Enquête

De l’Antiquité à nos jours
Le vin, cet infatigable clandestin...

Par L'Economiste | Edition N°:4471 Le 26/02/2015 | Partager
La région de Meknès a constitué le premier berceau avec l’arrivée des Romains
Le système de protection consulaire va favoriser son usage au sein d’une catégorie de la société
Production formelle et consommation discrète, le paradoxe marocain!

- L’Economiste: A quelle époque remonte la culture des vignes et la consommation du vin au Maroc?
- Mohamed Houbaida:
Selon les données historiques,

Mohamed Houbaida, professeur d’histoire sociale à la faculté des lettres de l’université de Kénitra, rappelle que les Marocains ont, de tout temps, consommé du vin, même avant la colonisation

la culture de la vigne et l’usage du vin ont été introduits dans l’Antiquité, avec l’occupation romaine de l’Afrique du Nord. Les traces archéologiques attestent de cette activité dans la région de Meknès, notamment près du site Volubilis. La production de la vigne et du vin était très active à cette époque. Les Français, lors du protectorat, ont redonné vie à cette activité dans cette région, et créé également des vignobles dans la région Ouled Taleb, près de Casablanca.

- Avec l’arrivée de l’Islam, comment les différentes dynasties se sont-elles comportées avec la consommation du vin?
- Il est difficile d’apporter une réponse pour l’ensemble des dynasties.

Au XIe siècle à l’époque des Almoravides, le vin le plus consommé à cette époque fut le Rûbb. Une des portes de Marrakech, capitale de la dynastie almoravide, porte d’ailleurs le nom de ce vin, «bab er- rûbb»

Cependant, il convient de rappeler qu’au XIe siècle à l’époque des Almoravides, la consommation d’alcool était courante et se faisait de manière visible. Le vin le plus consommé à cette époque fut le Rûbb. Une des portes de Marrakech, capitale de la dynastie almoravide, porte d’ailleurs le nom de ce vin, «bab er- rûbb» par laquelle s’acheminait cette boisson vers la ville ocre. Mais avec l’arrivée de leurs successeurs, les Almohades, le vin s’est vu formellement interdit sous l’influence de leur guide spirituel, Ibn Toumert.
- Y a-t-il eu d’autres vins aussi connus au Maroc à cette époque?
- On peut citer deux autres espèces de vin. Le vin Anzir, de couleur cendrée et de goût sucré, consommé dans la région de Taroudant. Et le vin Samite dans la région de Ouazzane, attesté par Léon l’Africain (Hassan al-Wazzane) au 16e siècle. Les habitants de Ouazzane ne cherchaient pas seulement des moments de plaisir, mais aussi de l’énergie pour se protéger contre le froid, notamment en hiver.

- Avec l’arrivée des Moresques et par la suite des Français pendant le protectorat, quel changement s’est opéré dans le rapport des populations à l’alcool?
- Les Moresques ont joué, effectivement, de par leur mode de vie plus ouvert, un rôle non négligeable dans l’expansion de l’usage du vin avant même l’arrivée des colons européens. L’on peut parler aussi des Juifs qui avaient cette tradition de fabriquer de l’eau de vie et du vin rouge cacher. L’ouverture du pays sur d’autres nations européennes explique également cet usage de plus en plus amplifié. Mais, c’est à partir du milieu du 19e siècle, avec l’expansion du système de protection consulaire, que cet usage a pris de l’ampleur. Rappelons que ce système a permis à certaines puissances européennes particulièrement la France, l’Angleterre et l’Espagne, qui ont mis sous leur protection des Marocains, Musulmans et Juifs, désormais soustraits à la juridiction du Makhzen, de posséder ou gérer des débits de boissons ou des cabarets. Tanger, de par son ouverture sur le monde, abritait 50 bars en 1884,

et passait à 200 en 1894. A Fès, l’ouverture du premier grand débit de boissons remonte à 1896. Rabat connaît un processus similaire. Les protégés avaient donc le droit de fréquenter ces lieux d’enivrement sans être dérangés par le Makhzen. Avec l’instauration du protectorat en 1912, et le nombre croissant des étrangers, la consommation du vin devient visible dans les bars, mais aussi dans les restaurants, les hôtels et les cabarets.

- En dépit de l’interdiction de boisson dans la majorité des pays musulmans, les organisations mondiales relèvent qu’une partie de la population, femmes comprises, consomme du vin
- Je pense que chaque société a besoin d’un stimulant, quelle que soit sa nature, comme le vin ou le haschich. Il se trouve que leurs productions au Maroc, formelle pour l’un et informelle pour l’autre, sont des plus imposantes. Il faut rappeler que les Marocains ont, de tout temps, consommé du vin même avant la colonisation, mais d’une manière discrète aussi bien chez les grandes familles que chez les couches marginalisées. Cela révèle un problème d’ordre culturel dans les sociétés arabo-musulmanes où les gens se comportent discrètement par rapport à la consommation d’alcool. Cela me rappelle l’historien Fernand Braudel qui disait que «le vin a toujours été, dans l’histoire des pays arabo-musulmans, un clandestin infatigable». La majorité des parents boivent du vin en cachette de leurs enfants, souvent la nuit et à l’abri des regards de leurs proches. Même pour ceux qui boivent en dehors de chez eux font en sorte que l’odeur de l’alcool soit masquée en mâchant un produit aromatique comme le chewing-gum par exemple. Notons aussi que cette attitude discrète qui veille à ne pas gêner les autres, au sein de nos sociétés, concerne également le sexe et la critique des religions.
Propos recueillis par
Noureddine EL AISSI

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