Tribune

Un monde entrepreneurial démocratiquement apaisé, est-ce possible?

Par Ahmed AZIRAR | Edition N°:5277 Le 22/05/2018 | Partager

Ahmed Azirar, économiste (Ph. L’Economiste)

Les élections patronales, devenues très politiques, se sont déroulées dans une ambiance de «violence» politicienne inédite. Face aux impératifs urgents de l’économie et de la société, le patronat semble focalisé sur ses propres intérêts.

La Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) a acquis un statut politique depuis que la Constitution de 2011 a fait accéder ses représentants à la Chambre des conseillers parmi le groupe représentant les entreprises. Ils siègent à côté des représentants locaux et surtout des syndicats les plus représentatifs.

Le législateur, en actant ce fait, a voulu faire jouer aux partenaires sociaux leurs rôles respectifs dans le développement économique et la gestion sociale d'un pays qui a choisi d’allier libéralisme politique et économique. C'est dire, d’un côté, que l'enjeu de l’élection du chef du patronat est, désormais, bien politique, même si la couleur politique de l'un des protagonistes semble moins claire que celle de son adversaire.

Le patronat, déjà audible dans la deuxième Chambre du Parlement, compte certainement y jouer un rôle encore plus important. Les deux binômes de candidats le savent bien. Des journalistes, des conseillers médias et même d’anciens présidents du patronat, engagés dans la mêlée, le leur ont rappelé durant toute la campagne. Il s’agissait juste de savoir quelle politique compte défendre l’un et l’autre camp!

D’un autre côté, des analystes fraîchement intéressés par l’organisme patronal, sans le connaître vraiment, ont cru voir en la «bataille» électorale qui vient de se dérouler un fait inédit de violence. Pourtant il y a bien eu plus violent dans le passé.

Quand, à titre d'exemple, dans un hôtel du centre de Casablanca où se déroulait le vote pour la présidence de la Confédération, un puissant soutien d'un des candidats de l'époque avait interpellé, quasi publiquement, le candidat du camp adverse en lui intimant un «Tu passeras sur mon corps pour être président!» Mais, si cette violence a repris, après la pause de la période du candidat unique qui a duré depuis 2006, elle aura quand même changé de nature en devenant politicienne.

La campagne a rappelé que l'enjeu véritable est, encore et toujours, économique, cette expression de la politique au sens le plus pur. Enjeu économique qui s’est exprimé, cette fois-ci, sous couvert d’une thématique mobilisatrice adaptée au moment, celle de l’opposition entre grands groupes et PME, arguant les lenteurs bureaucratiques et autres obstacles à la compétitivité des PME.

La lecture superficielle, à ne pas minimiser tout de même, montre que la fracture entre les défenseurs du marché local (manufacturiers) et les adeptes de l'ouverture (entendez les importateurs) reste vivace. La féroce querelle d'hier entre les protectionnistes et les adeptes de l'ouverture est loin d’être dépassée. Sauf que le protectionnisme et le libéralisme traversent les deux camps. On ne sait pas au juste qui défend quoi!

groupe-de-la-cgem-parlement-077.jpg

«L’une des principales innovations de la Constitution de 2011 est d’avoir permis au groupe de la CGEM de siéger à la  deuxième Chambre à côté des représentants locaux et surtout des syndicats les plus représentatifs» (Ph. Bziouat)

Une autre lecture montre que cette bataille est plutôt l'expression de la frustration d’une frange du patronat, qui s’estime bousculée par une autre, moyennant des pratiques de «connivence entre l’argent et le pouvoir», comme l’atteste clairement un ex-patron des patrons dans une interview parue dans un magazine le week-end dernier. Une histoire de «concurrence devenue trop déloyale»! Une mise à jour de la doléance d’équilibre entre secteur public et privé qui prévalait durant les années 1970-80!

C’est dire qu’un cran supplémentaire dans la politisation du débat économique (des affaires, en fait) a, ainsi, été engagé par des chefs d’entreprise. Ils ne taisent plus leurs points de vue politiques et s’élèvent contre le risque de politisation de la Confédération en politisant davantage le débat.

Ce combat entre franges du patronat, «qui n’est suivi, somme toute, qu’entre les quartiers d’Anfa et du Souissi», prouve que le Maroc est loin d’avoir réussi la mise à niveau démocratique de son tissu productif et associatif. Il ne semble, alors, pas en bonne posture face à la quatrième révolution industrielle et technique et aux exigences d’un «modèle» économique plus efficient !

Face à la gravité du chômage, les TPME et les PME (quasi-totalité du tissu entrepreneurial national), mal défendues,  ont droit à un pupitre pour s’y exprimer de manière audible. Elles méritent aussi une CGEM restructurée, au sein de laquelle «les grandes» tractent efficacement «les petites» pour une meilleure intégration aux chaînes de valeurs régionales et mondiales.

Si les débats de salons ne cesseront pas le 22 mai, l’heureux élu sera, quant à lui, jugé à l'aune de la pratique, celle de faire en sorte que l’économique reprenne aussitôt le dessus et que le sens politique des chefs d’entreprise (et non pas politicien) mûrisse davantage. Pour que le monde des affaires s’apaise, en se démocratisant, pour faire bien ce qu’il doit faire.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc