Justice

Affaire Brissot : Mauvais procès contre la liberté de la presse

Par L'Economiste | Edition N°:4640 Le 03/11/2015 | Partager
Le droit d’accès à l’information pris à partie
Le président rappelle les indisciplinés à l’ordre

«Notre requête vous paraîtra étrange votre Honneur». Me Abdelkbir Tabih annonce la couleur. Lui qui plaide dans une affaire de spoliation foncière avec comme charges constitution de bande criminelle,  faux et usage de faux... L’avocat réclamera au président de «surseoir à statuer jusqu’à ce que le tribunal de 2M déclare sa sentence»! Il avance que «son client s’inquiète» et «qu’il y a atteinte à la présomption d’innocence». Me Tabih n’a pas tort: sa demande du 28 octobre près la Cour d’appel de Casablanca est plus qu’étrange! Elle intervient avant la diffusion de Grand Angle. Programmée jeudi dernier, l’émission portait en partie sur la spoliation foncière. Rien de compromettant au final.
D’autres plaideurs repartent à l’assaut. Ils prétextent l’indépendance de la justice: «Les médias n’ont pas le droit d’intervenir dans le cours d’un procès». La manœuvre est périmée autant que le débat qui se politise insidieusement (cf. L’Economiste du 11 mars 2015): «Le pouvoir législatif empiète sur la justice». Ayant soutenu la cause de certaines victimes, Nezha El Ouafi, parlementaire du PJD, est prise à partie... en son absence. Très classe! Puis, vient le tour du quotidien Al Akhbar qui «augure ce que va révéler le gardien de la villa Brissot».
Egalement accusé, son audition rend anxieuses certaines parties au procès (voir ci-dessus). L’avocat du gardien avance et déclare aux juges: «Mon client n’est pas concerné par l’émission et n’a donné aucune déclaration».  
Le pétillant procureur du Roi critique le «populisme» d’une défense nerveuse. «Est-ce que la défense plaide le fond du dossier?» déclare Hakim Louardi. «La vérité dérange», rétorque sans sourciller Me Mohamed Kerrout. Mais laquelle justement? Le président, Lahcen Tolfi, tente de calmer sèchement l’avocat du notaire: «La bienséance de la plaidoirie exige de ne pas porter atteinte aux autres. Le tribunal n’est pas une tribune pour diffamer». S’ensuit un interminable échange électrique. Le magistrat parviendra difficilement à recadrer le plaideur: «Ce ne sont pas des manières. Vous plaidez devant un tribunal... Dites-nous vos arguments». La défense exige que «le parquet mette fin à la situation criminelle de 2M». Allusion à son reportage.
Me M’barek Meskini en rajoute: «J’ai peur pour ma sécurité». Les médias, selon lui, risquent de rameuter l’opinion publique. L’avocat se fera également rappeler à l’ordre. La défense fait fausse route: le régulateur audiovisuel a été saisi pour «interdire la diffusion» de l’émission en cause. Or la Haca n’intervient qu’après et jamais avant. Sinon, c’est la censure.
La partie civile se fait malicieuse: «Comment nos adversaires ont pu voir l’émission? Moi, qui y suis interviewé, je ne l’ai pas encore regardé. Nous sommes là pour débattre d’un dossier précis. Pas pour juger 2M», déclare Me Messaoud Leghlimi. «La requête n’a pas de base légale. Elle veut juste retarder le procès. Si vous sursoyez à statuer, c’est la presse que vous jugez. Elle a au moins le droit de venir se défendre», poursuit Me Mohamed El Arch.
La défense fait feu de tout bois pour éviter l’inévitable. La présidence n’est pas dupe. Rejet de la demande, tard dans la nuit, après plus de 4 heures de débat où la défense a eu la part du lion. Ce soir-là, d’anciens bâtonniers se sont retournés dans leurs tombes!

Repères

7 août 2013

Fin d’instruction de l’affaire Brissot

25 décembre 2013

Un procès-phare démarre à Casablanca

12 février 2014

Six personnes sur 7 condamnées

5 janvier 2015

Ouverture du procès en appel

F. F.
 

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