocats de la partie civile.

Me Jaouad Touimi Benjelloun, membre du conseil de l’Ordre de Fès, est embarrassé au point de présenter «ses excuses au peuple marocain en son au nom et nom de toute la profession». Un de ses confrères, Abdelfettah Zahrach, regrette à son tour que de «tels propos soient proférés de surcroît par un bâtonnier et ancien ministre des droits de l’Homme».

Aucune institution ordinale, ni celle de Rabat, où exerce l’avocat en cause, ni celle de Casablanca, où s’est produit l’incident, n’a levé le petit doigt pour demander au moins des explications à Me Ziane. Sa dernière décharge médiatique continue de susciter des indignations dans une profession qui compte 11.400 praticiens. Mais pas seulement. Ainsi, «sa vidéo a créé le buzz: 38.000 vues à peine 15 minutes après sa diffusion sur notre site», rapporte un caméraman. La déontologie journalistique est la grande perdante. Cet incident n’est ni le premier, ni le dernier depuis le démarrage du procès de Bouâchrine (cf. L’Economiste n°5247 du 9 avril 2018).

La défense fait feu de tout bois pour mettre en cause la fiabilité des vidéos à la base de l’accusation (lire ci-dessus). Elle est dans son rôle. «C’est une fuite en avant visant aussi à décrédibiliser la justice. Or nous sommes dans un Etat de droit», critique la partie civile.

En fait, le huis clos pris sur décision judiciaire est également au cœur de ce bras de fer. Les avocats de Bouâchrine veulent qu’il soit annulé au grand dam de leurs contradicteurs. La partie civile fait valoir en effet l’honneur et la dignité des victimes et de leurs familles. Face aux caméras, Me Ziane continue de faire son show: «Je réclame la levée du huis clos pour que l’opinion publique connaisse la vérité». Laquelle justement?

 

 

 

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