l'Economiste
Edition N° 4133 du 14/10/2013

Nouveau gouvernement
Les perdants et les gagnants
Points: 
Le PJD affaibli, le RNI revigoré
Des secteurs stratégiques confiés à des technocrates
Une équipe d’action à l’intérieur de l’exécutif
4133
14-10-2013

Le chef du gouvernement n’a pas fait preuve de diligence dans la formation de sa nouvelle majorité. Il lui a fallu 85 jours pour accoucher d’un gouvernement pléthorique, au vu du nombre de ministères: 39 membres alors que le sortant ne comptait que 31. Pour Abdelilah Benkirane, qui misait sur l’économie du train de vie de l’Administration, c’est raté. Cette pléthore de ministres provoquera au contraire des dépenses supplémentaires. Elle ne facilite pas non plus la coordination au sein de l’exécutif. Et la logique de l’efficacité et de la rentabilité en pâtira. Déjà, dans le gouvernement sortant, Abdelilah Benkirane n’avait pas joué pleinement son rôle de coordinateur de l’ensemble de l’exécutif. En effet, des décisions ont été prises entre les seuls ministres du PJD sans associer leurs collègues au gouvernement. Reste que l’augmentation du nombre des ministres s’explique par le fait que  Benkirane a cherché à satisfaire ses alliés.
Maintenant que la fièvre de la nomination du gouvernement est tombée, une question se pose avec acuité: qui est sorti gagnant de ce remaniement qui a coïncidé avec l’entrée du RNI dans la nouvelle majorité? Revue des troupes! Le RNI est le grand gagnant de cette longue période de gestation du gouvernement. Il a raflé la mise, avec des portefeuilles économiques. Mohamed Boussaïd aux Finances, Moulay Hafid El Alamy au Commerce et industrie… visent à booster les secteurs et rétablir la confiance des investisseurs. Ainsi, il aura renforcé «l’image du RNI pépinière de compétences». En tout cas, le parti de Salaheddine Mezouar est content d’avoir intégré le gouvernement. Depuis janvier 2012, il semblait mal à l’aise dans l’opposition.
Le perdant de ce remaniement est incontestablement le PJD. Si Benkirane a assuré la survie de son gouvernement, il aura malmené son parti. En effet, il a perdu le ministère des Affaires étrangères et de la coopération, conduit par Saadeddine Otmani. Le président du Conseil national, le parlement du PJD, s’est retrouvé à l’extérieur de ce gouvernement. Le ministère du Commerce et d’industrie, un département stratégique, lui a filé sous le nez. Abdelkader Amara se contentera du ministère de l’Energie, des mines, de l’eau et de l’environnement qu’il partagera avec deux ministres déléguées femmes. Lahcen Daoudi, en charge de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de la formation des cadres devra cohabiter avec Soumiya Benkhaldoun (PJD). Idem pour Aziz Rabbah qui cèdera le département du Transport à son ministre délégué Mohamed Najib Boulif. Un recul, car, auparavant, Boulif était ministre délégué auprès du chef du gouvernement. En outre, le ministère de la Justice, piloté par Mustapha Ramid, a été amputé des Libertés.

Un ministère à créer de toutes pièces

Quant au MP, il semble satisfait même si Benkirane lui a enlevé le département de l’Intérieur. Mohand Laenser s’est retrouvé avec un ministère qu’il faudra créer de toutes pièces, avec deux directions (urbanisme et aménagement), logées actuellement chez Nabil Benabdallah. Le PPS a tiré son épingle du jeu. Son secrétaire général a réussi non seulement à obtenir un portefeuille supplémentaire, mais aussi à profiter de cette occasion pour revoir son casting. Ainsi, il a remplacé son ministre de l’Emploi pour y mettre un profil économique, Abdeslam Seddiki.
Cependant, à voir la liste des ministres de plus près, on s’aperçoit de la coexistence de deux équipes, à deux vitesses, dont l’une est entièrement tournée vers l’action. C’est le pôle économique, incarné par des ministres du RNI et des technocrates rompus à l’efficacité du terrain.
On l’a bien vu, ce gouvernement comporte plus de ministres sans couleur politique que le sortant. Benkirane II compte ainsi 8 Sans appartenance politique. Des ministères stratégiques, comme l’Intérieur ou l’Education nationale, sont retombés dans l’escarcelle de la technocratie. Pour l’Intérieur, c’est le souci de l’efficacité qui à prévalu. Le Maroc s’apprête à lancer le grand chantier de la régionalisation avancée avant d’organiser les élections communales en 2015 et les législatives l’année suivante. Donc, il fallait un homme d’action, rompu à l’administration territoriale pour mener à terme tous ces grands chantiers. D’ailleurs, l’administration de Mohand Laenser a été prise à partie lors des dernières élections partielles, accusée d’avoir privilégié le candidat du MP. Pour parer aux critiques et dans un souci d’efficacité, c’est donc la logique du ministère de souveraineté qui a prévalu. Idem pour l’Education nationale, qui semble avoir été soustraite aux surenchères politiciennes. Depuis le gouvernement d’alternance en 1998, plusieurs partis politiques se sont succédé au chevet de ce département sans réaliser des résultats probants. On aura tout essayé. Des ministres du PPS à l’USFP, en passant par l’Istiqlal, le PAM et le PSD, la situation de l’enseignement a continué à se dégrader chaque année. Il fallait donc un changement de cap. Et la nomination de Rachid Belmokhtar s’inscrit dans cette optique. Il est renforcé par Abdeladim El Guerrouj, du MP (quoiqu’il a rejoint tardivement le parti). C’est un inspecteur des finances qui fonctionne comme un technocrate.
Cependant,  ce retour aux ministères de souveraineté pourrait être interprété comme un pas en arrière par rapport aux avancées apportées par la Constitution 2011. Ainsi, le principe du lien entre la responsabilité et la reddition des comptes risque d’être vidé de son contenu. Qui va sanctionner ou récompenser un ministre technocrate, qui ne se présente pas aux élections?
Quoique le fossé entre les principes édictés par la loi fondamentale et la réalité sociale est grand. Et, s’il fallait arbitrer entre ces principes et le déficit des réalisations du gouvernement dans plusieurs domaines, le choix est vite fait. C’est sans doute le souci de pragmatisme qui a prévalu.

Le cas Louafa

Le maintien de Mohamed El Louafa dans le gouvernement intrigue plus d’un (voir aussi page 9). Sans coloration politique, (il a été exclu de l’Istiqlal pour avoir refusé de présenter sa démission comme voulu par le parti), il a été récompensé par Abdelilah Benkirane qui lui a confié un ministère stratégique: les Affaires générales et la gouvernance, à la place de Mohamed Najib Boulif parti pour le département du Transport. Il sera donc chargé de piloter la réforme de la compensation. En tout cas, son maintien peut être interprété comme un pied de nez de Benkirane à son adversaire politique Hamid Chabat.

Mohamed CHAOUI

Légende Image: 

Le président du RNI, Salaheddine Mezouar, a réussi à imposer ses priorités face à Abdelilah Benkirane acculé à faire des concessions pour assurer la survie de son gouvernement

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