Tribune

Taxe sur les sodas: Attention à ne pas se «sucrer» au détriment de la santé!

Par Jaâfar HEIKEL | Edition N°:5403 Le 03/12/2018 | Partager

Jaâfar Heikel est professeur de médecine, expert en management sanitaire (Ph. Jarfi)  

Avant d’expliquer les enjeux de cette taxe, il est important de préciser sa signification et sa nature. Tout d’abord c’est une taxe qui ne s’applique qu’aux boissons sucrées ou énergisantes dont la teneur en sucre est supérieure à 5g/100ml. Il s’agit donc de breuvages ayant des niveaux de sucre pouvant être nuisibles pour la santé (recherches scientifiques et OMS).

Ensuite il faut bien comprendre qu’une taxe sur les sodas et boissons énergisantes existe déjà mais que celle-ci sera augmentée en 2019 dès lors que le niveau de sucre est supérieur à 5g/100ml (c’est-à-dire 16,5g pour une canette de soda). Il ne s’agit pas d’une nouvelle taxe ou d’un nouvel impôt mais d’une action de régulation de l’état pour des intérêts de santé publique.

En fait la transition démographique (15% de la population marocaine aura plus de 60 ans en 2030), épidémiologique (76% des décès au Maroc sont dus aux maladies non transmissibles comme le diabète, l’obésité, l’hypertension artérielle, le cancer ou l’insuffisance rénale chronique) et nutritionnelle que connaît le Maroc (20% des Marocains sont obèses et 53% sont en surpoids) impactent l’utilisation des services de santé et le financement du système de santé.

Sur le plan social, la couverture médicale de base qui concerne aujourd’hui 56% de la population marocaine n’a pas amélioré l’accessibilité aux services de santé ou la qualité des prestations. Ainsi 92% des bénéficiaires de l’AMO se font soigner dans le secteur privé et les Ramedistes qui sont les populations vulnérables n’ont pas le choix que de fréquenter les services publiques qui se paupérisent en raison de l’afflux massif d’une nouvelle patientèle souffrant d’ALC (affections longues et coûteuses).

En 2018 cinq faits sont à relever:
1. Les Marocains meurent en majorité de maladies métaboliques dont plusieurs facteurs de risque sont évitables ou contrôlables
2. Le budget du ministère de la santé ne représente que 6% du budget général de l’état au lieu des 10% préconisés par l’OMS (cette année le budget est de 16,3 milliards de DH en augmentation certes mais encore insuffisant)
3. Les Marocains assument 63% des dépenses totales de santé (50,7% en direct et 12,3% à travers des cotisations) ce qui est énorme par rapport au 20% préconisés par les instances internationales
4. Les organismes gestionnaires de l’AMO ne pourront plus supporter le payement de la charge des ALD (affections de longue durée) et ALC car 50% des dépenses concernent uniquement 3% des bénéficiaires.
5. Le sucre, le sel, le gras, le tabac, l’inactivité physique sont des facteurs de risque déterminants des maladies non transmissibles et leur réduction impacte l’incidence, la charge morbide et le coût pour les ménages et l’état.

Partant de ces constats et du fait que l’obésité, le diabète, l’HTA et les cancers coûtent au Maroc près de 60 milliards de DH (soit trois fois le budget total du ministère de la santé) il n’y a pas d’autre alternative que de prioriser le contrôle ou la réduction des facteurs de risque. La prévention et la promotion de la santé réduisant l’impact par un facteur de 7.

A travers le monde deux axes sont privilégiés et ont montré leur efficience: l’investissement dans l’éducation pour la santé et la régulation par des mesures fiscales.

La taxation des produits ayant une teneur en sucre (même logique pour le sel ou le gras) au-delà d’un niveau pouvant nuire à la santé a été adoptée dans plusieurs pays développés et en voie de développement avec efficacité:
1. Elle a conduit les industriels à revoir la teneur en sucre de leurs produits en la réduisant à un niveau acceptable pour la santé (5g/100ml) dans le cadre d’une démarche économique rentable et citoyenne responsable
2. Elle a conduit les pouvoirs publics à intégrer ce processus dans une approche plus globale de réduction des risques en santé favorisant l’éducation pour la santé à travers une nutrition saine et une activité physique adaptée (promotion d’un mode de vie sain)
3. Elle a permis une responsabilisation des citoyens vis-à-vis de leur santé et celle de leurs enfants.

C’est dans cette perspective qu’il y a une année, 6 médecins et chercheurs (Dr. Mustapha Ibrahimi, Dr. Hicham Berri, Dr Fatima Gouima Mazi,  Pr. Hassan Aguenaou, Pr. Jamal Belkhadir et moi-même) ont arpenté les couloirs du parlement et rencontré tous les groupes parlementaires. Ils ont écouté nos arguments et les enjeux tant de santé publique qu’économiques de l’excès de sucre en tant que facteur essentiel d’obésité et de diabète en particulier. A ce titre nous les remercions. Il y a deux semaines la commission des affaires sociales au niveau de la première chambre a voté à l’unanimité le projet de surtaxation des boissons sucrées qui présentaient une teneur en sucre au-delà de 5g/100ml). Cette décision courageuse a été saluée au niveau national et international montrant encore une fois le caractère précurseur du Maroc en matière de réduction des risques en santé.

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«Dans de nombreux pays, les boissons gazeuses sont au banc des accusés compte tenu des risques que leur consommation fait peser sur la santé. L’OMS s’en est alarmée dans plusieurs rapports (Ph. AFP)

Néanmoins il y a une semaine le lobby agroalimentaire a réussi au niveau de la deuxième chambre à «influencer» certains conseillers qui rejettent aujourd’hui ce projet. Cela nous a surpris au vu de la mise en balance d’arguments purement financiers au détriment de la santé des citoyens.

Nous sommes un groupe de médecins et chercheurs sans dessein politique ni syndical mais des acteurs de la santé publique. Pour nous la santé des citoyens doit être priorisée et ce n’est pas incompatible avec le développement économique du pays, la création de richesse, la promotion de l’emploi et la rentabilité des entreprises internationales et nationales.
C’est notre capacité à faire les compromis non pas les compromissions qui est la juste attitude.

Nous continuerons à tendre la main à l’industrie agroalimentaire, à réfléchir avec elle, à innover pour elle mais à la condition qu’elle soit dans une juste mesure d’une légitime rentabilité et d’une encore plus légitime responsabilité de santé publique citoyenne.

En effet les 500 millions de DH estimés que rapporterait cette taxe seront un atout pour le fonds de cohésion sociale qui alimente les projets de santé en faveur des populations vulnérables. Dans ce cas d’espèce l’état utilisera cet argent pour financer l’éducation pour la santé et promouvoir un mode de vie sain par la nutrition et l’activité physique adaptées.

Si nous réduisons de 10% l’incidence de l’obésité, du diabète et de l’HTA nous ferons économiser au Maroc et aux ménages des souffrances physiques, mentales et sociales et près  de 6 milliards de DH! Mesdames, Messieurs les conseillers cela n’en vaut-il pas la peine ?

Nous appelons nos représentants les conseillers, que nous respectons, à rentrer dans l’histoire par un vote responsable en faveur non pas d’un nouvel impôt, ou d’une injustice vis-à-vis de l’industrie agro-alimentaire mais en faveur de la santé des Marocains et des enfants marocains qui n’a pas de prix.

Ceux qui se «sucreront» au détriment de la santé des populations, doivent comprendre que lorsque l’histoire témoignera de la charge morbide et financière qui aura pesé sur les futures générations, le goût amer engendré portera leur nom et celui de leurs soutiens. Si on ne réduit pas le niveau de sucre dans les sodas et autres produits, la facture sanitaire sera salée.

                                                                            

Les anti-taxe manquent d’arguments

Les arguments aujourd’hui portés par certains conseillers «influencés» sont non seulement sans fondement et ne sont pas recevables d’un point de vue sanitaire ou économique. 1/ L’argument expliquant que le sucre est présent dans plusieurs produits alimentaires dont le pain et qu’il faudrait, soit taxer toute l’industrie, soit ne pas taxer du tout, n’est pas recevable.

En effet, toutes les études dans le monde y compris au Maroc, montrent que quantitativement et qualitativement ce sont les sodas qui ont le plus d’impact en termes de risque d’obésité et de diabète. Par ailleurs les sodas ne sont pas une nécessité nutritionnelle comme le pain ou les fruits ou les légumes ce qui explique que nous avons commencé par ce produit. Enfin il faut bien démarrer par un nutriment et ensuite nous ferons la même démarche pour les autres qui ont une teneur élevée en sucre ou en sel ou en gras.

2/ L’argument expliquant que cette sur-taxation va entraîner une perte grave avec deux conséquences à savoir la fermeture des usines et les licenciements de quelques centaines de travailleurs. Ceci est non seulement erroné mais malhonnête intellectuellement. Aucune usine dans le monde n’a fermé suite à la taxation des produits sucrés.

Les ajustements des modèles économiques font en sorte que les multinationales ou autres entreprises locales s’adaptent. Deux questions que nous posons aux multinationales et aux conseillers qui portent leurs arguments: Quels bénéfices financiers réalisent le secteur des sodas au Maroc qui de plus reçoit une subvention pour le sucre utilisé??? Sur les 8 milliards de DH de chiffre d’affaires estimé quel est le bénéfice net incluant la compensation du sucre?

Le risque infime de fermeture d’usine est-il plus réel et plus sérieux que celui de millions d’obèses, de diabétiques, d’hypertendus et d’insuffisants rénaux que nous avons et aurons?

 

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