Chronique

La sécurité économique et démocratique

Par Pr. Driss GUERRAOUI | Edition N°:5219 Le 28/02/2018 | Partager

Ici en conférence pour les étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme et de communication (appartenant à L’Economiste). Driss Guerraoui est professeur à l’Université Mohammed V-Agdal de Rabat. Il a été conseiller auprès de trois Premiers ministres, El Youssoufi, Jettou et El Fassi, avant d’être nommé Secrétaire général du CESE, le Conseil économique, social et environnemental. Il fait partie de ses trop rares intellectuels marocains qui se font un devoir de partager le capital immatériel qu’ils ont construit: le Pr. Guerraoui a publié une dizaine de livres liés à ses recherches universitaires. Sur ce sujet du dialogue social rénové, on se reportera avec utilité à la tribune du 7 février 2016 (Ph. Fadwa Al Nasser)

Assurer la sécurité économique globale dans un monde ouvert est une équation complexe à résoudre pour les Nations. Elle est un nouveau défi du continent africain: assurer sa stabilité à partir d’une stratégie collective et intelligente. Les nouvelles guerres (voir encadré) sont le produit des tensions et de l’exacerbation de la compétition entre les anciennes et les nouvelles puissances économiques, technologiques et militaires sur fond de complexification de la gouvernance à l’échelle mondiale.

Des moyens atypiques et inédits de la guerre se développent, rendant difficile la lutte contre le terrorisme, le radicalisme, l’économie du crime, les trafics de tout genre et les migrations massives et forcées. Le tout est aggravé par le chômage et les multiples inégalités (sociales, territoriales, genre), la montée de la pensée irrationnelle, du populisme, des idéologies identitaires et des tentations régionalistes.

S’y ajoute la survenance imprévisible des phénomènes extrêmes (sécheresses, inondations, incendies, séismes, fonte des glaces) qui créent des vulnérabilités, des instabilités et de nouvelles formes d’insécurité.

L’information attaquée pour créer doute et désespoir

Ce contexte rend la guerre numérique complexe et la stratégie sécuritaire incertaine. L’ennemi devient de plus en plus difficile à identifier. La cyberguerre est donc difficile à prévoir et à anticiper. La protection est ardue à réaliser en temps réel. Ces nouveaux «guerriers» prennent appui sur les avancées de la révolution numérique pour développer d’autres moyens encore plus redoutables, comme les médias sociaux.

Leur pouvoir de désinformation et de propagande peut conduire à «saper le moral» collectif de toute une nation et à instiller du désespoir dans une vie paisible. Les populations sont alors placées dans un doute permanent, une défiance et un désarroi dévastateurs au regard de la capacité de leurs gouvernements, leurs forces de sécurité et leurs armées à les protéger contre cette nouvelle génération de guerre. Ce qui installe les sociétés et les économies  dans une véritable guerre permanente dont on ne connaît ni le temps de sa survenance, ni ses instigateurs directs, ni le lieu et le terrain de leurs opérations.

Tout ce que l’on sait c’est qu’il s’agit d’ennemis potentiels invisibles et anonymes. Ils sont capables d’attaques isolées ou groupées, mais bien coordonnées avec des dégâts humains et économiques. Les besoins sont importants en formation, technologies et gouvernance sécuritaire. Rapide est l’obsolescence des savoirs, des savoir-faire, des qualifications et des technologies, y compris dans le domaine de la cyberguerre.

Les Etats doivent s’armer de stratégies nationales faisant de la formation tout au long de la vie, de la prévention, de l’anticipation, de la veille informationnelle et de la mise à niveau permanente des technologies du renseignement, une priorité du management futur des services de sécurité.

sommet-ua-ue-019.jpg

La sécurité a été un des sujets-phares du sommet UA-UE à Abidjan en novembre 2017 (Ph. AFP)

Afrique-Europe: une réponse collective

Cependant, pour le continent africain les raccourcis technologiques et managériels nécessitent des stratégies collectives, dans la zone euro-africaine à bâtir. Le dernier Sommet Union africaine–Union européenne, tenu à Abidjan le 30 novembre 2017 , rappelle l’importance de cet horizon pour réaliser la sécurité, la stabilité, et la paix de l’Afrique et de l’Europe.

Car ces deux continents constituent de véritables poumons l’un pour l’autre et sont deux zones parmi les plus touchées par le cyberterrorisme, la cybercriminalité, les tentatives de déstabilisation, ainsi que par la pression des flux migratoires.

Enfin, compte tenu de l’ampleur du problème, aucun pays africain ne pourra seul apporter une réponse. Celle-ci passe nécessairement par la capacité des Africains à mobiliser l’intelligence et le génie des services de sécurité africains avec une pensée stratégique sécuritaire continentale.

L’élaboration d’une nouvelle génération d’intégration régionale ayant comme objectif géostratégique la création des «Etats-Unis d’Afrique» en constitue le cadre spatial et institutionnel le plus approprié à cette fin. La sécurité économique globale du continent en dépendra.

                                                                      

Nouvelle génération de guerres: Que faire?

securite_economique_019.jpg

Virus, vers, chevaux de Troie, logiciels espions… La gamme des outils d’attaque s’agrandit chaque mois. Ici le local de pirates arrêtés à Casablanca en 2016: une «petite criminalité» déstabilisante. Les Etats peuvent aussi se doter «d’armées» ad hoc, plus ou moins clandestines, avec des moyens considérablement supérieurs à ceux des malfrats casablancais (Ph. L’Economiste)

Des acteurs d’un genre nouveau prospèrent. Ils tirent leurs forces, paradoxalement des prouesses technologiques du XXIe siècle. Ce sont les pirates numériques, hackeurs de logiciels et réseaux criminels de tout genre. Ils tirent leur force de leur capacité à détruire des dispositifs militaires entiers, des potentiels économiques stratégiques qui comptent pour le pays visé, ses ressources naturelles, énergétiques et minières, ainsi que ses sites publics et privés sensibles. Ces acteurs diversifient le champ des attaques, entraînant des dégâts coûteux et déstabilisant les économies. Ces attaques sont d’autant plus ruineuses que leurs cibles privilégiées sont les systèmes informatiques des banques, des entreprises, des ports, des aéroports, des administrations stratégiques et des sites militaires sensibles.
Cette nouvelle génération de guerre se pose une question fondamentale: quelle politique de sécurité économique globale promouvoir dans un monde ouvert, interdépendant et mondialement connecté?

Quatre pistes doivent être considérées:
- Elaborer des approches tenant compte des nouvelles exigences des cyberattaques en vue de garantir la sécurité future des citoyens, des territoires et des entreprises;
- Développer des dispositifs nationaux de sécurisation des infrastructures informatiques et des frontières, portés par des moyens humains et matériels conséquents;
- Renforcer le renseignement humain;  
- Et coopérer davantage en partageant l’information en vue de sa mutualisation dans le but de doter la communauté internationale d’un véritable registre mondial des cybercriminels potentiels.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc