Chronique d’Hier et d’Aujourd’hui

Mémoire de Palestine
Il était une fois le quartier des Maghrébins
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3966 Le 12/02/2013 | Partager

Mouna Hachim est titulaire d’un DEA en littérature comparée. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication et de  la presse écrite. Passionnée d’histoire, elle a publié en 2004  «Les Enfants de la Chaouia», un roman historique et social,  suivi en  2007 d’un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» 

Quand il s’agit de destruction de vestiges musulmans par Israël, certaines voix se mettent soudain aux abonnés absents, étant plus propices à s’indigner devant d’autres aussi inqualifiables destructions, opérées par d’autres types d’extrémistes, seuls politiquement correct d’être présentés comme tels. Mais comment désigner autrement ceux qui portent atteinte à l’identité d’Al-Qods pour ne parler que d’elle? Quelle est la différence entre attaquer un mausolée médiéval au Mali à coup de pioches rudimentaires ou raser avec un bulldozer sophistiqué des témoignages historiques à Jérusalem? Quelles que soient les raisons invoquées, le résultat est le même: c’est l’effacement du patrimoine islamique et patrimoine de l’humanité entière, dans le cadre d’une inacceptable politique du fait accompli.
Le mercredi 6 février, à Jérusalem-Est occupée, à environ 50 mètres de la mosquée Al-Aqsa, les autorités israéliennes ont ainsi procédé à la destruction de façades et d’arcades d’un bâtiment historique ainsi que le confirme dans un communiqué la Fondation Al-Aqsa pour le Waqf et le patrimoine.
A la place est prévue la construction d’un complexe comprenant synagogue, commissariat, salles d’exposition et de réception reliées entre elles par des tunnels… au détriment du Waqf islamique qui fait partie initialement du quartier maghrébin.
Cette stratégie de judaïsation mêlant appropriations, vols et destructions a commencé depuis l’occupation des lieux en 1967. Tout le monde sait que les fouilles d’Israël sont ininterrompues  jusque sous Al-Haram al-Sharif avec des creusements d’excavations et de tunnels en dessous de l’esplanade, touchant la stabilité de ses fondations. Une désagrégation souterraine programmée ou «Comment détruire une mosquée sans en avoir l’air» résumait dans un titre explicite, le journaliste palestinien Khaled Amayreh.
Ces fouilles se font en dessous de la mosquée Al-Aqsa et autour, principalement dans la zone des palais du califat omeyyade que l’occupation chercherait à transformer en chemin biblique et autres «jardins talmudiques».
Qu’est-ce qui reste du quartier des Maghrébins, totalement détruit par l’armée israélienne quelques jours après la guerre des Six-Jours? Les autorités d’occupation ont en effet rasé Harat al-Magharba et chassé ses habitants. Tout y est passé, près de 135 habitations, des mosquées, plus d’une centaine de bâtiments historiques dont l’école Afdiliyeh, une des plus anciennes de Jérusalem, construite en 1199, située sur ce qui est maintenant l’esplanade du mur des Lamentations. Portant le nom du fils de Saladin, elle est connue ensuite sous le nom de Mosquée Sheikh Eid, en référence à ce cheikh maghrébin qui y officiait au XVIIe siècle et qui y fut enterré. Sa destruction à elle seule a été reconnue «Crime archéologique» par l’historien israélien Benjamin Kedar.
Le quartier maghrébin doit son nom naturellement aux Maghrébins qui y résidaient en majorité depuis le règne de Salah-eddine Al-Ayyoubi dont ils auraient répondu à l’appel pour la libération de la ville sainte des mains des croisés.
Il est difficile de parler de Maghrébins en Orient sans évoquer l’essor de l’empire fatimide, parti du Maghreb avec les Berbères Ketama qui en furent les ardents partisans et fers de lance pour la conquête de la Syrie ou de l’Egypte où les Fatimides transfèrent le siège de leur gouvernement avec la fondation du Caire à la suite de la campagne menée en 969 par le général sicilien Jawhar El-Siqilli,… Des chroniqueurs anciens comme Ibn El-Qalanissi rapportent comment de grands chefs Ketama, alliés des Fatimides, occupèrent de hautes charges en Egypte et à Bilad Chem (Syrie, Jordanie, Palestine) et incitèrent les membres de leurs tribus à s’y établir. Au Caire, il existe encore «Hay Al-Kotamiyine» (Quartier des Kotama) comme à Damas «Harat Al-Maghariba».
A Bayt al-Maqdis, «Harat Al-Maghariba», située en contre-bas du Haram, continuait à recevoir au cours des siècles des visiteurs venant du Maghreb, ainsi que d’autres apports... Mais par sa destruction, derrière son objectif affiché de dégager une esplanade face au mur des lamentations, Israël efface la mémoire.
Du quartier maghrébin, il ne reste finalement que le nom et la porte, avec tous ses symboles. L’une des huit de l’ancienne ville, menant vers la mosquée d’Al-Aqsa, elle est empruntée par les fidèles affluant du côté ouest et connue aussi sous d’autres appellations comme «Bab Al-Bouraq».
L’archéologue et islamologue Khalil Al-Tafakdji explique dans le cadre d’une rencontre à Al-Qods sous le thème «La porte des Maghrébins» quelle fut le témoin des différentes civilisations islamiques et étrangères et décrit ses «trésors culturels et civilisationnels» aves ses mihrabs, espaces de prière, arcades et autres repères.
Elle devient l’espace symbolique sur lequel Israël veut exercer son autorité suprême, la fermant depuis 1967 aux musulmans, décidant unilatéralement d’entreprendre des fouilles, de construire des rampes dont l’accès interdit soi-disant pour un motif de sécurité avait provoqué un tollé, et menaçant les vestiges archéologiques trouvés, comme toute l’intégrité du site, dans cette quête frénétique du plus ancien.
Une judaïsation qui touche même le nom, devenu côté israélien, le pas flatteur «porte des Immondices» en référence, disent-ils, à une des portes du rempart construit par Néhémie d’où on évacuait les détritus de la ville.
Bref, quand on se munit de la religion comme cadastre et non comme système de valeurs, il est à craindre que soient bafoués les principes fondamentaux de respect et de justice. Or sans justice, quelle paix possible? Une paix dont cette ville sainte au carrefour des trois monothéismes, nommée «Our-ou-Salem», la ville de la paix» dans le langage akkadien, «Salem» au temps du patriarche
Abraham, soit véritablement le symbole…

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