Justice

Affaire Brissot
La Cour ouvre «la boîte noire» du procès

Par L'Economiste | Edition N°:4644 Le 10/11/2015 | Partager
Confessions de l’ancien gardien de la villa
Les versions des autres coaccusés remises en cause

C’est dans la salle 8 que la Chambre chargée des crimes financiers tient ses audiences  (Ph. FF)

C’est l’homme à tout faire des Brissot: gardiennage, plomberie, jardinerie..... Housseine El Houzi entre à leur service en 1986. Il sera pendant un quart de siècle le domestique attitré des propriétaires de la villa «Rêve de crabe» et les accompagnera jusqu’à leur dernière demeure!
Ce personnage aux origines modestes et très peu instruit a eu droit à une audition de près de cinq heures le 4 novembre 2015 à la Cour d’appel de Casablanca. Une autre audience devra suivre ce mercredi 11 novembre. Accusé de faux et usage de faux dans ce dossier, les déclarations de l’accusé risquent de chambouler définitivement les rapports de force entre les protagonistes.
Toute la fortune des défunts George et Olga Brissot est en jeu: biens immobiliers, avoirs bancaires au Maroc et à l’étranger… Un contrat de vente (de la villa) et deux testaments sont à la base des accusations. Ces actes sont-ils authentiques ou pas? Toute la question est là. D’où le poids de ces auditions où les parties confrontent deux testaments pour une seule succession.
Dans l’un des deux actes en concurrence, l’ex-serviteur se retrouve bénéficiaire à part égale avec un autre accusé (Mustapha Him) de la totalité des biens de ses employeurs (cf. L’Economiste du 12 octobre 2015).
El Houzi s’avance enfin à la barre avec une minerve autour du cou. Il a été victime d’une chute au tribunal (cf. L’Economiste du 3 novembre 2015). Le président de l’audience, Lahcen Tolfi, s’adresse à celui qu’il qualifiera d’emblée de «boîte noire».
- «Parlez-nous de votre vie, de votre relation avec Olga et des visites qu’elle recevait», demande le magistrat.
- «Je m’absentais quelque temps au début (de son recrutement)…», déclare l’ancien gardien debout à la barre. L’assistance est suspendue à ses lèvres. La voix de l’accusé est presque inaudible et son débit rapide. Les avocats se rapprochent. La présidence invite son interlocuteur «à parler plus fort». L’accusé entame son récit dans la sombre salle n°8.
Un fonctionnaire du consulat général de France, un Tunisien du nom d’Ali Mrad, et un voisin, Daniel, «rendaient visite chaque samedi» au vieux couple. Petit à petit, «une rivalité s’est installée entre les deux hommes». Animée qu’elle est par la prise en charge des Brissot. Le couple âgé est sans enfants ni famille au Maroc. Une procédure de curatelle pointe à l’horizon. Le Consulat général de France y est partie prenante. Sauf que son représentant, Ali Mrad, a d’autres desseins qui semblent être à l’origine de «son licenciement pour faute en septembre 2008», d’après une lettre officielle.
Toujours est-il que l’état de santé du vieux couple inquiète. «Mme Olga sera victime d’une fracture en 2005 et son mari presque aveugle. On m’avait rappelé pour m’occuper d’eux», rapporte l’employé. Il était domicilié au moment des faits à Dar Bouazza aux environs de Casablanca. Le domestique  ne quittera plus ses employeurs d’une semelle. Y compris lorsqu’ils se déplaçaient pour une visite médicale. Sa présence permanente dérange: «Le fonctionnaire du consulat me harcelait. Février 2007, Mme Olga m’apprend qu’il voulait m’évincer de mon travail», rapporte le gardien. Sa patronne refuse de le congédier.
- «Qu’en est-il des visites de Gérard Benitah?», enchaîne la présidence.
- «Il est le neveu de M. George et il nous est arrivé de déjeuner tous les trois dans un restaurant...», précise l’ancien employé. Cardiologue installé en France, le neveu rendra plusieurs visites début des années 2000 à son oncle. Son lien de parenté avec Dr Brissot lui a toujours été contesté par ses adversaires. Au même titre que celui de partie civile. Manière de couper court aux prétentions de Benitah aux droits de succession.
Qu’en est-il du contrat de vente de la villa? Il est supposé avoir été conclu entre Olga ép. Brissot  et un certain Lotfi Bezakour. Ce dernier est également au banc des accusés. Le domestique déclare «ne l’avoir jamais vu» et remet en cause la version du présumé acquéreur. «Mme Olga ne s’est pas déplacée pour la légalisation (du contrat) à la commune de Moussa Bnou Nossair», poursuit l’auditionné. Tout en assurant que sa patronne «ne lui a jamais parlé de la cession (de la villa)» à 10 millions de DH.
- «Qu’est-ce qui vous pousse à en être si sûr?», demande la Cour étonnée par «une mémoire si précise». Le silence se fait de plus en plus pesant. M. Brissot «ne m’a aucunement parlé de la vente... Il ne pouvait d’ailleurs plus écrire ni signer» quoi que ce soit. De quoi mettre en doute aussi la version soutenue par la défense: Le viel homme aurait rédigé un 2e testament au profit de son employé. Daté de février 2010, une correspondance du consulat général de France décrit George comme un homme «seul, aveugle, quasiment sourd et atteint de la maladie d’Alzheimer». Son épouse est décédée trois ans plus tôt. Après toutes ces déclarations, y aura-t-il un changement dans la ligne de défense? Les avocats des parties en litige vont se relayer pour l’interroger. L’audience de ce 11 novembre est prometteuse.

                                                                 

Requête, pressions et confrontation

Durant son audition du 4 novembre, l’ancien domestique des Brissot se rétracte: «Je n’ai jamais déposé aucune demande». Allusion à une requête majeure déposée à la Cour d’appel de Casablanca. Elle visait la désignation d’un administrateur judiciaire pour les biens des Brissot. Housseine El Houzi cite trois personnes comme étant «les vrais instigateurs» de la requête: Ali Mrad (fonctionnaire du consulat de France), Mustapha Him (un des accusés de ce procès) puis Majdoubi Thami. Et qui n’est autre que l’administrateur judiciaire! Il a été déjà auditionné en première instance comme témoin. Le sera-t-il toujours? Ces gens là «m’ont dit d’adopter la requête en mon nom et que je ne risquais rien», poursuit le gardien.   
Autre fait marquant. Mustapha Him se présente comme «un ami des Brissot». Son contradicteur déclare: «J’ai vu Him pour la première fois le jour où Mme Olga est décédée le 1er septembre 2007. Il n’a jamais rendu visite au Brissot dans leur résidence...», soutient l’ex-employé. L’homme à tout faire assure «avoir été menacé (par Him) d’être mis en prison...». Manière de le dissuader, selon lui, de prêter assistance au neveu de son défunt patron.
La Cour demande à l’auditionné «s’il subit toujours des pressions». L’accusé n’a-t-il pas réclamé en décembre 2014 une protection au parquet de Casablanca? Et a jeté en pleine audience, en février 2015, une lettre au président, Lahcen Tolfi.
D’autres noms s’ajoutent. En plus de l’administrateur judiciaire, il y a Bouchaïb Rami et Mohamed El Alam, M’barek Meskini et le notaire. «Une réunion nocturne se tient en janvier 2013 où El Alam demande aux personnes présentes d’éteindre leurs portables», raconte le gardien. «C’est surtout Majdoubi (administrateur judiciaire) et Rami (cité comme témoin en 1er instance) qui m’ont briefé sur ce que je devais dire à la police judiciaire de Maârif. Je croyais qu’ils me soutenaient», rapporte l’accusé qui devait être convoqué par la BNPJ pour interrogatoire. El Houzi reconnaît par ailleurs avoir reçu de Mustapha Him 300.000 DH. Sa part du legs, semble-t-il! «J’ai dit toute la vérité et je continuerai à la révéler», déclare l’accusé tout en réclamant une confrontation. «Vous l’aurez», promet la présidence. Qui dit mieux!

Faiçal FAQUIHI

 

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