Société

Soufisme et coaching, une comparaison forcée

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5220 Le 01/03/2018 | Partager
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«Soufisme et Coaching, Rencontres d'ici et d'ailleurs» est un livre d'une grande valeur humaine, au-delà des frontières diamétralement opposées qui séparent les deux disciplines. La première est basée sur la spiritualité, la seconde est une quête du potentiel de l'individu pour le besoin d'un projet professionnel.

Qu'est-ce que le soufisme? Qu'est-ce que le coaching? Quels seraient leurs points de croisement et leurs points de séparation? Comment soufisme et coaching ont-ils abordé la question de l'égo? Où se rejoignent-ils et comment distinguer "maître coach" et maître spirituel contemporains? Telles sont les questions, et d'autres encore (21 en tout), qu'aborde ce livre.

Un exercice fort difficile et néanmoins instructif auquel se sont livrés quatre protagonistes: Mouhcine Ayouche et Patricia Lambert, deux coachs, l'un Marocain, l'autre Belge; Faouzi Skali, soufi et anthropologue marocain, et Christian Lestienne, coach professionnel et psychologue clinicien.

Les deux premiers posent des questions, les deux autres répondent, chacun selon sa spécialité. Une première question interpelle le lecteur averti et le laisse un peu perplexe: comment oser faire une comparaison, au-delà de leur rapprochement apparent et trompeur, entre deux démarches et deux méthodes diamétralement opposées, la première, le soufisme, plongeant ses racines dans les croyances religieuses et spirituelles, la mystique musulmane dans notre cas d'espèce, la seconde, le coaching, très contemporaine, laïque, générée dans une société occidentale et capitaliste où la rentabilité est maîtresse du jeu.

Les maîtres spirituels de l'islam, Djalal ad-dine Rûmi, né à Khorassan (1207-1273) et Ibn Arabi, né à Murcie (1165-1240), se retourneront dans leur tombe à la seule comparaison entre Attasswuf et coaching, tellement l'invocation d'Allah, le dhikr et le retour au Créateur sont omniprésents dans la démarche soufie.

Mettre sur un pied d’égalité une «"science spirituelle" éprouvée, multiséculaire, riche de l’apport quasi continu depuis le VIIIe siècle d’un nombre considérable de maîtres, de saints, de poètes, de métaphysiciens, qui a donné le jour à des dizaines de confréries, et une discipline aussi récente que le coaching, même si celle-ci a, elle aussi, sa figure tutélaire, Socrate, le père de la maïeutique…», serait une entreprise hasardeuse, analyse Adil Hajji, journalise et écrivain, lors de sa présentation du livre dans une librairie casablancaise.

Le coaching est un métier ou il veut du moins le devenir. C. Lestienne l'explique ainsi: «On pourrait dire que l'on pourrait faire du coaching "dans un esprit soufi", mais le coaching ne se situe pas dans une tradition spirituelle, bien que tous les deux (soufisme et coaching) aient une racine philosophique, en l'occurrence la maïeutique (…).

Le coaching vise l'émergence de l'autonomie, de la créativité et du potentiel du sujet au service d'une action». Le soufisme, explique Faouzi Skali, «est un appel à soi par le dhikr, la mention de Dieu. C'est une prise de conscience de soi par la présence et le regard divins».

Mais ce soufisme aura tout à gagner, nuance Skali, en se plaçant dans le processus de la civilisation de l'islam en général, tant il est vrai que la tradition soufie a été appauvrie par «des formes purement figées de la religion, qui se réfèrent à la lettre et non pas à l'esprit. C'est ce qui fait également qu'il y a une forme d'assèchement de la productivité et de la créativité, y compris civilisationnelle».

Une réflexion sur la vie en général

Mais l'on peut comprendre, en tournant la dernière page de ce livre, que dans les deux démarches, il y a la quête de l'individu qui se cherche pour connaître la vérité: sur soi-même, sur son environnement, ne serait-ce que pour pouvoir s'écouter soi-même et écouter les autres. Point commun dans les deux pratiques, l'accompagnement: cheikh-mourid pour le soufisme et coach-coaché pour le coaching.

Dans le cas du premier, le maître est un accompagnateur de l'individu dans un voyage spirituel à la recherche de la "vérité et du "sens", dans le cas du coaching, la relation entre les deux est plutôt professionnelle, contractuelle, construite sur la liberté assumée des deux parties.

Mais tant dans l'accompagnement soufi que dans l'accompagnement coaching, explique Mouhcine Ayouche, «l'individu bénéficie grandement du processus d'autonomisation, du passage d'un stade à un autre et de l'enclenchement d'un nouveau cycle du processus de recherche vers l'élaboration du sens». Le but ultime étant l'épanouissement de l'individu.

Mais il n'y a pas que des réponses dans ce livre à des questions pour expliquer les points de convergence et de séparation entre deux pratiques, l'une ancienne, l'autre moderne, mais il y a des réflexions sur la vie en général, sur la place de l'être humain dans cet univers, et sa place dans la société et la culture où il a baigné depuis son enfance.

Genèse d'un livre commun

Mouhcine Ayouche raconte ainsi comment ce livre a vu le jour: «Christian Lestienne m'informe un jour qu'une amie prénommée Patricia Lambert se rendait au Maroc pour assister au festival de la Culture soufie d'avril 2010 et qu'il aimerait bien que nous nous rencontrions à cette occasion. J'acceptais avec plaisir, mais la rencontre n'eut pas lieu (…) Patricia remit son voyage à juin pour le festival de Fès des Musiques sacrées du Monde et nous nous rencontrâmes, elle, mon épouse et moi, le 13 juin 2010. Ce fut fulgurant. Nous nous présentons les uns aux autres, évoquons nos points d'intérêt communs et parlons de ce beau métier de coach. Patricia est coach et auteure. Elle me dit avoir pensé à un projet de livre dans lequel un coach et un soufi se rencontreraient, réfléchiraient et échangeraient ensemble. J'en restais interdit. Mon épouse et moi riions et échangions des regards de stupéfaction. L'instant était magique. Avant de lui dire que j'avais conçu un projet quasi similaire quatre ans auparavant, il me restait une chose à vérifier, mais j'étais sûr de la réponse. Elle avait pensé au même soufi: Faouzi Skali. Le kairos du livre était là, nous l'avons saisi et nous avons plaisir à vous le partager».

                                                                                      

Les auteurs

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■ Mouhcine Ayouche est coach professionnel certifié PCC par l’ICF, conférencier dans des manifestations nationales et internationales. Il est de même critique d’art, scénariste et conteur.
 

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■ Patricia Lambert est master coach professionnel belge certifiée (MCC/ ICF). Elle œuvre à l’international, notamment à l’ONU, et a publié en 2007 un roman intitulé Al Nur, L’autre regard.

 

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■ Faouzi Skali, docteur en anthropologie et sciences des religions, est l’un des plus grands spécialistes du soufisme. Il est notamment l’auteur de La Voie soufie (1985) et de Saints et sanctuaires de Fès.
 
 

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■ Christian Lestienne est psychologue clinicien, coach professionnel et conférencier. Il a lancé un mouvement de rencontres créatives nommé Les Guetteurs du Souffle

 

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