Economie

De quel bois les entrepreneuses sont-elles faites?

Par Nadia SALAH | Edition N°:5234 Le 21/03/2018 | Partager
Trois études définissent les constantes d’une démarche très minoritaire
Manque de confiance, peur de l’échec et compétences sous-estimées
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La cartographie des inégalités dont les femmes sont victimes

Depuis huit ans, chaque année en mars,  la Résidence de l’Ambassade de France offre ses magnifiques locaux ultra-modernes (avec une remarquable collection d’art marocain) à ses conseillères du commerce extérieur, plus quelques auditeurs et auditrices choisis. Il s’agit de parler des femmes dans ce mélange typique du Maroc qui fait qu’on ne peut pas vraiment savoir si une entreprise est plutôt française ou plutôt  marocaine. L’année dernière, il s’agissait de discuter des mixités dans le travail. Cette année, le thème était l’entrepreneuriat féminin, avec pour invitée-vedette Marie-Christine Oghli la présidente des Femmes chefs d’entreprises mondiales, l’Afem mais en version mondiale (voir l’entretien qu’elle a accordé à L’Economiste, le jeudi 15 mars 2018).
En plus des témoignages directs, la rencontre a permis de présenter trois recherches: 
- une étude à partir des fichiers de ReKrute (que les lecteurs de L’Economiste connaissent bien), fichiers assez grands pour être statistiquement représentatifs;
- une évaluation signée Deloitte, comparant les  grands espaces continentaux, évaluation elle-même appuyée sur les données de l’OCDE et de l’Union européenne;
- une recherche qualitative sur des profils (voir encadré) élaborée par le centre de recherche de  l’école HEM; recherche qualitative d’autant plus importante que les statistiques sont contradictoires, difficiles à interpréter.
Ces travaux vont dans le même sens: les femmes n’ont pas assez confiance en elles-mêmes, elles ont peur de l’échec et elles sous-estiment leurs compétences.  Ces trois points avaient été aussi mis en avant lors de la rencontre de l’UACC, Union des Agences Conseil en Communication, une semaine avant. 

Pourquoi se lancent-elles?

Le centre de recherche de HEM avec les Universités de Liège et du Luxembourg ont travaillé sur le parcours de 60 femmes entrepreneuses dans trois styles différents: des coopératrices, des fondatrices de cabinets libéraux et des chefs d’entreprise au sens classique du terme.
Quand les professions libérales soulignent leur désir (comblé)  de valoriser un diplôme prestigieux, les présidentes de coopératives sont en mode survie, pénalisées par les coutumes, bien qu’elles soient souvent des «notables» dans leur environnement. La créatrice d’entreprise aura besoin de gagner et montrer son argent pour être reconnue. Ce qu’on ne demande pas à un homme.
Même s’il n’existe pas au début, ou que l’entrepreneuse ne le souhaite pas, le leadership glisse facilement vers le mode autoritaire. La politique publique, portée de bonnes intentions, devrait cependant mieux coller aux spécificités régionales, dit l’étude. Enfin, les premières à douter de leurs compétences sont les femmes elles-mêmes.

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Sources: HEM, Universités de Liège et du Luxembourg

 

Ces trois points constituent un sérieux handicap, que beaucoup surmontent grâce au soutien du conjoint, plus rarement de la famille. On n’étonnera personne en disant que ce handicap est inversement proportionnel aux années d’études. Il est moins lourd en ville qu’à la campagne où la place et le travail des femmes sont plus conventionnels.
Côté financement, une participante lance une formule choc: «La banque c’est l’anti-projet entrepreneurial», ce qu’un banquier présent, Laurent Dupuch, président du directoire de la BMCI, approuvera et justifiera.
L’exploration des fichiers de ReKrute a donné du corps à ce que disent souvent les femmes: «Les hommes ont des réseaux pour les appuyer, pas nous». Il faut du temps libre pour les créer et les entretenir, ce qui manque davantage aux femmes

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Marie-Christine Oghly dit qu’elle «n’est pas féministe au sens où l’étaient nos aînées», ce qui ne l’empêche pas de militer, avec un sens unique de la répartie, pour que les femmes soient plus présentes dans les instances représentatives des entreprises. Et d’en dénoncer vertement les biais qui favorisent systématiquement les candidatures masculines. Si elle critique le manque de confiance en soi des femmes, elle vante leur sens de la mesure: «Si Lehman Brothers avait été Lehman Sisters, on n’aurait pas eu la crise financière»
 (Ph. Privée)

qu’aux hommes. Sans compter que la bonne éducation féminine exige discrétion et retenue, pas toujours compatibles avec les obligations d’une patronne. Dans un pays d’entrepreneurs indépendants qu’est le Maroc, peu de femmes osent se lancer. Mais le besoin de vivre et de faire vivre ses enfants est le plus puissant des motifs. C’est ce qui explique le succès des structures coopératives, qui ont aussi les faveurs des pouvoirs publics.  Et les faveurs des financements par microcrédits: les femmes sont nettement plus ponctuelles dans leurs remboursements.
«Les femmes voient trop les choses en petit, elles se voient elles-mêmes en petit», dit Christine Oghli, ajoutant que «si la banque Lehman Brothers(1) avait été Lehman Sisters, il n’y aurait probablement pas eu de crise financière». On ne saura jamais si c’est vrai ou pas, mais cela a bien fait rire la salle.

(1) Lehman Brothers  est une banque américaine ayant fait faillite à l’automne 2008, ce qui a déclenché la crise financière qui couvait depuis une année et qui a envahi le monde entier. Cette banque s’était particulièrement avancée dans la fabrication de produits toxiques

 

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